© 2006 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 5 juillet 2007
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Pour l'introduction générale à l'étude de dialegesthai et des termes dérivés, cliquer ici.

Nous reproduisons ici le texte et la traduction de tous les passages des dialogues (20 dont 8 pour la seule République) où Platon emploie l'infinitif substantivé du verbe dialegesthai

[TD01]
108c7
Alcibiade, 108a12-d4
(Socrate veut faire dire à Alcibiade quelle technè maîtrise le chant et le jeu de la lyre)
Sôkratès - Ti oun; Epeidè beltion men ônomazes ep' amphoterois, [108b] tôi te kitharizein pros tèn ôidèn kai tôi prospalaiein, ti kaleis to en tôi kitharizein beltion, hôsper egô to en tôi palaiein kalô gumnastikon; su d' ekeino ti kaleis; Socrate - Eh bien, puisque tu emploies le mot « meilleur » pour les deux [cas], [108b] pour l'[activité d']accompagner le chant à la cithare et pour l'[activité de] s'affronter à la lutte, quel nom donnes-tu au « meilleur » dans l'[activité d']accompagner à la cithare, comme moi, celui dans l'[activité de] s'affronter à la lutte, je lui donne le nom de « gumnastikon » ? (1) Mais toi, quel nom donnes-tu à l'autre ?
Alkibiadès - Ouk ennoô. Alcibiade - Il n'y a rien qui me vienne à l'esprit.
Sôkratès - Alla peirô eme mimeisthai. Egô gar pou apekrinamèn to dia pantos orthôs echon, orthôs de dèpou echei to kata tèn technèn gignomenon· è ou; Socrate - Mais essaye de m'imiter. Car j'ai répondu ce qui est en quelque sorte correct dans tous les cas : est correct en effet, je suppose, ce qui advient selon l'art, non ?
Alkibiadès - Nai. Alcibiade - Si.
Sôkratès - Hè de technè ou gumnastikè èn; Socrate - Et l'art, n'était-ce pas la gymnastique ?
Alkibiadès - Pôs d' ou; Alcibiade - Comment [en serait-il] autrement !
[108c] Sôkratès - Egô d' eipon to en tôi palaiein beltion gumnastikon. [108c] Socrate - Quant à moi donc, j'ai nommé le meilleur dans l'[activité de] s'affronter à la lutte « gumnastikon ».
Alkibiadès - Eipes gar. Alcibiade - Tu l'as nommé en effet.
Sôkratès - Oukoun kalôs; Socrate - Donc de belle manière ?
Alkibiadès - Emoige dokei. Alcibiade - Il me semble en effet.
Sôkratès - Ithi dè kai su--prepoi gar an pou kai soi to kalôs dialegesthai--eipe prôton tis hè technè hès to kitharizein kai to aidein kai to embainein orthôs; Sunapasa tis kaleitai; Oupô dunasai eipein; Socrate - Vas-y maintenant, toi aussi--car ça te conviendrait aussi, je suppose, le [fait de] dialegesthai de belle manière (2)-- dis d'abord quel est l'art grâce auquel l'[activité de] s'accompagner à la cithare et de chanter et de se déplacer en rythme [se font] correctement. Comment tout cela ensemble est-il appelé ? Ne pourras-tu toujours pas le dire ?
Alkibiadès - Ou dèta. Alcibiade - Non, pas du tout.
Sôkratès - All' hôde peirô· tines hai theai hôn hè technè; Socrate - Mais alors, essaye ainsi : quelles [sont] les déesses dont [c'est] l'art ?
Alkibiadès - Tas mousas, Ô Sôkrates, legeis; Alcibiade - [Ce sont] les Muses, Socrate, [que] tu veux dire ?
[108d] Sôkratès - Egôge. Hora dè· tina ap' autôn epônumian hè technè echei; [108d] Socrate - Oui bien sûr ! Vois donc : quel art a un nom tiré d'elles ?
Alkibiadès - Mousikèn moi dokeis legein. Alcibiade - [C'est] la musique [que] tu me sembles vouloir dire.
Sôkratès - Legô gar. Socrate - [C'est] en effet [ce que] je veux dire.
[TD02]
129c2
Alcibiade, 128e10-129c4
(Socrate cherche à faire découvrir à Alcibiade comment se connaître soi-même)
Sôkratès - Ti de; Tis technè beltiô poiei auton, ar' an pote gnoimen agnoountes ti pot' esmen autoi; Socrate - Mais quoi ? Quel art rend soi-même meilleur, pourrions-nous par hasard le connaître en ne connaissant pas ce que nous pouvons bien être nous-mêmes ?
[129a] Alkibiadès - Adunaton. [129a] Alcibiade - Impossible !
Sôkratès - Poteron oun dè rhaidion tugchanei to gnônai heauton, kai tis èn phaulos ho touto anatheis eis ton en Puthoi neôn, è chalepon ti kai ouchi pantos; Socrate - Eh bien à présent, est-ce que par chance c'est une chose facile que de se connaître soi-même, et était-ce un minable, celui qui a placardé cela dans le temple à Pythô, (3) ou [est-ce] quelque chose de difficile et pas à la portée de tous ?
Alkibiadès - Emoi men, Ô Sôkrates, pollakis men edoxe pantos einai, pollakis de pagchalepon. Alcibiade -  Pour ma part, Socrate, cela m'a bien souvent semblé être à la portée de tous, mais bien souvent aussi tout à fait difficile.
Sôkratès - All', Ô Alkibiadè, eite rhaidion eite mè estin, homôs ge hèmin hôd' echei· gnontes men auto tach' an gnoimen tèn epimeleian hèmôn autôn, agnoountes de ouk an pote. Socrate - Mais, Alcibiade, que ce soit facile ou pas, il en va du moins pareillement pour nous ainsi : connaissant cela, nous connaîtrions sans doute la manière de prendre soin de nous-mêmes, alors que ne le connaissant pas, ce ne serait pas du tout possibile.
Alkibiadès - Esti tauta. Alcibiade - C'est ça.
[129b] Sôkratès - Phere dè, tin' an tropon heuretheiè auto tauto; Houtô men gar an tach' heuroimen ti pot' esmen autoi, toutou d' eti ontes en agnoiai adunatoi pou. [129b] Socrate - Mais dis-moi, de quelle manière pourrait-on trouver ce « cela » même ? (4) Car peut-être ainsi trouverions nous ce que nous pouvons bien être nous-mêmes, alors qu'en étant encore dans l'ignorance de cela, nous en serons à mon avis incapables.
Alkibiadès - Orthôs legeis. Alcibiade - Tu parles correctement.
Sôkratès - Eche oun pros Dios. Tôi dialegèi su nun; Allo ti è emoi; Socrate -Eh bien allons-y, par Zeus ! Avec qui dialogues-tu maintenant ? N'est-ce pas avec moi ? (5)
Alkibiadès - Nai. Alcibiade - Si.
Sôkratès - Oukoun kai egô soi; Socrate - Et donc moi avec toi ?
Alkibiadès - Nai. Alcibiade - Oui.
Sôkratès - Sôkratès ar' estin ho dialegomenos; Socrate - Socrate est donc celui qui dialogue ?
Alkibiadès - Panu ge. Alcibiade - Absolument !
Sôkratès - Alkibiadès d' ho akouôn; Socrate - Et Alcibiade celui qui écoute ?
Alkibiadès - Nai. Alcibiade - Oui.
Sôkratès - Oukoun logôi dialegetai ho Sôkratès; Socrate - N'est-ce donc pas au moyen du logos (6) que dialogue Socrate ?
[129c] Alkibiadès - Ti mèn; [129c] Alcibiade - Comment donc !
Sôkratès - To de dialegesthai kai to logôi chrèsthai tauton pou kaleis. Socrate - Mais c'est probablement la même chose que tu appelles le dialegesthtai et le [fait de] se servir du logos ? (7)
Alkibiadès - Panu ge. Alcibiade - Absolument !
[TD03]
347c3
 
[TD04]
348c4
Protagoras, 347b8-348c4
(Redéfinition des règles de la discussion entre Socrate et Protagoras )
Kai egô eipon· Epitrepô men egôge Prôtagorai hopoteron autôi hèdion· ei de bouletai, peri men aismatôn te kai epôn [347c] easômen, peri de hôn to prôton egô se èrôtèsa, Ô Prôtagora, hèdeôs an epi telos elthoimi meta sou skopoumenos. Kai gar dokei moi to peri poièseôs dialegesthai homoiotaton einai tois sumposiois tois tôn phaulôn kai agoraiôn anthrôpôn. Kai gar houtoi, dia to mè dunasthai allèlois di' heautôn suneinai en tôi potôi mède dia tès heautôn phônès kai tôn logôn tôn heautôn hupo apaideusias, timias poiousi [347d] tas aulètridas, pollou misthoumenoi allotrian phônèn tèn tôn aulôn, kai dia tès ekeinôn phônès allèlois suneisin· hopou de kaloi kagathoi sumpotai kai pepaideumenoi eisin, ouk an idois out' aulètridas oute orchèstridas oute psaltrias, alla autous hautois hikanous ontas suneinai aneu tôn lèrôn te kai paidiôn toutôn dia tès hautôn phônès legontas te kai akouontas en merei heautôn kosmiôs, kan panu [347e] polun oinon piôsin. Houtô de kai hai toiaide sunousiai, ean men labôntai andrôn hoioiper hèmôn hoi polloi phasin einai, ouden deontai allotrias phônès oude poiètôn, hous oute aneresthai hoion t' estin peri hôn legousin, epagomenoi te autous hoi polloi en tois logois hoi men tauta phasin ton poiètèn noein, hoi d' hetera, peri pragmatos dialegomenoi ho adunatousi exelegxai· alla tas men toiautas sunousias [348a] eôsin chairein, autoi d' heautois suneisin di' heautôn, en tois heautôn logois peiran allèlôn lambanontes kai didontes. Tous toioutous moi dokei chrènai mallon mimeisthai eme te kai se, katathemenous tous poiètas autous di' hèmôn autôn pros allèlous tous logous poieisthai, tès alètheias kai hèmôn autôn peiran lambanontas· kan men boulèi eti erôtan, hetoimos eimi soi parechein apokrinomenos· ean de boulèi, su emoi parasches, peri hôn metaxu epausametha diexiontes, toutois telos epitheinai. Et moi (8), je dis : « Je m'en remets quant à moi à Protagoras [pour choisir] celui des deux [qui est] pour lui le plus agréable ; mais s'il veut bien, sur ces questions d'odes et d'épopées, [347c] laissons tomber, mais sur ce sur quoi je t'ai tout d'abord interrogé, Protagoras, c'est avec plaisir que j'irai jusqu'au bout en l'examinant avec toi. Et en effet, il me semble que le dialegesthai sur les poésies est très similaire aux banquets-beuveries (9) des hommes de la rue de piètre condition. (10) Et en effet, ceux-ci, par le fait de ne pouvoir entrer en relation les uns avec les autres par eux-mêmes dans la beuverie, pas même par leur propre voix et les paroles qui sont leurs du fait de leur inéducation, accordent du prix [347d] aux joueuses de flûte, louant très cher une voix d'autre part, celle des flûtes, et, par leur voix, entrent en relations les uns avec les autres ; mais quand les convives sont beaux et bons et éduqués, tu ne verras ni joueuses de flûte, ni danseuses, ni joueuses de harpe, mais, eux se suffisant pour entrer en relation avec eux-mêmes sans leurs radotages et leurs enfantillages par leur propre voix parlant et écoutant chacun à leur tour de manière ordonnée, quand bien même [347e] ils auraient bu une très grande quantité de vin. (11) Et ainsi donc de telles rencontres, si elles incluent des hommes tels que la plupart d'entre nous disent être, (12) n'ont besoin d'aucune voix étrangère et d'aucuns poètes, qu'il n'est pas possible d'interroger sur ce qu'ils veulent dire, et quand la plupart des gens les tirent à eux dans les discussions, les uns disent que le poète pense comme ci, les autres comme ça, discutant sur quelque chose qu'ils sont incapables de prouver ; mais de telles rencontres, [348a] ils se gardent bien de s'en réjouir, mais eux entrent en relation avec eux-mêmes par eux-mêmes, acceptant et proposant la mise à l'épreuve les uns des autres dans leurs propres discours. (13) Ce sont ceux-là, me semble-t-il, que nous devons de préférence imiter, toi et moi, en laissant de côté les poètes eux-mêmes pour produire par nous-mêmes les discours [que nous tenons] les uns pour les autres, acceptant la mise à l'épreuve de la vérité et de nous-mêmes ; et si tu veux encore poser des questions, je suis prêt à te fournir des réponses ; mais si tu veux, toi, fournis m'en, que ce sur quoi nous nous sommes arrêtés à mi-chemin pendant que nous le parcourions en détail, nous l'amenions à son terme. »
[348b] Legontos oun emou tauta kai toiauta alla ouden apesaphei ho Prôtagoras hopotera poièsoi. Eipen oun ho Alkibiadès pros ton Kallian blepsas, Ô Kallia, dokei soi, ephè, kai nun kalôs Prôtagoras poiein, ouk ethelôn eite dôsei logon eite mè diasaphein; emoi gar ou dokei· all' ètoi dialegesthô è eipetô hoti ouk ethelei dialegesthai, hina toutôi men tauta suneidômen, Sôkratès de allôi tôi dialegètai è allos hostis an boulètai allôi. [348b] Donc, pendant que je disais ces choses et d'autres semblables, Protagoras ne laissait rien voir de celle celle des deux [choses] qu'il ferait. Alcibiade prit donc la parole en regardant en direction de Callias : « Callias, te semble-t-il, dit-il, qu'en ce moment Protagoras se comporte de belle manière en ne voulant pas faire voir s'il donnera la réplique ou pas ? (14) Car à moi, il ne me semble pas : mais ou bien qu'il dialogue, ou qu'il dise qu'il ne veut pas dialoguer, pour qu'ainsi nous sachions avec lui ce qu'il en est, et que Socrate dialogue avec quelqu'un d'autre ou qui que ce soit d'autre qui le voudrait avec un autre. »
[348c] Kai ho Prôtagoras aischuntheis, hôs ge moi edoxen, tou te Alkibiadou tauta legontos kai tou Kalliou deomenou kai tôn allôn schedon ti tôn parontôn, mogis proutrapeto eis to dialegesthai kai ekeleuen erôtan hauton hôs apokrinoumenos. [348c] Et Protagoras, pris de honte, à ce qu'il me sembla bien, pendant qu'Alcibiade disait cela et que Callias le lui demandait, ainsi que presque tous les autres de ceux qui étaient présents, reprit à contrecœur le chemin du dialegesthai et me pria de l'interroger, disant qu'il répondrait.
[TD05]
232b4 
Phèdre, 232a6-b5
(Discours de Lysias lu par Phèdre )

Eti de tous men erôntas pollous anagkè puthesthai kai idein akolouthountas tois erômenois kai ergon touto poioumenous, hôste hotan ophthôsi dialegomenoi [232b] allèlois, tote autous oiontai è gegenèmenès è mellousès esesthai tès epithumias suneinai· tous de mè erôntas oud' aitiasthai dia tèn sunousian epicheirousin, eidotes hoti anagkaion estin è dia philian tôi dialegesthai è di' allèn tina hèdonèn.

Et puis encore ceux qui aiment, beaucoup de gens, nécessairement, entendent dire et voient qu'ils accompagnent ceux qu'ils aiment et font de cela leur [seule] activité, si bien que quand on les voit discutant [232b] l'un avec l'autre, on pense que ce sera pour s'unir du fait du désir déjà assouvi ou sur le point de l'être ; alors que ceux qui n'aiment pas, on ne cherche pas non plus à les accuser à cause de leur fréquentation, sachant qu'elle est nécessaire soit à cause de l'amour pour le dialegesthai, soit à cause de quelque autre plaisir. (15)

[TD06]
VI, 511b4

[TD07]
511c5
République, VI, 511b3-d5
(L'analogie de la ligne (16))

To toinun heteron manthane tmèma tou noètou legonta me touto hou autos ho logos haptetai tèi tou dialegesthai dunamei, tas hupotheseis poioumenos ouk archas alla tôi onti hupotheseis, hoion epibaseis te kai hormas, hina mechri tou anupothetou epi tèn tou pantos archèn iôn, hapsamenos autès, palin au echomenos tôn ekeinès echomenôn, houtôs epi teleutèn katabainèi, [511c] aisthètôi pantapasin oudeni proschrômenos, all' eidesin autois di' autôn eis auta, kai teleutai eis eidè.
Manthanô, ephè, hikanôs men ou--dokeis gar moi suchnon ergon legein--hoti mentoi boulei diorizein saphesteron einai to hupo tès tou dialegesthai epistèmès tou ontos te kai noètou theôroumenon è to hupo tôn technôn kaloumenôn, hais hai hupotheseis archai kai dianoiai men anagkazontai alla mè aisthèsesin auta theasthai hoi theômenoi, dia de to mè ep' archèn
[511d] anelthontes skopein all' ex hupotheseôn, noun ouk ischein peri auta dokousi soi, kaitoi noètôn ontôn meta archès. Dianoian de kalein moi dokeis tèn tôn geômetrikôn te kai tèn tôn toioutôn hexin all' ou noun, hôs metaxu ti doxès te kai nou tèn dianoian ousan.

Saisis donc l'autre segment de l'intelligible lorsque je parle de ce que la raison elle-même atteint par la puissance du dialegesthai, considérant les hypothèses, non comme des principes, mais réellement comme des hypothèses, comme des voies d'approche et des tremplins pour que, allant jusqu'au non hypothétisé, vers le principe du tout, puis, ayant mis la main dessus, y rattachant en retour ce qui s'y rattache, elle redescende ainsi jusqu'au terme, [511c] ne se servant en complément d'absolument rien de sensible, mais qu'avec les formes elles-mêmes à travers elles et en elles, il termine dans des formes.
Je saisis, dit-il, certainement pas convenablement, car tu m'as l'air de parler d'un travail de longue haleine, que pourtant tu veux expliquer qu'est plus clair ce qui, de ce qui est et de plus
[est] intelligible, est observé sous la conduite de la science du dialegesthai que ce qui l'est sous la conduite de ce qu'on appelle « arts », où les hypothèses [sont] principes et ceux qui contemplent sont contraints en effet de contempler ces choses par la réflexion, et non pas par les sens, mais du fait qu'ils examinent, non pas [511d] en remontant jusqu'au principe, mais à partir d'hypothèses, ils t'ont l'air de ne pas posséder l'intelligence de ces choses, quoiqu'elles soient intelligibles avec un principe. Et tu m'as l'air d'appeler « réflexion » l'état d'esprit de ceux qui sont versés dans la géométrie et celui de ceux qui le sont dans ce genre de choses, et non pas « intelligence », estimant que la réflexion est quelque chose d'intermédiaire entre l'opinion et l'intelligence.

[TD08]
VII, 532a2

[TD09]
532a6
République, VII, 532a1-b2
(Définition du dialegesthai à propos de la formation du futur gouvernant (17))

Oukoun, eipon, Ô Glaukôn, houtos èdè autos estin ho nomos hon to dialegesthai perainei; hon kai onta noèton mimoit' an hè tès opseôs dunamis, hèn elegomen pros auta èdè ta zôia epicheirein apoblepein kai pros auta <ta> astra te kai teleutaion dè pros auton ton hèlion. houtô kai hotan tis tôi dialegesthai epicheirèi aneu pasôn tôn aisthèseôn dia tou logou ep' auto ho estin hekaston horman, kai mè apostèi prin [532b] an auto ho estin agathon autèi noèsei labèi, ep' autôi gignetai tôi tou noètou telei, hôsper ekeinos tote epi tôi tou horatou.

Eh bien, dis-je, Glaucon, n'est-ce pas alors celle-ci la partition même que le dialegesthai conduit à son achèvement ? Celle que, bien qu'elle soit [d'ordre] intelligible, mimerait le pouvoir de la vue que nous avons dit entreprendre de tourner d'abord les yeux vers les vivants eux-mêmes, puis vers les astres eux-mêmes et puis même finalement vers le soleil lui-même. Et ainsi, chaque fois que quelqu'un, par le dialegesthai, entreprend, sans toutes les sensations, par le logos, de s'élancer vers cela même qu'est chaque chose, et ne renonce pas avant que cela même qu'est le bien, il l'ait saisi par l'intelligence elle-même, il parvient au terme même de l'intelligible, comme l'autre tout à l'heure à celui du visible.

[TD10]
VII, 532d8

[TD11]
533a8
République, VII, 532d8-533a11
(Définition du dialegesthai à propos de la formation du futur gouvernant)

Lege oun tis ho tropos tès tou dialegesthai dunameôs, kai [532e] kata poia dè eidè diestèken, kai tines au hodoi· hautai gar an èdè, hôs eoiken, hai pros auto agousai eien, hoi aphikomenôi hôsper hodou anapaula an eiè kai telos tès poreias.
[533a] Ouket', èn d' egô, Ô phile Glaukôn, hoios t' esèi akolouthein--epei to g' emon ouden an prothumias apolipoi--oud' eikona an eti hou legomen idois, all' auto to alèthes, ho ge dè moi phainetai--ei d' ontôs è mè, ouket' axion touto diischurizesthai· all' hoti men dè toiouton ti idein, ischuristeon. è gar;
Ti mèn;
Oukoun kai hoti hè tou dialegesthai dunamis monè an phèneien empeirôi onti hôn nundè dièlthomen, allèi de oudamèi dunaton;
Kai tout', ephè, axion diischurizesthai.

Expose donc quel est le mode de la puissance du dialegesthai et [532e] en outre selon quelles espèces elle se divise et puis quelles sont ses voies ; car celles-ci pourraient bien à présent, semble-t-il, être celles conduisant vers ce [lieu-]même où, pour y être arrivé, ce serait comme la fin de la route et le terme du voyage.
[533a] Non ! repris-je, ami Glaucon, tu ne seras pas capable de suivre ! Car pour moi, rien en termes d'empressement ne me ferait défaut ! Et ce ne serait plus un tableau de ce dont nous parlons que tu verrais, mais le vrai lui-même, ce que du moins ça me semble en effet. Si toutefois [c'est] en réalité ou pas, ça ne vaut plus la peine d'épuiser ses forces là-dessus. Mais que du moins ce soit bien voir quelque chose de ce genre, il faut le dire bien fort, non ?
Et comment !
Donc aussi que la puissance du
dialegesthai seule pourrait [le] rendre visible à quelqu'un qui est expérimenté dans ce qu'à l'instant même nous passions en revue, mais que d'aucune autre manière ce n'est possible ?
Là-dessus aussi, dit-il, ça vaut la peine d'épuiser ses forces.

[TD12]
537d5

[TD13]
537e1
République, VII, 537c9-e4
(le choix des futurs philosophes rois (18))

Tauta toinun, èn d' egô, deèsei se episkopounta hoi an [537d] malista toioutoi en autois ôsi kai monimoi men en mathèmasi, monimoi d' en polemôi kai tois allois nomimois, toutous au, epeidan ta triakonta etè ekbainôsin, ek tôn prokritôn prokrinamenon eis meizous te timas kathistanai kai skopein, tèi tou dialegesthai dunamei basanizonta tis ommatôn kai tès allès aisthèseôs dunatos methiemenos ep' auto to on met' alètheias ienai. Kai entautha dè pollès phulakès ergon, Ô hetaire.
Ti malista; è d' hos.
[537e] Ouk ennoeis, èn d' egô, to nun peri to dialegesthai kakon gignomenon hoson gignetai;
To poion; ephè.
Paranomias pou, ephèn egô, empimplantai.

Ainsi donc, repris-je, il te faudra, observant ceux d'entre eux qui se trouvent [537d] être tels au plus haut point, et à la fois persévérants dans les études et persévérants au combat et vis-à-vis des autres obligations légales, ceux-là une fois encore, lorsqu'ils auront dépassé les trente ans, en les sélectionnant d'entre les sélectionnés, les promouvoir à de plus grands honneurs et examiner, en les mettant à l'épreuve du point de vue de l'aptitude au dialegesthai, qui, laissant de côté les yeux et les autres sens, est capable d'aller dans la vérité jusqu'à cela même qui est. Et voilà pour sûr le travail d'une grande vigilance,camarade !
Pourquoi exactement ? reprit-il.
[537e] N'as-tu pas présent à l'esprit, repris-je, [concernant] le mal qui arrive de nos jours relativement à to dialegesthai, à quel point il en arrive ?
Lequel ? dit-il.
[Les gens] se rassasient en quelque sorte, dis-je, d'illégalité.

[TD14]
98d6
Phédon, 98c2-99a4
(La déception de Socrate à la lecture d'Anaxagore)

Kai moi edoxen homoiotaton peponthenai hôsper an ei tis legôn hoti Sôkratès panta hosa prattei nôi prattei, kapeita epicheirèsas legein tas aitias hekastôn hôn prattô, legoi prôton men hoti dia tauta nun enthade kathèmai, hoti sugkeitai mou to sôma ex ostôn kai neurôn, kai ta men osta estin sterea kai diaphuas echei chôris ap' allèlôn, ta de neura hoia epiteinesthai [98d] kai aniesthai, periampechonta ta osta meta tôn sarkôn kai dermatos ho sunechei auta· aiôroumenôn oun tôn ostôn en tais hautôn sumbolais chalônta kai sunteinonta ta neura kamptesthai pou poiei hoion t' einai eme nun ta melè, kai dia tautèn tèn aitian sugkamphtheis enthade kathèmai· kai au peri tou dialegesthai humin heteras toiautas aitias legoi, phônas te kai aeras kai akoas kai alla muria [98e] toiauta aitiômenos, amelèsas tas hôs alèthôs aitias legein, hoti, epeidè Athènaiois edoxe beltion einai emou katapsèphisasthai, dia tauta dè kai emoi beltion au dedoktai enthade kathèsthai, kai dikaioteron paramenonta hupechein tèn dikèn hèn an keleusôsin· epei nè ton kuna, hôs egôimai, palai an [99a] tauta ta neura kai ta osta è peri Megara è Boiôtous èn, hupo doxès pheromena tou beltistou, ei mè dikaioteron ôimèn kai kallion einai pro tou pheugein te kai apodidraskein hupechein tèi polei dikèn hèntin' an tattèi.

Et il me sembla qu'il était dans un état d'esprit très semblable à celui de quelqu'un qui, disant que Socrate fait avec intelligence tout ce qu'il fait, et entreprenant ensuite de dire les causes de chacune des choses que je fais, dirait tout d'abord que c'est pour ces raisons que je suis à présent assis ici : que mon corps est composé d'os et de fibres, (19) et que d'une part les os sont rigides et que des intervalles naturels les tiennent séparés les uns des autres, que d'autre part les fibres, capables de se tendre [98d] et de se relâcher, entourent les os avec les chairs et la peau qui les tient tous ensemble ; donc, au moyen de ces os suspendus dans leurs articulations, en se détendant et en se tendant, les fibres font que maintenant mes membres sont capables d'être pliés d'une certaine manière, et par cette cause, ainsi plié, je suis assis ici ; et puis encore, à propos de notre dialegesthai, il parlerait d'autres causes similaires, en rendant responsables des sons et des airs et des auditions et une multitude [98e] de choses de cet ordre, évitant avec soin de parler des causes véritables : que, puisqu'aussi bien il a semblé aux Athéniens être meilleur de voter ma condamnation, donc à cause de ça à moi à mon tour il a semblé meilleur d'être assis ici, et plus juste de rester là pour subir le châtiment, quel qu'il soit, qu'ils ont ordonné ; car, par le chien, à ce qu'il me semble, il y a longtemps que [99a] ces fibres et ces os seraint du côté de Mégare ou de la Béotie, emportés par l'opinion sur le meilleur, si je ne pensais pas qu'il était plus juste et plus beau, plutôt que de fuir et de m'évader, de subir le châtiment, quel qu'il soit, imposé par la cité.

[TD15]
301c4
Euthydème, 300e1-301c5

[300e] Kagô eipon· ti gelais, Ô Kleinia, epi spoudaiois houtô pragmasin kai kalois;
Su gar èdè ti pôpot' eides, Ô Sôkrates, kalon pragma; ephè ho Dionusodôros.
Egôge, ephèn, kai polla ge, Ô Dionusodôre.

[301a] Ara hetera onta tou kalou, ephè, è tauta tôi kalôi;
Kagô en panti egenomèn hupo aporias, kai hègoumèn dikaia peponthenai hoti egruxa, homôs de hetera ephèn autou ge tou kalou· parestin mentoi hekastôi autôn kallos ti.
Ean oun, ephè, paragenètai soi bous, bous ei, kai hoti nun egô soi pareimi, Dionusodôros ei;
Euphèmei touto ge, èn d' egô.
Alla tina tropon, ephè, heterou heterôi paragenomenou to heteron heteron an eiè;

[301b] Ara touto, ephèn egô, aporeis; Èdè de toin androin tèn sophian epecheiroun mimeisthai, hate epithumôn autès.
Pôs gar ouk aporô, ephè, kai egô kai hoi alloi hapantes anthrôpoi ho mè esti;
Ti legeis, èn d' egô, Ô Dionusodôre; ou to kalon kalon estin kai to aischron aischron;
Ean emoige, ephè, dokèi.
Oukoun dokei;
Panu g', ephè.
Oukoun kai to tauton tauton kai to heteron heteron; Ou gar dèpou to ge heteron tauton, all'
[301c] egôge oud' an paida ôimèn touto aporèsai, hôs ou to heteron heteron estin. All', Ô Dionusodôre, touto men hekôn parèkas, epei ta alla moi dokeite hôsper hoi dèmiourgoi hois hekasta prosèkei apergazesthai, kai humeis to dialegesthai pagkalôs apergazesthai.

[300e] Et moi, je dis : « Pourquoi ris-tu, Clinias, à propos de choses si sérieuses et belles ? »
« Parce que toi, est-ce que par hasard tu as déjà vu, Socrate, une belle chose ? » dit Dionysodore.
« Moi ? Oui ! », dis-je, « et même beaucoup, Dionysodore. »
[301a] « Étaient-elles donc autres que le beau », dit-il, « ou mêmes que le beau ? »
Et moi je me retrouvais dans tous mes états du fait de l'impasse, et je pensais subir quelque chose de juste pour avoir marmonné. Mais cependant, je dis
[qu'elles étaient] autres que le beau, en tout cas [que le beau] lui-même ; est néanmoins présente auprès de chacune d'elles une certaine beauté. (20)
« Pour peu donc », dit-il, « qu'un bœuf devienne présent auprès de toi, tu es bœuf, et puisque en ce moment, moi, je suis présent auprès de toi, tu es Dionysodore !? » (21)
« Ne blasphème pas ainsi ! », (22) repris-je.
« Mais de quelle manière » , dit-il, « un autre devenu présent auprès d'un autre, l'autre serait-il autre ? » (23)
 [301b] « Donc là-dessus », dis-je, « tu es dans l'impasse ? » car maintenant j'entreprenais d'imiter la sagesse des deux hommes, en tant que la désirant.
« Comment en effet ne serais-je pas dans l'impasse », dit-il, « et moi et tous les autres hommes, avec ce qui n'est pas ? » (24)
« Que dis-tu », repris-je, « Dionysodore ? Le beau n'est-il pas beau et le laid laid ? » (25)
« Si à moi du moins », dit-il, « il le paraît. »
« Eh bien donc,
[te le] paraît-il ? »
« Tout à fait », dit-il.
« Et donc le même même et l'autre autre ? Pas en effet, je suppose, l'autre même, mais
[301c] pour ma part, je pensais que pas même un enfant ne serait dans l'impasse là-dessus, sur le fait que l'autre est autre. Mais, Dionysodore, tu as délibérément laissé cela de côté, quoique pour le reste, vous me semblez pareils aux artisans par lesquels sont menées à bien chacune des choses qui conviennent, et par vous le dialegesthai est mené à bien de manière tout à fait belle. » (26)

[TD16]
135c2
Parménide, 135b5-c3
(dialogue entre Parménide et Socrate (27))

Alla mentoi, eipen ho Parmenidès, ei ge tis dè, Ô Sôkrates, au mè easei eidè tôn ontôn einai, eis panta ta nundè kai alla toiauta apoblepsas, mède ti horieitai eidos henos hekastou, oude hopoi trepsei tèn dianoian hexei, mè eôn [135c] idean tôn ontôn hekastou tèn autèn aei einai, kai houtôs tèn tou dialegesthai dunamin pantapasi diaphtherei. Tou toioutou men oun moi dokeis kai mallon èisthèsthai.

Mais pourtant, dit Parménide, si de fait maintenant, Socrate, au contraire on ne laisse pas être des eidè des étants, ayant porté son regard sur tout ce qu'on examine en ce moment même et d'autres [choses] semblables, et qu'on ne définit pas un certain eidos unique de chacun, on n'aura nulle part où tourner sa pensée, en ne laissant pas [135c] une idean de chacun des étants être toujours la même, et ainsi, on détruira tout à fait la puissance du dialegesthai. Or donc, c'est cela que tu me sembles avoir plus que tout perçu.

[TD17]
161e6
Théétète, 161c2-162a3
(Dialogue entre Socrate et Théodore sur la doctrine de Protagoras)

Sôkratès - Ta men alla moi panu hèdeôs eirèken, hôs to dokoun hekastôi touto kai estin· tèn d' archèn tou logou tethaumaka, hoti ouk eipen archomenos tès Alètheias hoti "pantôn chrèmatôn metron estin hus" è "kunokephalos" è ti allo atopôteron tôn echontôn aisthèsin, hina megaloprepôs kai panu kataphronètikôs èrxato hèmin legein, endeiknumenos hoti hèmeis men auton hôsper theon ethaumazomen epi sophiai, ho d' ara [161d] etugchanen ôn eis phronèsin ouden beltiôn batrachou gurinou, mè hoti allou tou anthrôpôn. È pôs legômen, Ô Theodôre; Ei gar dè hekastôi alèthes estai ho an di' aisthèseôs doxazèi, kai mète to allou pathos allos beltion diakrinei, mète tèn doxan kuriôteros estai episkepsasthai heteros tèn heterou orthè è pseudès, all' ho pollakis eirètai, autos ta hautou hekastos monos doxasei, tauta de panta ortha kai alèthè, ti dè pote, Ô hetaire, Prôtagoras men sophos, hôste kai allôn [161e] didaskalos axiousthai dikaiôs meta megalôn misthôn, hèmeis de amathesteroi te kai phoitèteon hèmin èn par' ekeinon, metrôi onti autôi hekastôi tès hautou sophias; Tauta pôs mè phômen dèmoumenon legein ton Prôtagoran; To de dè emon te kai tès emès technès tès maieutikès sigô hoson gelôta ophliskanomen, oimai de kai sumpasa hè tou dialegesthai pragmateia. To gar episkopein kai epicheirein elegchein tas allèlôn phantasias te kai doxas, orthas hekastou ousas, ou makra [162a] men kai diôlugios phluaria, ei alèthès hè Alètheia Prôtagorou alla mè paizousa ek tou adutou tès biblou ephthegxato;

Socrate - Tout le reste, pour moi, il l'a dit de manière tout à fait agréable : que ce qui paraît à chacun, cela est aussi ; mais j'ai été étonné par le début du discours, qu'il n'ait pas dit en commençant la Vérité que « de toutes choses, la mesure est le cochon » ou « le babouin » ou quelque autre [créature] encore plus insolite d'entre celles qui possèdent la sensation, par quoi il aurait commencé à nous parler magnifiquement et de manière tout à fait dédaigneuse, indiquant que nous, nous le regardions avec étonnement comme un dieu du fait de sa sagesse, mais lui donc [161d] se trouvait n'être, du point de vue de l'intelligence, en rien meilleur qu'un tétard de grenouille et à plus forte raison, qu'un autre d'entre les hommes. Ou bien que devons-nous dire, Théorore ? Si en effet à présent sera vraie pour chacun l'opinion qu'il se forme à travers ses sens, et que ni ce qu'éprouve l'un, un autre ne le discerne mieux, ni l'opinion de l'un, un autre n'aura plus d'autorité pour examiner si elle est juste ou fausse, mais que, comme cela a été dit bien des fois, chacun se forme lui-même tout seul des opinions sur ce qui le concerne, celles-ci de plus toutes justes et vraies, pourquoi diable alors, camarade, d'un côté un Protagoras sage au point [161e] d'être en toute justice considéré comme un maître pour d'autres digne d'énormes salaires, et de l'autre nous, plus ignorants et auxquels il était nécessaire d'aller lui tourner autour à longueur de temps, à nous qui étions chacun pour nous-même la mesure de notre propre sagesse ? Cela, comment ne dirions-nous pas que Protagoras le disait pour flatter le peuple ? Quant à ce qui nous concerne, moi et mon art maïeutique, je passe sous silence combien nous prêtons à rire, et je crois bien aussi toute cette application au dialegesthai ! (28) Car le fait d'examiner et d'entreprendre de réfuter les représentations (29) et opinions les uns des autres, alors qu'elles sont justes pour chacun, n'est-ce pas là longs [162a] et obscurs bavardages, si vraie est la Vérité de Protagoras et que ce n'est pas en jouant comme un enfant qu'elle a fait entendre des sons (30) depuis l'enceinte sacrée du livre ?

[TD18]
196e1
Théétète, 196d11-e7
(La science comme opinion vraie et la possibilité de l'opinion fausse)

Sôkratès - Epeit' ouk anaides dokei mè eidotas epistèmèn apophainesthai to epistasthai hoion estin; alla gar, Ô [196e] Theaitète, palai esmen anapleôi tou mè katharôs dialegesthai. Muriakis gar eirèkamen to "gignôskomen" kai "ou gignôskomen," kai "epistametha" kai "ouk epistametha," hôs ti sunientes allèlôn en hôi eti epistèmèn agnooumen· ei de boulei, kai nun en tôi paronti kechrèmeth' au tôi "agnoein" te kai "sunienai," hôs prosèkon autois chrèsthai eiper sterometha epistèmès.

Socrate - Par suite, ne semble-t-il pas impudent, ne sachant pas ce qu'est la science, d'expliquer ce que c'est que savoir ? (31) Mais de fait, [196e] Théétète, voilà beau temps que nous sommes pollués par le dialegesthai qui n'est pas propre. Des millers de fois en effet nous avons pronconcé ce « nous connaissons » et « nous ne connaissons pas » et « nous savons » et « nous ne savons pas » comme convenant les uns et les autres de quelque chose en un temps où nous ignorons encore [ce qu'est] la science. Et si tu veux, encore maintenant, à l'instant présent, nous nous sommes à nouveau servis de « ignorer » et de « convenir » comme s'il convenait de s'en servir quand bien même nous sommes privés de science.

[TD19]
14a1
Philèbe, 13e2-14b7

Sôkratès - Eme thes hupo sou palin erôtômenon, Ô Prôtarche.

Socrate - Suppose-moi à mon tour interrogé par toi, Protarque

Prôtarchos - To poion dè;

Protarque - Comment donc ?

Sôkratès - Phronèsis te kai epistèmè kai nous kai panth' hoposa dè kat' archas egô themenos eipon agatha, dierôtômenos hoti pot' estin agathon, ar' ou tauton peisontai touto hoper ho sos logos;

Socrate - La pensée et la science et l'intelligence et toutes ces choses encore que, dès le début, j'ai dit, moi, supposées bonnes, quand j'ai été interrogé sur ce qui pouvait bien être bon, (32) est-ce qu'elles ne vont pas subir le même [sort] que ton discours ?

Prôtarchos - Pôs;

Protarque - Comment ?

Sôkratès - Pollai te hai sunapasai epistèmai doxousin einai kai anomoioi tines autôn allèlais· ei de kai enantiai pèi [14a] gignontai tines, ara axios an eièn tou dialegesthai nun, ei phobètheis touto auto mèdemian anomoion phaièn epistèmèn epistèmèi gignesthai, kapeith' hèmin houtôs ho logos hôsper muthos apolomenos oichoito, autoi de sôizoimetha epi tinos alogias;

Socrate - Multiples sembleront être les sciences dans leur ensemble, et certaines d'entre elles dissemblables les unes des autres ; et si en plus, d'une manière ou d'une autre, certaines [14a] apparaissent contraires, est-ce que je serais digne du dialegesthai actuel si, effrayé de cela même, je disais qu'aucune science n'apparaît dissemblable à une science, et [que] par conséquent, de cette manière, notre raisonnement disparaissait, réduit à néant comme un mythe, mais nous-mêmes étions sauvés sur la foi de quelque manque de raison ? (33)

Prôtarchos - All' ou mèn dei touto genesthai, plèn tou sôthènai. To ge mèn moi ison tou sou te kai emou logou areskei· pollai men hèdonai kai anomoioi gignesthôn, pollai de epistèmai kai diaphoroi.

Protarque - Mais non vraiment, il ne faut pas que cela arrive, à l'exception du « être sauvé » ! En tout cas l'égalité de ton raisonnement et du mien me plait : qu'apparaissent d'un côté des plaisirs multiples et dissemblables, de l'autre des sciences multiples et différentes.

[14b] Sôkratès - Tèn toinun diaphorotèta, Ô Prôtarche, tou t' emou kai tou sou mè apokruptomenoi, katatithentes de eis to meson, tolmômen, an pèi elegchomenoi mènusôsi poteron hèdonèn tagathon dei legein è phronèsin è ti triton allo einai. Nun gar ou dèpou pros ge auto touto philonikoumen, hopôs hagô tithemai, taut' estai ta nikônta, è tauth' ha su, tôi d' alèthestatôi dei pou summachein hèmas amphô.

[14b] Socrate - Eh bien ! en ne cachant pas la différence, Protarque, du mien et du tien, mais en les mettant en évidence, allons-y courageusement, au cas où d'une manière ou d'une autre, en les soumettant à la réfutation, ils nous indiqueraient s'il faut dire que le plaisir est le bon/bien, ou la pensée ou quelque autre troisième [chose]. (34) Car en ce moment, à mon avis, à propos en tout cas de cela-même, nous ne sommes pas là pour le plaisir de la dispute, pour que celles que, moi, je propose, celles-là soient victorieuses, ou celles-là que toi [tu proposes], (35) mais il nous faut en quelque sorte nous battre de concert tous les deux en vue du plus vrai.

[TD20]
57e7
Philèbe, 57a9-58e3

Sôkratès - Dokei toinun emoige houtos ho logos, ouch hètton è hote legein auton èrchometha, tais hèdonais zètôn antistrophon entautha probeblèkenai skopôn ara esti tis heteras [57b] allè katharôtera epistèmès epistèmè, kathaper hèdonès hèdonè.

Socrate - Ce raisonnement me paraît donc bien, non moins que lorsque nous avons commencé à parler en cherchant une contrepartie aux plaisirs, nous avoir projeté là en examinant s'il est une science plus pure qu'un autre science, tout comme un plaisir [plus pur qu'un autre] plaisir.

Prôtarchos - Kai mala saphes touto ge, hoti tauth' heneka toutôn epikecheirèken.

Protarque - C'est en effet tout à fait clair que c'est à cette fin que nous l'avons entrepris.

Sôkratès - Ti oun; Ar' ouk en men tois emprosthen ep' allois allèn technèn ousan anèurèkein saphesteran kai asaphesteran allèn allès;

Socrate - Mais quoi ? Est-ce que, dans ce qui a précédé, il n'a pas découvert un art distinct par rapport à d'autres qui soit plus clair ou plus obscur qu'un autre

Prôtarchos - Panu men oun.

Protarque - Très certainement !

Sôkratès - En toutois de ar' ou tina technèn hôs homônumon phthegxamenos, eis doxan katastèsas hôs mias, palin hôs [57c] duoin epanerôtai toutoin autoin to saphes kai to katharon peri tauta poteron hè tôn philosophountôn è mè philosophountôn akribesteron echei;

Socrate - Parmi ceux-ci d'autre part, est-ce que, d'un art désigné d'un même nom, conduisant à l'opinion qu'il est un, il ne demande pas à nouveau, comme ils sont deux, du point de vue de la clarté et de la pureté en ces matières, lequel des deux, de celui de ceux qui sont amoureux de la sagesse (36) et de celui de ceux qui ne sont pas amoureux de la sagesse, est le plus rigoureux ?

Prôtarchos - Kai mala dokei moi touto dierôtan.

Protarque - Et il me semble tout à fait demander instamment cela !

Sôkratès - Tin' oun, Ô Prôtarche, autôi didomen apokrisin;

Socrate - Alors, Protarque, que lui donnons-nous comme réponse ?

Prôtarchos - Ô Sôkrates, eis thaumaston diaphoras megethos eis saphèneian proelèluthamen epistèmôn.

Protarque - Socrate, nous en sommes arrivés à une différence d'une étonnante magnitude, en termes de clarté, entre les sciences !

Sôkratès - Oukoun apokrinoumetha rhaion;

Socrate - Eh bien ! ne répondrons-nous pas plus facilement ?

Prôtarchos - Ti mèn; Kai eirèsthô ge hoti polu men hautai tôn allôn technôn diapherousi, toutôn d' autôn hai peri tèn [57d] tôn ontôs philosophountôn hormèn amèchanon akribeiai kai alètheiai peri metra te kai arithmous diapherousin.

Protarque - Comment donc ! Et qu'il soit dit en effet que ceux-ci diffèrent grandement des autres arts, et que d'autre part, parmi ceux-ci, ceux qui concernent le [57d] zèle de ceux qui sont réellement amoureux de la sagesse diffèrent inconcevablement en termes de rigueur et de vérité en ce qui concerne les mesures et les nombres.

Sôkratès - Estô tauta kata se, kai soi dè pisteuontes tharrountes apokrinometha tois deinois peri logôn holkèn--

Socrate - Qu'il en soit là-dessus selon tes propos, et te faisant donc confiance, répondons hardiment à ceux qui sont redoutables pour tirer à eux les discussions…

Prôtarchos - To poion;

Protarque - Quoi ?!

Sôkratès - Hôs eisi duo arithmètikai kai duo metrètikai kai tautais allai toiautai sunepomenai suchnai, tèn didumotèta echousai tautèn, onomatos de henos kekoinômenai.

Socrate - Qu'il y a deux [arts] du nombre et deux [arts] de la mesure (37) et à leur suite beaucoup d'autres similaires possédant cette même dualité mais ayant en commun un unique nom.

[57e] Prôtarchos - Didômen tuchèi agathèi toutois hous phèis deinous einai tautèn tèn apokrisin, Ô Sôkrates.

[57e] Protarque - Donnons, [en leur souhaitant] bonne chance, à ceux que tu déclares être redoutables, cette réponse, Socrate.

Sôkratès - Tautas oun legomen epistèmas akribeis malist' einai;

Socrate - Nous disons donc que ces sciences (38) sont au plus haut point rigoureuses ?

Prôtarchos - Panu men oun.

Protarque - Tout à fait !

Sôkratès - All' hèmas, Ô Prôtarche, anainoit' an hè tou dialegesthai dunamis, ei tina pro autès allèn krinaimen.

Socrate - Mais, Protarque, la puissance du dialegesthai pourrait bien nous désavouer, si nous en jugons une autre au-dessus d'elle ?

Prôtarchos - Tina de tautèn au dei legein;

Protarque - Mais laquelle faut-il dire alors qu'est celle-ci ? (39)

[58a] Sôkratès - Dèlon hotiè pas an tèn ge nun legomenèn gnoiè· tèn gar peri to on kai to ontôs kai to kata tauton aei pephukos pantôs egôge oimai hègeisthai sumpantas hosois nou kai smikron prosèrtètai makrôi alèthestatèn einai gnôsin. Su de ti; Pôs touto, Ô Prôtarche, diakrinois an;

Socrate - C'est clair que tout le monde reconnaîtrait celle en tout cas dont on parle à présent ! (40) Car celle qui concerne ce qui est et ce qui [est] réellement et ce qui est par nature (41) toujours complètement selon le même, je crois pour ma part que tous ceux auxquels est attachée tant soit peu d'intelligence reconnaissent qu'elle est de loin la plus vraie. (42) Mais toi, que [dis-tu] ? De quelle manière, Protarque, trancherais-tu cette question ?

Prôtarchos - Èkouon men egôge, Ô Sôkrates, hekastote Gorgiou pollakis hôs hè tou peithein polu diapheroi pasôn technôn, [58b] panta gar huph' hautèi doula di' hekontôn all' ou dia bias poioito, kai makrôi aristè pasôn eiè tôn technôn· nun d' oute soi oute dè ekeinôi bouloimèn an enantia tithesthai.

Protarque - J'ai entendu pour ma part, Socrate, bien des fois Gorgias dire en toute occasion que celui [qui permet] de persuader différerait grandement de tous les [autres] arts, [58b] car il ferait de toutes choses ses esclaves avec leur consentement et non par la force, et ce serait de loin le meilleur (43) de tous les arts ; mais à présent, ni contre toi ni même contre lui, je ne voudrais prendre position.

Sôkratès - "Ta hopla" moi dokeis boulètheis eipein aischuntheis apolipein.

Socrate - [C'est] « [prendre] les armes » [que] tu me sembles avoir voulu dire avant de déserter, pris de honte. (44)

Prôtarchos - Estô nun tauta tautèi hopèi soi dokei.

Protarque - Qu'il en soit là-dessus selon ce qui te semble.

Sôkratès - Ar' oun aitios egô tou mè kalôs hupolabein se;

Socrate - Suis-je donc la cause du fait que tu n'as pas bien saisi ?

Prôtarchos - To poion;

Protarque - Quoi ?

Sôkratès - Ouk, Ô phile Prôtarche, touto egôge ezètoun pô, [58c] tis technè è tis epistèmè pasôn diapherei tôi megistè kai aristè kai pleista ôphelousa hèmas, alla tis pote to saphes kai takribes kai to alèthestaton episkopei, kan ei smikra kai smikra oninasa, tout' estin ho nun dè zètoumen. All' hora--oude gar apechthèsèi Gorgiai, tèi men ekeinou huparchein technèi didous pros chreian tois anthrôpois kratein, hèi d' eipon egô nun pragmateiai, kathaper tou leukou peri tote elegon, kan ei smikron, katharon d' eiè, tou pollou [58d] kai mè toioutou diapherein, toutôi g' autôi tôi alèthestatôi, kai nun dè sphodra dianoèthentes kai hikanôs dialogisamenoi, mèt' eis tinas ôphelias epistèmôn blepsantes mète tinas eudokimias, all' ei tis pephuke tès psuchès hèmôn dunamis eran te tou alèthous kai panta heneka toutou prattein, tautèn eipômen diexereunèsamenoi--to katharon nou te kai phronèseôs ei tautèn malista ek tôn eikotôn ektèsthai phaimen an è tina heteran tautès kuriôteran hèmin zètèteon.

Socrate - Ce n'est pas, l'ami Protarque, cela que, pour ma part, je cherchais pour l'instant, [58c] quel art ou quelle science se distingue de toutes les autres par le fait d'être la plus grande et la meilleure et la plus apte à être bénéfique pour nous, mais laquelle peut bien se pencher sur le clair et le rigoureux et le plus vrai, quand bien même elle serait petite et de peu de profit, voilà ce que, pour le moment en tout cas, nous cherchons. Mais vois ! Car tu ne sera nullement haï par Gorgias, en accordant qu'il soit permis à son art de l'emporter sous le rapport de l'utilité pour les hommes, mais que, pour cette occupation dont j'ai, moi, parlé à l'instant, tout comme à propos du blanc j'ai dit précédemment que, pour peu qu'il soit petit, mais pur, il se distinguait de l'abondant [58d] mais pas tel en cela même qu'il était le plus vrai, de même à l'instant même ayant intensément réfléchi et adéquatement pris tout en compte, ne regardant ni vers de quelconques bénéfices des sciences ni vers de quelconques renommées mais si une certaine puissance de notre âme est par nature destinée à aimer le vrai et à tout faire en vue de lui, après l'avoir investiguée complètement en détail, nous disions si nous devons affirmer que celle-ci possède le plus probablement au plus haut point la pureté de l'intelligence et de la pensée ou s'il faut en chercher quelque autre qu'elle plus dominante pour nous. (45)

Prôtarchos - Alla skopô, kai chalepon oimai sugchôrèsai tina allèn epistèmèn è technèn tès alètheias antechesthai mallon è tautèn.

Protarque - Eh bien ! j'examine, et je pense qu'il est difficile de concéder que quelque autre science ou art s'attache à la vérité plus que celle-là.


(1) Le fait de traduire l'adjectif grec utilisé ici par Socrate, gumnastikon, par un décalque français comme « gymnastique » ou « gymnique » n'apporterait rien dans la mesure où ces mots n'ont pas en français le sens qu'a ici pour Socrate le mot grec traduit. Et remplacer le mot par une périphrase comme « conforme à l'art de la gymnastique » ou « conforme aux règles de l'activité physique » vide de sens le propos de Socrate, qui est de faire rechercher à Alcibiade un mot unique, un adjectif qualificatif qui décline le concept de « meilleur » dans un domaine spécifique d'activité et peut donc servir à nommer la technè particulière qui régit ce domaine d'activité. L'adjectif grec gumnastikos est dérivé de gumnos, « nu », par l'intermédiaire du verbe gumnazesthai, « s'exercer aux exercices gymniques » (sous-entendu, « en se mettant nu »). Il qualifie soit ce qui concerne les exercices gymniques, c'est-à-dire toutes les activités qui ont pour objet le développement du corps, et en particulier, au féminin substantivé, hè gumnastikè (sous-entendu technè) la « gymnastique », soit celui ou celle qui est doué dans ce type d'activités (le mot le plus proche de ce sens en français serait « athlétique », qui renvoie à une autre famille de mots grecs trouvant leur origine dans le concept de « lutte, combat », aethlos ou athlos en grec, mais qui, pour le cas qui nous concerne, a le défaut de plus mettre l'accent sur la constitution physique naturelle que sur la technè qui permet à chacun de tirer le meilleur parti de son corps, que sa constitution physique soit « athlétique » ou pas). (<==)

(2) La remarque de Socrate ici, dans laquelle figure l'expression to dialegesthai accompagnée de l'adverbe kalôs, est pleine de sous-entendus qu'il est difficile, voire impossible, de percevoir dans des traductions qui « interprètent » à la fois le verbe et l'adverbe et font disparaître une plus ou moins grande partie des registres de sens de ces mots.
Commençons par l'adverbe kalôs. Socrate l'a introduit dans sa précédente réplique, où il se substituait à un autre adverbe de sens en partie voisin utilisé par lui auparavant, orthôs, que j'avais traduit alors par « correctement ». Et ces deux adverbes viennent dans une conversation où il est question de faire quelque chose betlion (« mieux »), c'est-à-dire où l'on cherche les critères de l'agathon, du « bon/bien » (beltion est de fait l'une des formes qui sert de comparatif à agathos). Or il se trouve qu'aussi bien orthôs que kalôs peuvent, dans certains contextes, dont celui-ci, se traduire par « bien », mais chacun à partir d'un registre de sens original différent : orthôs est issu de l'adjectif orthos, qui signifie « droit » à la fois au sens propre (une ligne « droite », quelqu'un qui se tient « droit » sur ses jambes) et au sens figuré pouvant s'appliquer à l'esprit (un raisonnement « droit », c'est-à-dire « juste, correct »), au caractère (« droit », c'est-à-dire «  loyal, sincère ») ou encore à un comportement (« droit », c'est-à-dire « juste, conforme à la loi »). Orthôs au sens premier, c'est donc « droitement », et de là dans certains contextes, « correctement », c'est-à-dire « bien ». L'expression utilisée par deux fois par Socrate quelques répliques plus haut (celle qui commence par « Mais essaye de m'imiter »), orthôs echein, peut en fait se traduire tout simplement par « être bien ». Kalôs pour sa part est dérivé de kalos qui veut dire « beau », là encore, à la fois dans le registre physique et dans le registre moral, et signifie donc au sens premier « de belle manière ». Mais pour les grecs du temps de Socrate et Platon, beau (kalon) et bon (agathon) étaient deux notions très étroitement liées, au point que l'expression consacrée pour désigner un homme de bien, un « honnête homme », était kalos kagathos, contraction de kalos kai agathos, sur laquelle on avait même formé le substantif kalokagathia pour désigner le comportement d'un tel homme. Et donc, lorsque Socrate demande à Alcibiade si ce qu'il a dit l'a été kalôs, « de belle manière », c'est, si l'on s'en tient à la surface des mots, la même chose que de demander si c'était « bien dit », c'est-à-dire encore si c'était « correct (orthos) ».
Le problème, c'est que, lorsqu'il s'agit de paroles et de discours, le registre du kalon évoque un débat qui était au cœur du conflit entre le Socrate de Platon et les orateurs du temps, tel Gorgias et sa rhétorique, celui de savoir s'il suffit, pour qu'un discours soit « bon », « correct », « juste », qu'il soit « beau » d'un point de vue uniquement esthétique, c'est-à-dire bien construit, orné de mots recherchés, d'assonances plaisantes à l'oreille, etc., sans qu'on cherche à savoir si ce qu'il dit est vrai (c'est tout le débat du Gorgias). Et c'est tout cela qui est sous-jacent à la formulation de Socrate disant à Alcibiade que lui conviendrait to kalôs dialegesthai. Tout cela et plus, puisque le eipein (« dire, parler ») utilisé auparavant devient maintenant dialegesthai, un terme chargé de sens pour le Socrate de Platon, qui pose aussi la question de savoir si la bonne/belle manière de parler, c'est de faire de beaux discours sous forme de monologues, ou bien s'il faut faire la place au dialogue. Certes, il est probable que tous ces sous-entendus passent au dessus de la tête du jeune Alcibiade, qui aura peut-être simplement l'impression qu'au moment où Socrate lui dit qu'il lui conviendrait de parler/dialoguer/discuter de belle manière, il n'utilise le verbe dialegesthai que parce que, pour l'instant, c'est ce que Socrate et lui sont en train de faire, et qu'il lui donne l'exemple du « beau parler » en variant les mots qu'il utilise pour dire des choses semblables (beltion, orthôs, kalôs), sans qu'il faille chercher plus derrière ces variations terminologiques que des effets de style. Mais Platon n'écrit pas pour le jeune Alcibiade, mort depuis longtemps lorsqu'il écrit ces lignes, mais pour les lecteurs. Et c'est à nous qu'il revient de détecter ces sous-entendus porteur de sens.
Les sous-entendus ne s'arrêtent d'ailleurs pas là, car le choix du verbe qui ouvre l'incise de Socrate, prepoi (« il conviendrait »), nous renvoie à une autre discussion, celle entre Hippias et Socrate dans l'Hippias majeur, où Socrate essaye justement d'obtenir d'Hippias une définition de to kalon, et se demande à un moment si ce ne serait pas to prepon (« le convenable ») (Hippias Majeur, 293d, sq ; sur cette discussion, voir la note 13 à ma traduction de Ménon, 77a5-80d1). La question sous-jacente est donc de savoir si ce kalôs dialegesthai ne serait pas justement, bien compris, ce qui pourrait constituer la vraie beauté d'Alcibiade, plus que son apparence physique.
Mais comment même soupçonner ces sous-entendus dans une traduction qui rend le oukoun kalôs de Socrate par « Et n'est-ce pas la vérité ? » et traduit ensuite le kalôs dialegesthai par « raisonner comme il faut » (Maurice Croiset, Budé), ou le oukoun kalôs par « Et n'ai-je pas eu raison ? » et le kalôs dialegesthai par « être bon dans la conversation » (Léon Robin, Pléiade), ou le oukoun kalôs par « N'ai-je pas bien dit ? » et le kalôs dialegesthai par « bien raisonner » (Chambry, Garnier), ou le oukoun kalôs par « Et c'est exact, n'est-ce pas ? » et le kalôs dialegesthai par « que tu suives les règles dans le dialogue » (Cazeaux, Livre de Poche), ou le oukoun kalôs par « Et n'est-ce pas convenable ? » (avec une note sur « convenable », déjà utilisé pour traduire orthôs un peu plus haut, qui fait un sort aux sous-entendus : « Convenable rend l'adverbe kalôs qui, littéralement, signifie « bellement » (et donc « comme il faut ») ; son usage devient alors analogue à celui de l'adverbe orthôs ») et le kalôs dialegesthai par « raisonner convenablement » (Marbœuf/Pradeau, GF Flammarion) ?! Voilà ce qui arrive quand on veut faire une « belle » traduction en explicitant le sens que l'on croit déceler derrière des phrases qui ont été délibérément écrites pour en receler plusieurs et pour faire justement réfléchir à partir de ces ambiguïtés ! (<==)

(3) Pythô est l'ancien nom de la partie de la Phocide située au pied du mont Parnasse en Grèce centrale, où se trouve Delphes, et par assimilation, l'ancien nom de Delphes, où se dressait le célèbre temple dédié à Apollon où officiait la Pythie et à l'entrée duquel était gravé, parmi d'autres, le fameux précepte repris à son compte par Socrate : gnôti sauton, « Connais-toi toi même ». C'est la mention de cette inscription par Socrate en 124a8-b1 au terme d'un long discours à Alcibiade sur l'éducation des rois de Perse qui a conduit à la discussion en cours sur l'epimeleian, la « préoccupation », le « souci » qui doit être le nôtre pour déterminer la manière de nous améliorer et c'est elle que Socrate rappelle ici pour réorienter la discussion vers une meilleure compréhension du « toi-même » auquel elle fait référence. (<==)

(4) Dans l'échange qui a précédé le passage ici traduit, Socrate a expliqué que, pour reconnaître l'art (technè) qui permet d'améliorer quelque chose (beltiô poiein) et d'en prendre soin (epimeleisthai), il faut connaître cette chose (exemples de la chaussure et de la bague). Or Alcibiade voudrait savoir comment devenir meilleur, à quoi consacrer ses soins pour cela. La question, généralisée par Socrate, est celle qui ouvre le passage traduit : Tis technè beltiô poiei auton; (« Quel art rend soi-même meilleur ? ») Elle implique donc de savoir ti pot' esmen autoi (« ce que nous pouvons bien être nous-mêmes »), ce qui amène le rappel du précepte delphique sur to gnônai heauton (« le se connaître soi-même »). Et Socrate d'ajouter que c'est gnontes auto (« en connaissant cela ») que nous trouverons ti pot' esmen autoi (« ce que nous pouvons bien être nous-mêmes »). On voit dans ce concentré de l'échange que tout tourne autour de pronoms personnels réfléchis dans une oscillation continue entre le masculin (auton, autoi, heauton) qui vise des personnes et le neutre (ti, auto) qui « objective » en quelque sorte ces personnes, les ravalant si l'on peut dire au même rang que la chaussure ou la bague des exemples antérieurs pour ne pas préjuger du résultat de la recherche : non pas « c'est qui (tis) toi-même ? », mais « c'est quoi (ti) toi-même ? ». Mais la question est bien celle-là : si tu veux t'améliorer toi-même, il faut d'abord savoir ce que c'est que « toi-même » ! Cette « objectivation », cette « neutralisation » (au sens de « rendre grammaticalement neutre ») de l'« objet » de la recherche trouve son couronnement ici dans cette formule auto tauto, contraction de auto to auto, « le ça-même ça-même » (« le ça-même lui-même » est plus compréhensible en français, mais il masque la redondance du grec et repersonnalise l'un des neutres en en faisant un « lui »), préparée par le auto de gnontes auto de la réplique précédente de Socrate, qui renvoie lui-même au heauton qu'il nous faut gnônai de la réplique encore antérieure. Bien sûr, ce auto to auto, même si le jeune Alcibiade qui dialogue ici avec Socrate n'est pas censé s'en rendre compte, renvoie à d'autres formules de même structure qu'on trouve ailleurs dans les dialogues, où il est question de auto to X, « le X proprement dit, le X lui-même » que certains traduisent par « le X en soi », où X peut être le beau, le bon, le juste, etc. Ici, dans le dialogue introductif du parcours des dialogues, Platon s'amuse à introduire cette formulation à un endroit où, bien que l'abstraction se redouble, puisqu'elle porte sur le pronom même qui sert d'intensif dans la formule (auto), le propos reste néanmoins parfaitement compréhensible. Ce faisant, il réussit le fait d'arme de laisser la question ouverte sur la réponse la plus « neutre » possible, parce que matérielle, que serait le corps (to sôma ; « toi, c'est ton corps ») tout en orientant pour qui a déjà lu la suite des dialogues une première fois vers la réponse la plus abstraite possible, l'idée de l'homme (auto to anthrôpos), ou du moins son instanciation en chacun de nous... Bref, ce que dit ici Socrate, c'est que chercher à savoir ti pot' esmen autoi (« ce que nous pouvons bien être nous-mêmes »), c'est chercher ce qui constitue le soi proprement dit, ce dont je veux parler quand je dis : « toi », « moi » ou « lui/elle ». (<==)

(5) Dans la continuité de la note précédente, il n'est pas neutre du tout que Socrate entame sa recherche du « moi » profond par une référence au discours, et pas à n'importe quel discours, mais plus spécifiquement au dialogue (le verbe employé est dialegesthai, sous la forme dialegèi, seconde personne du présent de l'indicatif), c'est-à-dire à un échange de paroles entre un toi (su) et un moi (egô). (<==)

(6) Traduire logos ici priverait le texte de toutes les résonances qu'il a en grec sur la multiplicité des sens de ce mot qui désigne justement ce qui constitue l'homme en tant que tel et le distingue de tous les autres animaux. Certes, dans le texte lu au premier degré et tel que le comprend sans doute Alcibiade, il n'y a pas de doute que, lorsque Socrate dit que, pour dialoguer, il utilise le logos, cela veut dire « la parole ». Mais est-il si évident qu'il n'utilise que ça de ce que peut signifier logos en grec ? Parler, dialoguer, c'est aussi faire usage de sa « raison », autre sens possible du mot logos ! (<==)

(7) On touche ici du doigt le danger que représente dans ce passage la traduction de logos, et même celle de dialegesthai ! Lorsque Maurice Croiset (Budé) traduit par « Parler et se servir du langage sont pour toi deux mots pour une même chose », ou Léon Robin (Pléiade) par « Or, parler et se servir de la parole, tu dis, je pense, que c'est la même chose ? », ou Émile Chambry (Garnier) par « Mais parler et user de la parole, c'est pour toi la même chose, je suppose ? », ou Jacques Cazeaux (Livre de Poche) par « Échanger des paroles et utiliser des paroles, cela revient au même dans ton lexique ? », ou Chantal Marbœuf et Jean-François Pradeau (GF Flammarion) « Parler et se servir du discours sont pour toi une même chose », ils respectent certes le sens premier, obvie du texte, mais en font du même coup disparaître toutes les résonances qu'il peut induire pour qui gratte un peu la surface des mots, et qui ne sont certainement pas fortuites dans un texte de Platon qui ouvre une réflexion sur ce qui constitue l'homme proprement dit ! Entre le to dialegesthai banal signifiant « parler, discuter » et celui que, par exemple en République VII, 537d5 et 537e1, les mêmes Chambry et Robin n'hésitent pas à traduire par « la dialectique » (voir là-dessus la note 32 à ma traduction de République VII, 535a3-541b5, et aussi la note 38, où l'on voit que même un simple logoi au pluriel peut être traduit par eux par « la dialectique » dans ce même contexte), il y a toute les nuances de sens qui différencient une banale conversation sur le temps qu'il fait des plus hautes spéculations « dialectiques » de certains des grands dialogues de Platon. Et ces nuances ne font que refléter dans le verbe une partie des multiples sens de logos. Les deux expressions apparemment synonymes que propose Socrate à Alcibiade, to dialegesthai et to logôi chrèsthai ne le sont effectivement que si l'on prend les deux mots, le verbe dialegesthai et le nom apparenté logos, dans leur sens le plus banal, mais posent en fait problème dès qu'on donne à l'un ou à l'autre des deux mots, voire aux deux, des sens plus proches de ceux de « raison » et « raisonner ». En fait, la question sous-jacente à cette remarque qui semble triviale, c'est celle de savoir de quel logos on parle quand on dit qu'il constitue l'homme et le distingue des animaux : suffit-il de parler, comme un perroquet, pour être un homme ? Des « raisonnements » comme ceux que tiennent Euthydème et Dionysodore dans l'Euthydème sont-ils ceux d'hommes dignes de ce nom ? L'idéal « dialectique » que propose Platon est-il celui de tout homme ? Et quel type de logoi suppose-t-il ? Bref, en quelques mots apparemment anodins, Platon pose à qui sait lire entre les lignes tout le problème qu'il cherchera à approfondir au fil des dialogues et qui est une des clés d'entrée dans ceux-ci : qu'est-ce que le logos ? (<==)

(8) C'est Socrate qui parle, dans le cadre du récit qu'il fait à un ami de rencontre de l'entretien qu'il vient d'avoir peu avant avec Protagoras dans la maison de Callias, l'homme le plus riche d'Athènes. Il vient de faire une longue exégèse d'un poème de Simonide où il fait dire au poète à peu près le contraire de ce qu'il semble vouloir dire, et cette réplique fait suite à une intervention d'Hippias qui propose de faire entendre à l'auditoire sa propre exégèse du poème, suivie d'un rappel à l'ordre d'Alcibiade rappelant les règles du jeu établies auparavant entre Protagoras et Socrate pour permettre à la conversation de se poursuivre, selon lesquelles c'est à Protagoras de choisir s'il préfère interroger Socrate ou répondre à ses questions. (<==)

(9) Le mot grec traduit par « banquet-beuverie » est sumposion, le mot qui sert de titre au dialogue de Platon qui décrit une telle réunion, connu en français sous le titre Le Banquet. Mais il ne faut pas perdre de vue que la racine du mot grec est posis, « le fait de boire », dérivé lui-même du verbe pitein (« boire »), et qu'un sum-posion, c'est une réunion de personnes pour boire ensemble. Ceci étant dit, il est intéressant d'avoir présent à l'esprit le Banquet lorsqu'on lit les lignes qui suivent, dans lesquelles Socrate oppose deux types de sumposia selon le niveau d'éducation des gens qui y prennent part. (<==)

(10) Il y a une certaine ironie de la part de Socrate à décrire les gens dont il critique les banquets-beuveries à l'aide des termes tôn phaulôn kai agoraiôn anthrôpôn. L'adjectif agoraios signifie en effet au sens premier « de l'agora », agora signifiant « lieu où l'on se réunit », et plus spécifiquement « place publique » ou encore « marché » (lieu de réunion des marchandes). C'est à partir de ce sens qu'appliqué à une personne, il en vient à signifier « qui passe son temps à l'agora », c'est-à-dire « oisif », ou encore « homme du commun, vulgaire, grossier ». Mais pourtant, Socrate lui-même nous est présenté, et se présente à nous dans l'Apologie (cf. Apologie, 17c), comme quelqu'un qui passe son temps à l'agora ! Quant à phaulos, il a le sens général de « de qualité inférieure », mais pas nécessairement avec une connotation péjorative, et peut signifier « méchant, défectueux » aussi bien que « modeste, humble ». Ce ne sont donc pas les mots en eux-mêmes, mais le regard que celui qui les écoute porte sur les gens humbles qu'on croise au marché, parmi lesquels on peut trouver Socrate, et, à l'occasion, la plupart des participants à la réunion chez Callias, qui donne à la formule de Socrate un sens chargé de mépris. (<==)

(11) Cette longue phrase divisée en deux parties égales qui s'opposent l'une à l'autre et introduite par l'idée de la comparaison entre to peri poièseôs dialegesthai et les sumposia est riche d'enseignements sur to dialegesthai, tant par son contenu que par sa structure, lorsqu'on prend la peine de l'analyser en profondeur. En fait, elle utilise les sumposia comme métaphore de la vie en société (comme le feront de manière beaucoup plus développée les deux premiers livres des Lois en en faisant un outil privilégié de l'éducation à la vie en société) et les joueuses de flûte comme métaphore des poètes et oppose deux attitudes dans ce type de réunions. Ce que je voudrais maintenant montrer, c'est que cette opposition se manifeste non seulement dans les formules utilisées, mais dans la manière dont les différents éléments évoqués sont organisés dans chaque cas. Examinons de plus près chacune des deux parties de la phrase (les traductions sous le texte grec ont été aménagées pour suivre l'ordre des mots grecs) :

        Kai gar houtoi, (hoi phauloi kai agoraioi anthrôpoi)
Et en effet, ceux-ci, ( les de moindre valeur et de la rue hommes)
erga
action
non suneinai
être ensemble
  dia to mè dunasthai allèlois di' heautôn suneinai
par le fait de ne pouvoir les uns avec les autres par eux-mêmes entrer en relation
boisson   en tôi potôi
dans la beuverie,
logoi
discours
non heautou logos
son logos propre
  mède dia tès heautôn phônès kai tôn logôn tôn heautôn
pas même par la d'eux-mêmes voix et les paroles les d'eux-mêmes
absence d'éducation   hupo apaideusias,
du fait d'inéducation,
erga
action
oui aulètrides
joueuses de flûte
  timias poiousi tas aulètridas, pollou misthoumenoi
de valeur font les joueuses de flûte, très cher louant
logoi
discours
oui allotria phonè
voix étrangère
  allotrian phônèn tèn tôn aulôn,
d'autre part une voix, celle des flûtes,
  kai dia tès ekeinôn phônès allèlois suneisin·
et, par la de celles-ci voix, les uns avec les autres entrent en relations ;
       
        hopou de kaloi kagathoi sumpotai
quand cependant beaux et bons des co-buveurs
éducation   kai pepaideumenoi eisin,
et éduqués sont,
erga
action
non aulètrides
joueuse de flûte
  ouk an idois out' aulètridas oute orchèstridas oute psaltrias,
tu ne verras ni joueuses de flûte, ni danseuses, ni joueuses de harpe,
erga
action
oui suneinai
être ensemble
  alla autous hautois hikanous ontas suneinai
mais, eux avec eux-mêmes suffisant étant pour entrer en relation