© 2006 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 30 mai 2006
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Pour l'introduction générale à l'étude de dialegesthai et des termes dérivés, cliquer ici.

 

Les 19 occurrences de l'adjectif dialektikos et les 3 occurrences de l'adverbe dialektikôs sont présentées ici dans leur contexte original et traduit. On y verra que l'adjectif dialektikos peut se substantiver aussi bien sous la forme hè dialektikè pour désigner une pratique, dans des contextes où l'usage est de traduire par « la dialectique », que sous la forme ho dialektikos pour désigner une personne, dans des contextes où l'usage est de traduire par « le dialecticien ».

Rappelons par ailleurs que dialektikos n'apparaît pas dans les textes antérieurs à Platon qui nous sont parvenus et que, dans l'ensemble du corpus grec disponible sur le site Perseus, on le trouve deux fois chez Xénophon (Mémorables, IV, 5, 12 ; IV, 6, 1) et 29 fois dans les textes d'Aristote disponibles sur ce site (8 fois dans la Métaphysique et 21 fois dans la Rhétorique). (1)

[DI1]
75d4
 
[DI2]
75d5
 Ménon, 75c4-d7 (2)
(Ménon critique la définition de schèma que vient de donner Socrate)
Menôn - Hoti schèma pou estin kata ton son logon ho aei chroai hepetai. Eien· ei de dè tèn chroan tis mè phaiè eidenai, alla hôsautôs aporoi hôsper peri tou schèmatos, ti an oiei soi apokrinesthai; Ménon - Qu'est schèma, en quelque sorte, selon ta définition, ce qui accompagne toujours le teint ! Soit ! Mais si maintenant on dit ne pas concevoir le teint, mais être pareillement bloqué comme à propos des schèmata, que penses-tu de ce que tu as répondu ?
Sôkratès - Talèthè egôge· kai ei men ge tôn sophôn tis eiè kai eristikôn te kai agônistikôn ho eromenos, eipoim' an [75d] autôi hoti “Emoi men eirètai· ei de mè orthôs legô, son ergon lambanein logon kai elegchein.” Ei de hôsper egô te kai su nuni philoi ontes boulointo allèlois dialegesthai, dei dè praioteron pôs kai dialektikôteron apokrinesthai. Esti de isôs to dialektikôteron mè monon talèthè apokrinesthai, alla kai di' ekeinôn hôn an prosomologèi eidenai ho erôtômenos. Socrate - Que c'est vrai, pour moi du moins ; et si à la vérité le questionneur se trouvait être l'un de ces savants, controversistes et autres disputailleurs, je lui [75d] dirais : « Voilà qui par moi fut dit ; si toutefois je ne parle pas droitement, [c'est] ton travail de prendre la parole et de réfuter » ; par contre, pour peu que, comme moi et toi maintenant, des gens qui sont amis veuillent dialoguer l'un avec l'autre, il faut alors répondre de manière en quelque sorte plus douce et plus dialectique. Et de fait, vraisemblablement, ce « plus dialectique », ce n'est pas seulement répondre les choses vraies, mais encore le faire à l'aide de ce que celui qui est interrogé convient en outre connaître.
[DI3]
266c1
 
[DI4]
266c8
Phèdre, 265c5-266c9
(Critique des deux discours de Socrate)
Sôkratès - Tode toinun autothen labômen, hôs apo tou psegein pros to epainein eschen ho logos metabènai. Socrate - Eh bien tâchons de comprendre à présent ceci : comment le discours est arrivé à passer de blâmer à louer.
Phaidros - Pôs dè oun auto legeis; Phèdre - En effet, comment donc expliques-tu ça ?
Sôkratès - Emoi men phainetai ta men alla tôi onti paidiai pepaisthai· toutôn de tinôn ek tuchès rhèthentôn duoin eidoin, [265d] ei autoin tèn dunamin technèi labein dunaito tis, ouk achari. Socrate - Il me semble bien que dans l'ensemble, c'était vraiment de l'enfantillage, mais que, de certaines de ces [paroles] qui ont été dites au hasard, de deux idées, [265d] si l'on pouvait, par quelque moyen, en saisir le pouvoir, [ce ne serait] pas sans charme. (3)
Phaidros - Tinôn dè; Phèdre - Desquelles, alors ?
Sôkratès - Eis mian te idean sunorônta agein ta pollachèi diesparmena, hina hekaston horizomenos dèlon poièi peri hou an aei didaskein ethelèi. Hôsper ta nundè peri Erôtos—ho estin horisthen—eit' eu eite kakôs elechthè, to goun saphes kai to auto hautôi homologoumenon dia tauta eschen eipein ho logos. Socrate - Vers une unique idée, prenant une vue d’ensemble, mener les [***] (4) de multiples manières disséminés, pour qu'en délimitant (5) chacun, on rende manifeste sur lequel on souhaite à chaque fois instruire. Comme tout à l’heure à propos d'Eros : ce que c'est ayant été délimité, bien ou mal dit, du moins notre discours a-t-il pu par ces [procédés] parvenir à dire la clarté et l’accord avec soi-même.
Phaidros - To d' heteron dè eidos ti legeis, ô Sôkrates; Phèdre - Mais à présent l'autre idée, que dis-tu que c'est, Socrate ?
[265e] Sôkratès - To palin kat' eidè dunasthai diatemnein kat' arthra hèi pephuken, kai mè epicheirein katagnunai meros mèden, kakou mageirou tropôi chrômenon· all' hôsper arti tô logô to men aphron tès dianoias hen ti koinèi eidos elabetèn, hôsper [266a] de sômatos ex henos dipla kai homônuma pephuke, skaia, ta de dexia klèthenta, outô kai to tès paranoias hôs <hen> en hèmin pephukos eidos hègèsamenô tô logô, ho men to ep' aristera temnomenos meros, palin touto temnôn ouk epanèken prin en autois epheurôn onomazomenon skaion tina erôta eloidorèsen mal' en dikèi, ho d' eis ta en dexiai tès manias agagôn hèmas, homônumon men ekeinôi, theion d' au tina erôta epheurôn kai [266b] proteinamenos epèinesen hôs megistôn aition hèmin agathôn. [265e] Socrate - Le [fait de] pouvoir, à l’inverse, découper selon l’espèce en respectant les articulations naturelles, et en prenant soin de n’en déchirer aucune partie, comme le ferait un mauvais boucher. Eh bien ! comme tout à l’heure, nos deux discours ont saisi le déraisonnable dans la pensée sous une unique espèce commune, et comme [266a] d’un unique corps croissent des [membres] doubles et de même nom, gauches, et ceux-là appelés droits, ainsi encore nos deux discours ayant considéré celui de la folie comme une espèce naturelle unique en nous, l’un, coupant une part à gauche, puis la coupant à nouveau, n'a pas laissé tomber avant qu'ayant trouvé parmi elles un certain amour dénommé gauche, il l'ait injurié en toute justice, l’autre, nous conduisant vers les [parties] à droite du délire, étant tombé sur un certain amour de même nom que celui-là mais divin et [266b] l’ayant mis en avant, l'a loué comme cause pour nous des plus grands biens.
Phaidros - Alèthestata legeis. Phèdre - Tu dis des choses très vraies !
Sôkratès - Toutôn dè egôge autos te erastès, ô Phaidre, tôn diaireseôn kai sunagôgôn, hina hoios te ô legein te kai phronein· ean te tin' allon hègèsômai dunaton eis hen kai epi polla pephukoth' horan, touton diôkô "katopisthe met' ichnion hôste theoio." Kai mentoi kai tous dunamenous auto dran ei men orthôs è mè prosagoreuô, theos oide, kalô de [266c] oun mechri toude dialektikous. Ta de nun para sou te kai Lusiou mathontas eipe ti chrè kalein· è touto ekeino estin hè logôn technè, hèi Thrasumachos te kai hoi alloi chrômenoi sophoi men autoi legein gegonasin, allous te poiousin, hoi an dôrophorein autois hôs basileusin ethelôsin; Socrate - De fait, moi-même, je me passionne, Phèdre, pour ces disivions et réunions, afin que je sois capable de parler et de penser ; et pour peu que j'estime quelqu'un capable de porter naturellement ses regards vers l'un et sur le multiple, je me mets à sa poursuite, « derrière lui dans ses traces comme dans celles d'un dieu ». (6) Et en tout cas, ceux qui sont capables de faire ça, si je m'exprime correctement ou pas, dieu le sait, mais je les appelle [266c] en conséquence jusqu'à maintenant « dialectiques ». (7) Quant à ceux qui, à présent, étudient auprès de toi et de Lysias, dis-moi comment il faut les appeler ; ou bien est-ce là l'art des discours par l'usage duquel Thrasymaque et les autres sont devenus habiles à parler eux-mêmes et en rendent d'autres tels, ceux du moins qui veulent bien leur apporter des présents comme à des rois.
Phaidros - Basilikoi men andres, ou men dè epistèmones ge hôn erôtais. Alla touto men to eidos orthôs emoige dokeis kalein, dialektikon kalôn· to de rhètorikon dokei moi diapheugein eth' hèmas. Phèdre - Des hommes comparables à des rois en effet, mais certainement pas compétents en ce sur quoi tu interroges. Mais cette espèce-là en effet, tu me parais, à moi en tout cas, l'appeler correctement en l'appelant « dialectique » ; mais la « rhétorique » me paraît encore nous échapper.
[DI5]
276e5
Phèdre, 276b1-277a5
( Les limites de l'écrit)
Sôkratès - Tode dè moi eipe· ho noun echôn geôrgos, hôn spermatôn kèdoito kai egkarpa bouloito genesthai, potera spoudèi an therous eis Adônidos kèpous arôn chairoi theôrôn kalous en hèmeraisin ôktô gignomenous, è tauta men dè paidias te kai heortès charin drôiè an, hote kai poioi· eph' hois de espoudaken, tèi geôrgikèi chrômenos an technèi, speiras eis to prosèkon, agapôiè an en ôgdoôi mèni hosa espeiren telos labonta; Socrate - Mais dis-moi maintenant : le cultivateur doué d'intelligence, en possession de semences auxquelles il tiendrait et qu'il voudrait voir fructifier, les sèmerait-t-il avec empressement en plein été dans un jardin d'Adonis (8) et se réjouirait-il de les contempler devenues belles en huit jours, ou n'agirait-il pas plutôt ainsi pour le divertissement et la fête, à supposer qu'il le fasse, mais pour celles pour lesquelles il montre de l'empressement, (9) usant de l'art agricole, et les ayant semées à l'endroit approprié, ne serait-t-il pas satisfait si, au bout de huit mois, toutes celles qu'il a semées sont arrivées à maturité ?
[276c] Phaidros -  Houtô pou, ô Sôkrates, ta men spoudèi, ta de hôs heterôs an hèi legeis poioi. [276c] Phèdre - C'est ainsi probablement, Socrate, pour les unes à la hâte, pour les autres de l'autre manière que tu as dite, qu'il agirait.
Sôkratès - Ton de dikaiôn te kai kalôn kai agathôn epistèmas echonta tou geôrgou phômen hètton noun echein eis ta heautou spermata; Socrate - Mais celui qui possède les sciences des [choses] justes et belles et bonnes, dirons-nous qu'il a moins d'intelligence à l'égard de ses propres semences que le cultivateur ?
Phaidros - Hèkista ge. Phèdre - Pas le moins du monde !
Sôkratès - Ouk ara spoudèi auta en hudati grapsei melani speirôn dia kalamou meta logôn adunatôn men hautois logôi boèthein, adunatôn de hikanôs talèthè didaxai. Socrate - Il n'ira donc pas à la hâte les écrire à l'encre noire, les semant avec sa plume au beau milieu de discours incapables de se porter secours à eux-mêmes par la parole, et tout aussi incapables d'enseigner convenablement la vérité.
Phaidros - Oukoun dè to g' eikos. Phèdre - Ce n'est en effet guère vraisemblable.
[276d] Sôkratès - Ou gar· alla tous men en grammasi kèpous, hôs eoike, paidias charin sperei te kai grapsei, hotan [de] graphèi, heautôi te hupomnèmata thèsaurizomenos, eis to lèthès gèras ean hikètai, kai panti tôi tauton ichnos metionti, hèsthèsetai te autous theôrôn phuomenous hapalous· hotan <de> alloi paidiais allais chrôntai, sumposiois te ardontes hautous heterois te hosa toutôn adelpha, tot' ekeinos, hôs eoiken, anti toutôn hois legô paizôn diaxei. [276d] Socrate - Non, certes. Mais ces jardins en lettres, semble-t-il, c'est pour le divertissement qu'il les sèmera et les écrira, et chaque fois qu'il écrira, se constituant pour lui-même un trésor de souvenirs en perspective de la vieillesse oublieuse, s'il l'atteint, et aussi pour tous ceux qui marchent sur ses traces, il trouvera son plaisir à contempler la croissance de ces délicates créatures ; et chaque fois que d'autres s'adonneront à d'autres divertissements, s'abreuvant dans des banquets, et dans ces plaisirs qui leur ressemblent comme des frères, alors lui, semble-t-il, passera son temps, contrairement à eux, en se divertissant comme je dis.
[276e] Phaidros - Pagkalèn legeis para phaulèn paidian, ô Sôkrates, tou en logois dunamenou paizein, dikaiosunès te kai allôn hôn legeis peri muthologounta. [276e] Phèdre - Tu décris là un divertissement tout à fait beau à côté d'un bien vil, Socrate, celui de qui est capable de se divertir à l'aide de discours, en mythologisant sur la justice et les autres choses dont tu parles.
Sôkratès - Esti gar, ô phile Phaidre, outô· polu d' oimai kalliôn spoudè peri auta gignetai, hotan tis tèi dialektikèi technèi chrômenos, labôn psuchèn prosèkousan, phuteuèi te kai speirèi met' epistèmès logous, hoi heautois tôi te phuteusanti [277a] boèthein hikanoi kai ouchi akarpoi alla echontes sperma, hothen alloi en allois èthesi phuomenoi tout' aei athanaton parechein hikanoi, kai ton echonta eudaimonein poiountes eis hoson anthrôpôi dunaton malista. Socrate - C'est bien ainsi, mon cher Phèdre ; mais beaucoup plus beau, je pense, devient l'empressement à leur égard lorsque quelqu'un, usant de l'art dialectique, (10) prenant une âme appropriée, plante et sème selon la science des discours qui sont aptes à se porter secours à eux-mêmes par [la voix de] celui qui les plante et non pas stériles, mais portant semence, d'où d'autres, de caractère différent, naissent, aptes à reproduire cela encore et encore sans fin, et faisant être heureux celui qui s'en saisit dans la plus grande mesure possible pour l'homme.
Phaidros - Polu gar tout' eti kallion legeis. Phèdre - En effet, encore beaucoup plus beau, ce dont tu parles !
[DI6]
 531d9
République, VII, 531d7-10 (11)
(début de la discussion sur la dialectique comme ultime objet d'étude)
« È ouk ismen hoti panta tauta prooimia estin autou tou nomou hon dei mathein; ou gar pou dokousi ge soi hoi tauta deinoi dialektikoi [531e] einai.  » « Ne savons-nous donc pas que toutes celles-ci [les études dont il a été question auparavant : arithmétique, géométrie, géométrie dans l'espace, astronomie, harmonie] sont les préludes de la partition même qu'il faut apprendre ? Car ils ne te donnent tout de même pas, j'espère, l'impression, ceux qui sont forts en tout ça, [531e] d'être dialectiques ? »
[DI7]
 532b4
République, VII, 532a1-b4
(la dialectique comme ultime objet d'étude : renvoi à l'allégorie de la caverne)
« [532a] Oukoun, eipon, Ô Glaukôn, houtos èdè autos estin ho nomos hon to dialegesthai perainei; Hon kai onta noèton mimoit' an hè tès opseôs dunamis, hèn elegomen pros auta èdè ta zôia epicheirein apoblepein kai pros auta <ta> astra te kai teleutaion dè pros auton ton hèlion. Houtô kai hotan tis tôi dialegesthai epicheirèi aneu pasôn tôn aisthèseôn dia tou logou ep' auto ho estin hekaston horman, kai mè apostèi prin [532b] an auto ho estin agathon autèi noèsei labèi, ep' autôi gignetai tôi tou noètou telei, hôsper ekeinos tote epi tôi tou horatou.
Pantapasi men oun, ephè.
Ti oun; Ou dialektikèn tautèn tèn poreian kaleis;
 »
« [532a] Eh bien, dis-je, Glaucon, n'est-ce pas alors celle-ci la partition même que le dialegesthai conduit à son achèvement ? Celle que, bien qu'elle soit [d'ordre] intelligible, mimerait le pouvoir de la vue que nous avons dit entreprendre de tourner d'abord les yeux vers les vivants eux-mêmes, puis vers les astres eux-mêmes et puis même finalement vers le soleil lui-même. Et ainsi, chaque fois que quelqu'un, par le dialegesthai, entreprend, sans toutes les sensations, par le logos, de s'élancer vers cela même qu'est chaque chose, et ne renonce pas avant que [532b] cela même qu'est le bien, il l'ait saisi par l'intelligence elle-même, il parvient au terme même de l'intelligible, comme l'autre tout à l'heure à celui du visible.
Tout à fait en effet, dit-il.
Mais quoi ? N'appelles-tu pas dialectique cette démarche ?
 »
[DI8]
 533c7
République, VII, 533c7-d7
(la dialectique comme ultime objet d'étude)
« Oukoun, èn d' egô, hè dialektikè methodos monè tautèi poreuetai, tas hupotheseis anairousa, ep' autèn tèn archèn [533d] hina bebaiôsètai, kai tôi onti en borborôi barbarikôi tini to tès psuchès omma katorôrugmenon èrema helkei kai anagei anô, sunerithois kai sumperiagôgois chrômenè hais dièlthomen technais: has epistèmas men pollakis proseipomen dia to ethos, deontai de onomatos allou, enargesterou men è doxès, amudroterou de è epistèmès--dianoian de autèn en ge tôi prosthen pou hôrisametha » « Donc, repris-je, le cheminement dialectique seul marche ainsi, en éliminant les hypothèses jusqu'au point de départ lui-même [533d] afin de s'affermir, et, pour dire ce qui est, l'œil de l'âme complètement enseveli dans une sorte de bourbier barbare, il l'en tire doucement et le dirige vers le haut en se servant comme collaborateurs et coretourneurs des arts que nous avons passés en revue, que nous avons bien des fois appelés savoirs/sciences du fait de l'habitude, mais qui ont besoin d'un autre nom, plus évocateur de clarté qu'« opinion », d'obscurité que « savoir » ; « réflexion », c'est ainsi qu'auparavant nous avons quelque part défini ça »
[DI9]
 534b3
République, VII, 534b3-6
(la dialectique comme ultime objet d'étude)
« È kai dialektikon kaleis ton logon hekastou lambanonta tès ousias; Kai ton mè echonta, kath' hoson an mè echèi logon hautôi te kai allôi didonai, kata tosouton noun peri toutou ou phèseis echein; » « Et appelleras-tu aussi dialectique celui qui saisit la parole de la richesse de chaque [être] ? (12) Et celui qui n'est pas en état, ne diras-tu pas que moins il est en état de produire une parole [sensée] pour lui-même et pour les autres, moins il est en état d'intelligence vis-à-vis de cela ? »
[DI10]
 534e3
République, VII, 534e2-535a1
(la dialectique comme ultime objet d'étude)
« Ar' oun dokei soi, ephèn egô, hôsper thrigkos tois mathèmasin hè dialektikè hèmin epanô keisthai, kai ouket' allo toutou mathèma anôterô orthôs an epitithesthai, all' echein [535a] èdè telos ta tôn mathèmatôn; » « Ainsi donc, il te semble, dis-je, moi, que, comme un faîte aux études, la dialectique repose pour nous tout en haut, et qu'aucune autre étude ne puisse à bon droit être placée plus haut, mais que nous tenons [535a] à présent le terme des études ? »
[DI11]
 536d6
République, VII, 536d5-8
(la sélection des futurs gouvernants)
« Ta men toinun logismôn te kai geômetriôn kai pasès tès propaideias, hèn tès dialektikès dei propaideuthènai, paisin ousi chrè proballein, ouch hôs epanagkes mathein to schèma tès didachès poioumenous. » « Par conséquent donc, les [études] en arithmétique et en géométrie et dans toute cette éducation préalable dans laquelle il est nécessaire d'être éduqué préalablement à la dialectique, c'est lorsqu'ils sont enfants qu'il faut les proposer, en ne donnant pas à cet enseignement l'apparence de quelque chose d'obligatoire à étudier. »
[DI12]
 537c6
 
[DI13]
 537c7
République, VII, 537b8-c7
(la sélection des futurs gouvernants)
« Meta dè touton ton chronon, èn d' egô, ek tôn eikosietôn hoi prokrithentes timas te meizous tôn allôn oisontai, [537c] ta te chudèn mathèmata paisin en tèi paideiai genomena toutois sunakteon eis sunopsin oikeiotètos te allèlôn tôn mathèmatôn kai tès tou ontos phuseôs.
Monè goun, eipen, hè toiautè mathèsis bebaios, en hois an eggenètai.
Kai megistè ge, èn d' egô, peira dialektikès phuseôs kai mè: ho men gar sunoptikos dialektikos, ho de mè ou.
 »
« Donc, après ce temps, repris-je, ceux qui auront été sélectionnés parmi les jeunes de vingt ans recevront des honneurs plus grands que les autres, [537c] et les études qui seront arrivées pêle-mêle dans leur éducation en tant qu'enfants, il faudra les rassembler pour eux dans une vue d'ensemble de la parenté des études les unes avec les autres et de la nature de ce qui est.
C'est en tout cas la seule, dit-il, cette manière d'apprendre, qui fournisse une base solide à ceux en qui elle serait développée.
Et à vrai dire, repris-je, un très grand test d'une nature dialectique ou pas : celui qui a la vue d'ensemble, dialecticien, mais celui qui ne l'a pas, non.
 »
[DI14]
 390c11
 
[DI15]
 390d5
Cratyle, 390c2-d8
(Discussion entre Hermogène et Socrate sur l'origine du langage)
Sôkratès - Tis de tôi tou nomothetou ergôi epistatèseie t' an kallista kai eirgasmenon krineie kai enthade kai en tois barbarois; Ar' ouch hosper chrèsetai; Socrate - Mais qui supervisera le travail de l'instaurateur d'usage/législateur (13) et jugera s'il est fait du mieux possible aussi bien ici que chez les barbares ? N'est-ce donc pas celui-là même qui s'en servira ?
Hermogenès - Nai. Hermogène - Si.
Sôkratès - Ar' oun ouch ho erôtan epistamenos houtos estin; Socrate - Eh bien, n'est-ce donc pas celui qui est habile à interroger ?
Hermogenès - Panu ge. Hermogène - Tout à fait.
Sôkratès - Ho de autos kai apokrinesthai; Socrate - Et le même à répondre aussi ?
Hermogenès - Nai. Hermogène - Oui.
Sôkratès - Ton de erôtan kai apokrinesthai epistamenon allo ti su kaleis è dialektikon; Socrate - Mais celui qui est habile à interroger et à répondre, l'appelles-tu, toi, autrement que dialectique ?
Hermogenès - Ouk, alla touto. Hermogène - Non, mais comme ça.
[390d] Sôkratès - Tektonos men ara ergon estin poièsai pèdalion epistatountos kubernètou, ei mellei kalon einai to pèdalion. [390d] Socrate - C'est donc d'une part le travail du charpentier de fabriquer le gouvernail en étant supervisé par le pilote de navires, si le gouvernail doit être beau ? (14)
Hermogenès - Phainetai. Hermogène - Il paraît.
Sôkratès - Nomothetou de ge, hôs eoiken, onoma, epistatèn echontos dialektikon andra, ei mellei kalôs onomata thèsesthai. Socrate - [Le travail] de l'instaurateur d'usage/législateur d'autre part donc, à ce qu'il semble, [de fabriquer] le nom, en ayant pour superviseur l'homme dialectique, s'il doit instaurer les noms de belle manière.
Hermogenès - Esti tauta. Hermogène - C'est ça.
[DI16]
 398d7
Cratyle, 398c6-e3
(L'étymologie du mot « héros »)
Hermogenès - Ho de dè "hèrôs" ti an eiè; Hermogène - Mais à présent, le « héros », qu'est-ce que ça pourrait être ?
Sôkratès - Touto de ou panu chalepon ennoèsai. Smikron gar parèktai autôn to onoma, dèloun tèn ek tou erôtos genesin. Socrate - Mais ça n'est pas difficile du tout de le concevoir ! Car leur nom a été légèrement modifié, montrant leur origine à partir de l'amour (eros).
Hermogenès - Pôs legeis; Hermogène - Que vuex-tu dire ?
Sôkratès - Ouk oistha hoti hèmitheoi hoi hèrôes; Socrate - Ne sais-tu pas que ce sont des demi-dieux, les héros ?
Hermogenès - Ti oun; Hermogène - Et alors ?
[398d] Sôkratès - Pantes dèpou gegonasin erasthentos è theou thnètès è thnètou theas. Ean oun skopèis kai touto kata tèn Attikèn tèn palaian phônèn, mallon eisèi· dèlôsei gar soi hoti para to tou erôtos onoma, hothen gegonasin hoi hèrôes, smikron parègmenon estin onomatos charin. Kai ètoi touto legei tous hèrôas, è hoti sophoi èsan kai rhètores deinoi kai dialektikoi, erôtan hikanoi ontes· to gar "eirein" legein estin. Hoper oun arti legomen, en tèi Attikèi phônèi legomenoi [398e] hoi hèrôes rhètores tines kai erôtètikoi sumbainousin, hôste rhètorôn kai sophistôn genos gignetai to hèrôikon phulon. [398d] Socrate - Tous, sans aucun doute, sont nés soit d'un dieu aimant une mortelle, soit d'un mortel [aimant] une déesse. Et si donc tu examines ça au regard de l'ancienne manière de parler attique, tu verras mieux, car il deviendra clair pour toi que, par rapport au nom de l'amour (erôs), d'où proviennent les héros (hèrôs), il a été peu changé en faveur de leur nom. Et ou bien effectivement cela dit (legei) [ce que sont] les héros, ou bien c'est parce qu'ils étaient des savants et des orateurs (rhètores) étonnants et dialectiques, qui étaient aptes à interroger (erôtan) ; car « parler (eirein) », c'est dire (legein). (15) Ainsi, ce que justement nous disions à l'instant, dits dans le parler attique, [398e] les héros (hèrôes) se retrouvent avec des orateurs (rhètores) et des questionneurs (erôtètikoi), si bien que la race héroïque devient l'espèce des orateurs et des savants (sophistôn).
[DI17]
 290c5
Euthydème, 290b7-c6
(Réponse de Clinias à Socrate qui suggère que c'est l'art du « stratège » (stratègikè) (16) qui est le plus apte à nous rendre heureux ; Clinias vient de répondre qu'il n'y voit qu'une forme de « chasse à l'homme »)
« Oudemia, ephè, tès thèreutikès autès epi pleon estin è hoson thèreusai kai cheirôsasthai· epeidan de cheirôsôntai touto ho an thèreuôntai, ou dunantai toutôi chrèsthai, all' hoi men kunègetai kai hoi haliès tois opsopoiois paradidoasin, hoi [290c] d' au geômetrai kai hoi astronomoi kai hoi logistikoi—thèreutikoi gar eisi kai houtoi· ou gar poiousi ta diagrammata hekastoi toutôn, alla ta onta aneuriskousin—hate oun chrèsthai autoi autois ouk epistamenoi, alla thèreusai monon, paradidoasi dèpou tois dialektikois katachrèsthai autôn tois heurèmasin, hosoi ge autôn mè pantapasin anoètoi eisin. » « Aucun [des arts] de chercheur (17) proprement dit n'est concerné par plus que chercher et mettre la mains dessus ; mais une fois qu'ils ont mis la main sur ce qu'ils cherchaient, ils ne sont pas capables d'en faire usage, les chasseurs et les pêcheurs pour leur part passent la main aux cuisiniers, et [290c] de leur côté les géomètres et les astronomes et les calculateurs—car chercheurs, eux aussi le sont, car ils ne créent pas les figures, mais découvrent celles qui existent—donc, comme il ne savent pas en faire usage eux-mêmes, mais seulement chercher, ils passent la main, je supppose, aux dialectiques pour tirer parti de leurs découvertes, ceux d'entre eux du moins qui ne sont pas tout à fait dénués d'intelligence. »
[DI18]
 253d2
 
[DI19]
 253e4
Sophiste, 253b9-e5 (18)
(Dialectique et philosophie)
Xenos -  Ti d'; Epeidè kai ta genè pros allèla kata tauta meixeôs echein hômologèkamen, ar' ou met' epistèmès tinos anagkaion dia tôn logôn poreuesthai ton orthôs mellonta deixein poia poiois sumphônei tôn genôn kai poia allèla [253c] ou dechetai kai dè kai dia pantôn ei sunechont' att' aut' estin, hôste summeignusthai dunata einai, kai palin en tais diairesesin, ei di' holôn hetera tès diaireseôs aitia; L'Étranger - Mais quoi ? Puisque nous sommes convenus que les genres aussi ont [leur part] de mélange selon ces mêmes [principes] (19), n'est-ce pas nécessairement au moyen d'une certaine science que se frayera un chemin à travers les discours qui se propose d'indiquer lesquels parmi les genres consonnent avec lesquels et lesquels [253c] ne s'acceptent pas les uns les autres et puis aussi s'il en est, parmi eux tous, certains d'entre eux qui les font tenir ensemble pour qu'ils soient capables de se mélanger entre eux (20), et au contraire dans les distinctions, si parmi les ensembles, d'autres sont cause de la distinction ?
Theaitètos -  Pôs gar ouk epistèmès dei, kai schedon ge isôs tès megistès; Théétète - Comment en effet ne pas avoir besoin d'une science, et très vraisemblablement sans doute de la plus grande!
Xenos -  Tin' oun au nun proseroumen, Ô Theaitète, tautèn; È pros Dios elathomen eis tèn tôn eleutherôn empesontes epistèmèn, kai kinduneuomen zètountes ton sophistèn proteron anèurèkenai ton philosophon; L'Étranger - Et maintenant donc, comment l'appellerons-nous, Théétète ? Est-ce que, par Zeus ! sans nous en rendre compte, nous sommes tombés sur la science des [hommes] libres, et risquons-nous, en cherchant le sophiste, d'avoir d'abord trouvé le philosophe ?
Theaitètos -  Pôs legeis; Théétète - Que veux-tu dire ?

[253d] Xenos - To kata genè diaireisthai kai mète tauton eidos heteron hègèsasthai mète heteron on tauton môn ou tès dialektikès phèsomen epistèmès einai;

L'Étranger - Le fait de distinguer (21) selon les genres et de ne penser ni une même espèce autre, ni un autre étant même, (22) est-ce que nous ne disons pas que c'est [le fait] de la science dialectique ?

Theaitètos - Nai, phèsomen.

Théétète - Oui, nous le disons.

Xenos - Oukoun ho ge touto dunatos dran mian idean dia pollôn, henos hekastou keimenou chôris, pantèi diatetamenèn hikanôs diaisthanetai, kai pollas heteras allèlôn hupo mias exôthen periechomenas, kai mian au di' holôn pollôn en heni sunèmmenèn, kai pollas chôris pantèi [253e] diôrismenas· touto d' estin, hèi te koinônein hekasta dunatai kai hopèi mè, diakrinein kata genos epistasthai. L'Étranger -  Eh bien, celui qui est effectivement capable de faire ça, perçoit de manière suffisament distincte une unique idée s'étendant en tout [sens] parmi de nombreuses [choses constituant] chacune une unité disposée à part, et beaucoup [d'idées] différentes les unes des autres englobées de l'extérieur sous une seule, et d'autre part une unique [idée] appréhendant ensemble dans l'unité [des choses prises] parmi de nombreux touts, et beaucoup [d'idées] à part [les unes des autres] [253e] en tout [point] séparées ; (23) et ça signifie savoir discerner selon le genre comment chacun peut s'associer et comment non.
Theaitètos - Pantapasi men oun. Théétète - Absolument en effet.
Xenos - Alla mèn to ge dialektikon ouk allôi dôseis, hôs egôimai, plèn tôi katharôs te kai dikaiôs philosophounti. L'Étranger -  Mais alors, le [qualificatif de] dialectique, tu ne l'attribueras à personne d'autre, je suppose, qu'à celui qui philosophe authentiquement et convenablement. (24)
[DI20]
 285d6
Politique, 285c8-d8
(Transition méthodologique sur la juste mesure)
Xenos - Ei tis aneroito hèmas tèn peri grammata sunousian tôn manthanontôn, hopotan tis hotioun onoma erôtèthèi tinôn esti grammatôn, poteron autôi tote phômen gignesthai tèn [285d] zètèsin henos heneka mallon tou problèthentos è tou peri panta ta proballomena grammatikôterôi gignesthai; L'Étranger - Si quelqu'un nous demandait, à propos d'un groupe de personnes apprenant les lettres, si, lorsque on demande à quelqu'un de quelles lettres est composé un nom quelconque, nous dirions que la recherche se fait plutôt pour l'unique [nom] qui lui est alors présenté ou pour devenir plus lettré sur tous ceux qui se présentent ?
Neôteros Sôkratès - Dèlon hoti tou peri hapanta.

Le jeune Socrate - Clair que c'est le « sur tous » !...

Xenos - Ti d' au nun hèmin hè peri tou politikou zètèsis; Heneka autou toutou probeblètai mallon è tou peri panta dialektikôterois gignesthai; L'Étranger - Mais alors, qu'en est-il maintenant de notre recherche sur le politique ? A-t-elle été présentée pour celà même plutôt que pour devenir plus dialectiques sur tout ?
Neôteros Sôkratès - Kai touto dèlon hoti tou peri panta. Le jeune Socrate - Là aussi, clair que c'est le « sur tout » !
[DI21]
 287a3
Politique, 286c6-287a6
(Transition méthodologique sur la juste mesure)
Xenos - Legô toinun hoti chrè dè memnèmenous eme kai se tôn nun eirèmenôn ton te psogon hekastote kai epainon poieisthai brachutètos hama kai mèkous hôn an aei peri legômen, mè pros allèla ta mèkè krinontes alla kata to [286d] tès metrètikès meros ho tote ephamen dein memnèsthai, pros to prepon. L'Étranger - Je dis donc qu'il faut à présent, nous rappelant toi et moi ce qui a été dit à l'instant, faire dans chaque cas le blâme ou l'éloge de la brièveté aussi bien que de la longueur de ce que nous pouvons dire tour à tour, non pas en jugeant les longueurs les unes par rapport aux autres, mais selon la [286d] partie de l'art de la mesure que nous avons dit devoir avoir présente à l'esprit, celle qui a en vue le convenable.
Neôteros Sôkratès - Orthôs. Le jeune Socrate - Juste !
Xenos - Ou toinun oude pros touto panta. Oute gar pros tèn hèdonèn mèkous harmottontos ouden prosdeèsometha, plèn ei parergon ti· to te au pros tèn tou problèthentos zètèsin, hôs an rhaista kai tachista heuroimen, deuteron all' ou prôton ho logos agapan paraggellei, polu de malista kai prôton tèn methodon autèn timan tou kat' eidè dunaton einai diairein, [286e] kai dè kai logon, ante pammèkès lechtheis ton akousanta heuretikôteron apergazètai, touton spoudazein kai tôi mèkei mèden aganaktein, ant' au brachuteros, hôsautôs· eti d' au pros toutois ton peri tas toiasde sunousias psegonta logôn mèkè kai tas en kuklôi periodous ouk apodechomenon, hoti chrè ton toiouton mè panu tachu mèd' euthus houtô methienai psexanta [287a] monon hôs makra ta lechthenta, alla kai prosapophainein oiesthai dein hôs brachutera an genomena tous sunontas apèrgazeto dialektikôterous kai tès tôn ontôn logôi dèlôseôs heuretikôterous, tôn de allôn kai pros all' atta psogôn kai epainôn mèden phrontizein mède to parapan akouein dokein tôn toioutôn logôn. L'Étranger -  Mais certainement pas non plus avec ça en vue à tous points de vue ! Et en effet nous n'aurons nullement besoin d'ajuster en plus la longeur en vue du plaisir, sauf si cela arrive accessoirement ; et encore une fois, en ce qui concerne la recherche qui est devant nous, que nous trouvions le plus facilement et le plus rapidement possible, c'est en second et non en premier que le raisonnement (25) nous prescrit de le préférer, mais beaucoup plus et en premier lieu d'accorder du prix au cheminement (26) même qui nous rend capables de distinguer selon les genres, [286e], et donc un raisonnement, si, tout en étant dit très long, il rend l'auditeur plus capable de trouver, s'y appliquer et ne jamais s'irriter de sa longueur, et si au contraire [il est] plus bref, pareillement ; et puis par ailleurs, en plus de ça, celui qui, à l'occasion de telles rencontres, blâme la longueur des raisonnements et n'approuve pas les développements (27) qui tournent en rond, il faut, celui qui est tel, non pas le laisser aller ainsi sur-le-champ et en toute hâte après qu'il ait seulement [287a] blâmé comme long ce qui a été dit, mais aussi estimer nécessaire qu'il montre en outre que, s'ils avaient été plus courts, cela aurait rendu les participants plus dialectiques et plus capables de découvrir la manifestation des étants par le raisonnement, (28) alors que des blâmes et louanges autres et visant quoi que ce soit d'autre, [il faut] ne point du tout s'en soucier et pas le moins du monde donner l'impression de prêter l'oreille à de tels raisonnements.
[DI22]
 17a4
Philèbe, 16a6-17a7
(Le « chemin (hodos) » dont Socrate est amoureux)
Prôtarchos - [...] Homôs de manthanomen gar ho legeis, ei tis tropos esti kai mèchanè tèn men toiautèn tarachèn hèmin exô tou logou eumenôs pôs apelthein, hodon de [16b] tina kalliô tautès epi ton logon aneurein, su te prothumou touto kai hèmeis sunakolouthèsomen eis dunamin· ou gar smikros ho parôn logos, ô Sôkrates. Protarque - [...] Mais pourtant—car nous comprenons ce que tu dis—s'il est quelque manière ou artifice pour écarter plus ou moins commodément cette confusion (29) de notre raisonnement, et d'autre part découvrir quelque chemin [16b] plus beau que celui-ci pour le raisonnement, toi, mets toute ton ardeur à ça et nous, nous te suivrons dans [les limites de] notre capacité ; car il n'est pas trivial, le raisonnement qui est devant nous, Socrate !
Sôkratès - Ou gar oun, ô paides, hôs phèsin humas prosagoreuôn Philèbos. Ou mèn esti kalliôn hodos oud' an genoito hès egô erastès men eimi aei, pollakis de me èdè diaphugousa erèmon kai aporon katestèsen. Socrate - Certainement pas, les enfants, pour vous appeler comme le fait Philèbe ! Eh bien il n'est pas de plus beau chemin, et il ne s'en trouvera jamais, que celui dont je suis amoureux pour toujours, et pourtant, bien souvent déjà, en se dérobant à moi, il m'a laissé seul et sans issue.
Prôtarchos - Tis hautè; legesthô monon. Protarque - Quel est-il ? Qu'il soit seulement proclamé !
Sôkratès - [16c] Hèn dèlôsai men ou panu chalepon, chrèsthai de pagchalepon· panta gar hosa technès echomena anèurethè pôpote dia tautès phanera gegone. Skopei de hèn legô. Socrate - [16c] Le mettre en évidence n'est pas difficile du tout, le mettre en pratique, par contre, est tout à fait difficile ; car tout acquis en matière d'art qui a jamais été découvert, [c'est] grâce à lui [qu'il] a été rendu clair. Observe donc celui que je proclame.
Prôtarchos - Lege monon. Protarque - Proclame seulement !
Sôkratès - Theôn men eis anthrôpous dosis, hôs ge kataphainetai emoi, pothen ek theôn erriphè dia tinos Promètheôs hama phanotatôi tini puri· kai hoi men palaioi, kreittones hèmôn kai egguterô theôn oikountes, tautèn phèmèn paredosan hôs, ex henos men kai pollôn ontôn tôn aei legomenôn einai, peras de kai apeirian en hautois sumphuton echontôn, dein [16d] oun hèmas toutôn houtô diakekosmèmenôn aei mian idean peri pantos hekastote themenous zètein—heurèsein gar enousan— ean oun metalabômen, meta mian duo, ei pôs eisi, skopein, ei de mè, treis è tina allon arithmon, kai tôn hen ekeinôn hekaston palin hôsautôs, mechriper an to kat' archas hen mè hoti hen kai polla kai apeira esti monon idèi tis, alla kai hoposa· tèn de tou apeirou idean pros to plèthos mè prospherein prin an tis ton arithmon autou panta katidèi ton [16e] metaxu tou apeirou te kai tou henos, tote d' èdè to hen hekaston tôn pantôn eis to apeiron methenta chairein ean. Socrate - [C'est] pour sûr un cadeau des dieux aux hommes, comme cela est rendu tout à fait clair pour moi, [qui] fut lancé de quelque part chez les dieux par l'entremise de quelque Prométhée en même temps que quelque feu très lumineux ; et pour sûr les anciens, supérieurs à nous et demeurant plus près des dieux, transmirent cette révélation que, parmi les [***] (30) à chaque fois dits être qui, d'une part, sont à partir d'« un » et de « nombreux » (31), et d'autre part, ont naturellement unies en eux limite et illimitation (32), (33) il nous faut [16d] donc, ceux-ci étant ainsi ordonnancés, toujours chercher en supposant à chaque fois « une » idée à propos de tout—on en trouvera en effet une qui y est ; si donc nous prenons ensuite, (34) après « une », deux, examiner si elles sont en quelque manière, et si non, trois ou quelque autre nombre, (35) et chaque « un » d'entre eux tour à tour pareillement, jusqu'à ce qu'enfin, l'« un » d'origine, on ne voit pas seulement qu'il est « un » et « nombreux » et illimité, mais aussi en quelle quantité ; (36) l'idée de l'illimité, (37) d'autre part, ne pas l'appliquer au multiple avant qu'on ait examiné sous tous les angles possibles le nombre de celui-ci compris [16e] entre l'illimité et l'« un », et alors seulement, envoyer promener chaque « un » d'eux tous en le laissant aller vers l'illimité. (38) (39)
Hoi men oun theoi, hoper eipon, houtôs hèmin paredosan skopein kai manthanein kai didaskein allèlous· hoi de nun tôn anthrôpôn [17a] sophoi hen men, hopôs an tuchôsi, kai polla thatton kai braduteron poiousi tou deontos, meta de to hen apeira euthus, ta de mesa autous ekpheugei—hois diakechôristai to te dialektikôs palin kai to eristikôs hèmas poieisthai pros allèlous tous logous. Ainsi donc les dieux, [c'est] ce que justement je disais, nous transmirent la tradition d'examiner et d'apprendre et d'enseigner ainsi les uns aux autres, mais les savants d'entre les hommes d'aujourd'hui, [17a] produisent « un » au hasard de ce sur quoi ils tombent, et « nombreux » plus vite ou plus lentement qu'il ne convient et, après l'« un », directement les illimités, mais les intermédiaires leur échappent—par quoi est distingué le [fait pour] nous [de] faire dialectiquement ou au contraire éristiquement des raisonnements entre nous. (40)
Prôtarchos - Ta men pôs, ô Sôkrates, dokô sou manthanein, ta de eti saphesteron deomai ha legeis akousai. Protarque - Dans certaines des choses que tu dis, Socrate, je pense te comprendre quelque peu, mais pour d'autres, j'ai besoin de les entendre encore de manière plus claire.

(1) Les textes d'Aristote disponibles à Perseus sont : Métaphysique, Rhétorique, Poétique, Économique, Politique, Étique à Nicomaque, Étique à Eudème, Des vertus et des vices, Constitution des Athéniens.(<==)

(2) Voir la note 44 à ma traduction de la section 73c6-77a5 du Ménon sur ces deux emplois de l'adverbe dialektikôs, ainsi que les autres notes sur la traduction de la section transcrite ici pour l'explication de certains choix de traduction ou de non traduction (en particulier, sur la non traduction de schèma, voir note 7 ; sur la traduction du mot chroa pat « teint », voir note 38). (<==)

(3) Deux termes employés dans cette réplique posent un problème de traduction : eidos, lorsqu'il est question des duoin eidoin, que j'ai traduit par « de deux idées », et technèi, que j'ai traduit par « par quelque moyen ».
Eidos, c'est effectivement l'un des termes auxquels on veut dans certains contextes donner le sens d'« idée » en référence à une supposée « théorie des idées » de Platon. Or, ici, Socrate ne fait pas référence à des « concepts » spécifiques, des « idées » au sens que l'on appelle « platonicien », comme l'idée du beau, ou l'idée du bien, mais, comme on va le voir dans la suite, à ce qu'il vaudrait mieux appeler deux « méthodes », deux modes de raisonnement, deux pratiques d'analyse et de syntèse. Et c'est précisément pour ça, parce qu'il n'y a pas de risque de comprendre ici « idée » dans un sens « technique », que je choisis de traduire eidos par « idée » !... En fait, on pourrait paraphraser ce que dit ici Socrate de la manière suivante : « Il y avait beaucoup de balivernes dans toutes ces paroles dites au hasard, mais au milieu de tout ça, il y avait quand même deux idées intéressantes... ». « Idées », dans une telle phrase, peut aussi bien renvoyer au contenu du discours proprement dit, aux thèses soutenues, qu'à sa forme, à la manière de les présenter. Et ce n'est sans doute pas un hasard si, en quelques lignes, Platon va utiliser deux mots différents pour parler de la même chose (idea dans sa prochaine réplique et eidos dans la suivante pour parler des « idées » au sens que je qualifiais à l'instant de « technique »), et le même mot pour parler de deux choses différentes (eidos, justement, ici dans un sens vague qui renvoie plus à des méthodes qu'à des concepts, et plus loin dans le sens plus « technique » auquel on s'attend chez Platon). Tout l'effort du dialegesthai est justement de dépasser les mots, leurs limites et leurs ambiguïtés, pour parvenir aux réalités qui sont derrière. Et pour cela, il ne faut pas rêver de régenter le langage pour supprimer ces ambiguïtés, comme voudrait le faire Aristote, mais au contraire s'y confronter pour en prendre conscience et pouvoir apprendre à utiliser le langage de manière profitable malgré ses limites inévitables.
Et ceci nous amène au problème posé par le second mot, sans doute lui aussi délibéré de la part du Socrate de Platon parlant à un Phèdre qui ne jure que par la technè des sophistes et des rhéteurs à la Lysias. En suggérant qu'il faudrait « saisir (labein) technèi » le pouvoir (dunamin) de ces deux eidein, de ces deux « idées » noyées au milieu de beaucoup d'enfantillages (paidiai), Socrate rêve-t-il d'un « art », d'une « technique » dialectique, ou prend-il le mot, tout comme eidos dans la même phrase, dans un sens beaucoup plus neutre, que le mot technè a aussi en grec, celui de « moyen » au sens le plus général du terme ? Bien sûr, tous ceux qui voient dans la « dialectique », une « technique » justement, dont Socrate et Platon seraient les « inventeurs », n'ont aucun doute ici ! Mais pour moi, le dialegesthai est tout sauf une « technique » ! C'est une manière de concevoir le dialogue, une attitude vis à vis du langage, qui permet de l'utiliser avec profit parce qu'on en a compris les limites, et de le « dépasser » (le dia- de dia-legesthai), et qui peut se pratiquer dans toutes les formes (eidè) de discussion, y compris bien sûr le dialogue intérieur, bref c'est une certaine idée du dialogue dont Socrate va maintenant nous donner quelques principes (eidè)...
Et la boucle est bouclée entre eidos et technè !...(<==)

(4) Le grec n'utilise pas de nom pour désigner ce dont on parle ici, et qui est qualifié par un participe parfait passif (diesparmena) associé à un adverbe (pollachèi), mais se contente de faire précéder ces deux termes d'un article défini au neutre pluriel (ta). Il est impossible de rendre cette tournure en français sans projeter dans le texte des connotations ou des restrictions qui n'y sont pas et qui perturbent la compréhension. Le classique « choses » est trop matérialiste, surtout quand ce dont il a été question dans les discours dont Socrate fait l'analyse et la critique, ce sont des « idées » bien plus que des choses, l'amour en particulier, sous ses différentes formes, auquel ne fait pas spontanément penser le mot « choses » en français. Un terme plus englobant, comme « êtres » tire avec lui toute la métaphysique. Parler d'« objets » ou de « sujets d'investigation » restreint la portée du texte. Des tournures neutres en français comme « ce qui est de multiples manières disséminé » obligent à remplacer le pluriel grec par un singulier en français, et parler d'un singulier disséminé peut conduire à des considérations métaphysiques qui ne sont pas la préoccupation première de Socrate ici. Bref, en désespoir de cause, je renonce à ajouter un mot signifiant en français dont l'équivalent n'est pas dans le texte grec et je laisse à chacun le soin de suppléer aux trois astérisques entre crochets, comme devaient d'ailleurs le faire les grecs qui entendaient le texte de Platon ou des tournures analogues, fréquentes en grec, avec des neutres pluriels sans nom associé. (<==)

(5) La tentation est grande de traduire horizomenos par « en définissant », l'un des sens qu'a en effet le verbe horizein au moyen. Mais c'est encore là une traduction par trop technique qui projette Aristote dans Platon. Il vaut mieux une traduction qui rende perceptible le sens premier du verbe horizein, qui dérive de horos, « borne, limite ». « Définir » fait trop penser à des définitions du dictionnaire, alors que la manière de « délimiter » un mot, un concept, une « idée », de Platon, ce sont les dialogues dits « aporétiques, ou « socratiques », qui nous en donnent le meilleur exemple. Et ce que reprochent justement à ces dialogues ceux qui voudraient des définitions à la Aristote chez Platon, c'est de ne pas parvenir à donner une « définition » de ce qui est en discussion (le courage dans le Lachès, la piété dans l'Euthyprhon, la modération dans le Charmide, etc.), d'où leur qualificatif d'« aporétique » (d'un mot grec, aporos, qui signifie « sans issue »). Or, ce qu'ils ne voient pas, c'est que le dialogue a fait ce que ne fera jamais une « définition », nous donner une meilleure compréhension de ce dont on a discuté, en en montrant les multiples facettes et que, loin de restreindre la richesse du mot ou du concept pour l'enfermer dans une formule forcément réductrice, il en a au contraire dégagé l'« horizon » (le mot français qui vient justement de horizein) !... Bien sûr, on a mis des limites en distinguant ce à quoi on s'intéressait d'autres [***] (voir note précédente), mais on en a surtout fait le tour (sunorônta). Bref, on l'a bel et bien « délimité » bien plus que « défini » au sens habituel de ce terme. (<==)

(6) Réminiscence non strictement textuelle d'un vers d'Homère : ho d' epeita met' ichnia baine theoio, « et lui [Ulysse] suivait derrière dans les traces de la déesse [Calypso] » (Odyssée, V, 193). Cette référence est pour le moins ambiguë dans le contexte de la réplique de Socrate, puisqu'elle renvoie à une déesse qui n'est en fait qu'une Nymphe, fille d'Atlas, et dont le nom dérive du verbe kaluptein qui signifie « couvrir, cacher », et à un épisode où Ulysse suit la déesse chez qui il était retenu depuis dix ans au moment précis où elle vient de lui annoncer qu'elle a décidé (sur ordre de Zeus transmis par Hermès) de le laisser partir. (<==)

(7) En disant de quelqu'un qu'il est un « dialectique », à l'aide d'un adjectif substantivé, Platon fait la même chose que ceux aujourd'hui qui disent de quelqu'un que c'est un « scientifique » (expression chère aux journalistes pour donner d'un seul mot de la crédibilité à toute personne présentée comme experte en un domaine quelconque qu'on fait intervenir dans un reportage ou un débat, et par voix de conséquence un gage de sérieux au reportage ou à l'émission...) (<==)

(8) Il s'agit de jardins miniatures semés dans une corbeille ou dans une coquille en vue de la fête en l'honneur d'Adonis, qu'on arrosait d'eau chaude pour le faire pousser plus vite et qu'on jetait ensuite à la mer. (<==)

(9) Le verbe spoudazein traduit par « montrer de l'empressement » est dérivé du nom spoudè, utilisé par Socrate quelques lignes plus haut par et traduit par « empressement ». On voit que ce terme est ambivalent, puisqu'il caractérisait alors la hâte de celui qui sème ses graines dans un jardin d'Adonis, et qui veut les voir pousser en quelques jours, et qu'il revient ici sous forme verbale pour parler des semences vis à vis desquelles l'agriculteur sérieux « montre de l'empressement ». On retrouvera le nom spoudè, cette fois en bonne part, en 276e5 pour parler de « l'empressement » combien plus beau de celui qui sème une parole vivante sur la justice et autres thèmes cher à Socrate dans les âmes d'auditeurs réceptifs. Et de fait, spoudè signifie à la fois « hâte, précipitation » et « zèle, ardeur, application ». (<==)

(10) C'est ici la seule fois dans tous les dialogues où l'adjectif dialektikos est associé au mot technè pour parler d'une dialektikè technè. Mais il ne faut pas trop vite en déduire que le terme dialektikè qualifiait pour Platon une « technique » au sens moderne de ce mot, avec ses procédés, ses recettes et autres « trucs », concurrente de la « technique » des rhéteurs et des sophistes de son temps, ne serait-ce que parce que le terme qui est qualifié par dialektikos dans les rares passages où l'adjectif est associé à un nom n'est jamais le même : une fois poreia (DI7), une fois methodos (DI8), une fois phusi (DI12), une fois epistèmè (DI18) (les notes sur chacun de ces passages précisent le sens qu'il faut donner au mot associé). Par ailleurs, ici, la formule est appelée par le parallèle avec l'image du cultivateur utilisée plus haut, où il a été question de la geôrgikè technè (276b6-7). C'est donc à la lumière de cette analogie qu'il faut interpréter la formule, en se souvenant (cf. note 3) que les sens possibles du mot technè débordent le registre plus limité du mot français « technique ». En quelque sorte, technè, c'est tout ce qui intervient dans les productions de l'homme par opposition à ce qui se produit par l'effet de la « nature » (phusis), aussi bien dans le domaine que nous qualifions aujourd'hui en français de « technique » que dans le registre des arts. La technè implique de la part de celui qui la met en œuvre un savoir qui peut être strictement empirique ou provenir d'une réflexion plus élaborée s'appuyant sur uen « science » (epistèmè). Mais en tant que technè, elle ne vise que les moyens (une des traductions possibles de technè, comme on l'a vu dans la note 3) propres à produire le résultat recherché. Si donc dialektikè technè il y a, elle se définit par le résultat recherché. Et c'est bien de cela qu'il est ici question: faire germer dans l'interlocuteur des logoi propres à le rendre le plus heureux possible (alors que la rhétorique vise à permettre à l'élève de produire les logoi les plus convaincants possibles, quite à en prendre à l'aise avec la vérité, ou avec l'intérêt véritable des auditeurs). (<==)

(11) Pour replacer cet extrait et les quatre suivants dans leur contexte (l'examen de la dialectique comme ultime objet d'étude au terme de l'examen des études propres à former les dirigeants) et pour des commentaires sur leur traduction, voir ma traduction de République, VII, 531c9-535a2 ailleurs sur ce site. (<==)

(12) Pour la justification de la traduction de ton logon hekastou tès ousias par « la parole de la richesse de chaque [être] », voir la note 54 à ma traduction de République, VII, 531c9-535a2(<==)

(13) Le mot nomothetès que je traduis par « instaurateur d'usage/législateur » signifie proprement « poseur (thetès, dérivé du verbe tithènai, qui signifie « poser, donner en dépôt, établir, produire, instituer, instaurer ») de loi (nomos) », c'est-à-dire « législateur ». Mais le traduire tout simplement par « législateur », comme le font tous les traducteurs, ne permet pas de voir que Socrate joue sur les sens du mot nomos, dont le sens premier est « coutume, usage », avant d'être celui de « loi » votée, codifiée et couchée par écrit. En effet, dans cette section du début du Cratyle où Socrate cherche avec Hermogène quelle peut être l'origine des noms, il fait admettre à Hermogène que le nom (onoma) est une sorte d'instrument (organon) (388a8), au même titre que la navette du tisserand, instrument destiné à enseigner (didaskein) et à distinguer (diakrinein) les choses les unes des autres (388b10-11), que, pas plus que n'importe qui ne fabrique une navette pour le tisserand qui l'utilise, mais le seul menuisier (tektonos), n'importe qui ne « fabrique » les noms pour l'éducateur qui les utilise, mais que, les noms nous étant donnés par l'« usage » (nomos) (388d12), ce doit être le nomothetès qui fournit les noms à l'éducateur qui les utilise. Mais on voit bien comment Socrate teste ici implicitement la capacité d'Hermogène (et Platon celle de ses lecteurs) à prendre du recul par rapport aux mots en passant d'une phrase qui ne choque personne, « ar' ouchi ho nomos dokei soi ho paradidous [onomata] » (« ne te semble-t-il donc pas que c'est ho nomos (l'usage) le dispensateur [des noms] ? » (388d12) à la conséquence que c'est le nomo-thetès, l'instaurateur de nomoi (lois) », qui donne leur nom aux choses, en utilisatant un terme (nomo-thetès) construit sur le précédent (nomos) mais qui le spécialise dans un sens (« loi ») qui n'était pas celui qu'il avait dans la première assertion. On voit aussi qu'il est impossible de rendre ce glissement en français par un seul mot, d'où mon choix de restitution en français par les deux mots juxtaposés. (<==)

(14) Le sens premier de l'adjectif kalos utilisé ici par Socrate est « beau ». Pour un grec de ce temps-là, beau et bon sont inséparables : un travail bien fait et qui fera bon usage est nécessairement beau. (<==)

(15) Cette phrase est un condensé de jeux de mots dans lequel Socrate joue à la fois sur les similarités entre mots, sans doute plus sensibles encore à l'oral (ceci est censé être un dialogue parlé) qu'à l'écrit, et sur les ambiguïtés dans la phrase entre les mots dont on parle et les mots avec lesquels on en parle ! La phrase commence en effet par dire que l'explication qui a précédé, fondée sur la ressemblance entre hèrôs (« héros ») et erôs (l'amour), legei tous hèrôas, mot à mot « dit les héros », c'est-à-dire « dit ce que sont les héros », que l'on pourrait encore traduire par « rend raison des héros » en s'appuyant sur un des sens de logos « réinjecté » dans legein dont il dérive. Mais ce qu'il faut remarquer ici, c'est que « héros » est au pluriel, ce qui veut dire que ce début de phrase conclut des explications données sur le mot « hèrôs » par des considérations sur ceux que désigne le mot. Quant au reste de la phrase, il propose une autre explication possible du mot hèrôs en suggérant un rapprochement avec rhètôr, « orateur », nom dérivé du verbe eirein, « parler », dont la première personne du présent de l'indicatif actif, eirô est de fait assez proche, phonétiquement au moins, de hèrôs, et aussi avec le verbe erôtan, qui signifie « interroger », ce qui induit l'utilisation du mot dialektikos. Mais si cette seconde explication est verbalement centrée sur le mot « dialektikoi » qui précède le erôtan facile à rapprocher visuellement et phonétiquement de hèrôs, la phrase se conclut sur un retour à un eirein qui renvoie par symétrie au « rhètôres » qui en dérive et qui a précédé le dialektikoi, pour rendre plus manifeste le rapprochement entre hèrôes et rhètores (qui sera réalisé graphiquement et phonétiquement dans la phrase suivante, où les deux mots sont de fait juxtaposés), plus immédiat entre hèrôs et eirô. Et ce eirein est utilisé dans une expression inattendue : to eirein legein estin, qui boucle sur le tout début de la phrase en assimilant le eirein au legein pour suggérer qu'une fois encore, on a « dit » (legei) ce que sont les hèrôes du simple fait qu'on a souligné la ressemblance du mot avec un verbe de même signification que legein !...
Mais si tout cela n'est que jeux de mots, il y a en filigrane sous ces jeux de mots une idée autrement sérieuse de Platon, qui transparaît si l'on fait disparaître les hèrôes qui sont le terme de comparaison commun dans les deux explications : c'est le rapprochement entre erôs (l'amour) et erôtan (interroger). Erôs, comme l'explique Diotime dans le Banquet, c'est le « moteur » qui fonctionne à tous les niveaux de l'âme, depuis les epithumiai (les passions) jusqu'au logos (la raison) en passant par le thumos (la « volonté) et qui met en branle aussi bien nos appétits sensuels que notre curiosité intellectuelle, et nous amène donc à nous poser des questions et à en poser aux autres (erôtan), et par là, à nous mettre en route vers l'intelligible. Et le Socrate de Platon est en quelque sorte le « héros (hèrôs) » de cette quête, nouvel Ulysse à la recherche de sa demeure (éternelle) et tentant sur son chemin de « sauver » ses compagnons de voyage en les interrogeant sans cesse (erôtan) par amour (erôs) pour eux, comme il l'explique dès le premier dialogue à un Alcibiade à peine sorti de l'enfance (qu'il ne parviendra d'ailleurs pas à sauver). Cette prise de conscience chez Platon de cette idée à partir de la ressemblance des mots (mais Platon, lui, ne confond pas les deux niveaux et sait parfaitement que cette ressemblance est fortuite et propre au grec qu'il parle) est aussi ce qui fonde l'unité profonde du Phèdre où l'on parle de rhétorique à partir de discours sur l'amour. (<==)

(16) On traduit généralement stratègos par « général », mais cette traduction est quelque peu trompeuse car le rôle des stratègoi à Athènes dépassait largement celui d'un chef d'armée à fonctions strictement « militaires ». A titre d'exemple, Périclès a « gouverné » Athènes pendant près de 20 ans en étant seulement réélu année après année stragègos (un parmi les dix que nommait Athènes chaque année). Ce qu'a en vue Socrate, c'est donc quelqu'un qui a des compétences à la fois militaires et politiques. (<==)

(17) Clinias parle ici de thèreutikè (sous-entendu technè, mot qui était présent dans la réplique précédente), utilisant un adjectif qui qualifie ce qui a rapport au thèreuein, c'est-à-dire au « chasser, poursuivre, chercher à atteindre ». Thèreuein signifie en effet « chasser » aussi bien au sens propre (étymologiquement, le verbe dérive de thèra, « chasse aux animaux sauvages », lui-même dérivé de thèr, « bête sauvage, fauve », voire « monstre ») qu'au sens figuré. Un peu plus loin, Clinias va parler de « chasseurs », mais en employant cette fois le mot kunègetès, construit, lui, sur la racine kuôn, chien » (et dont vient le français « cynégétique »), mot qui, lui, renvoie à la chasse au sens propre uniquement. Faute d'un mot français qui évoque à la fois la chasse et le « chercher à attraper dans un sens plus général, et réservant « chasseur » et les mots apparentés à kunègetès, je traduis thèreutikè par « art du chercheur » et thèreuein par « chercher », ce qui rendra moins surprenante l'assimilation faite un peu plus loin par Clinias des géomètres et autres savants à des « chercheurs », et non plus à des « chasseurs », comme y aurait conduit un autre chois de traduction plus classique. (<==)

(18) Je commence la traduction de extrait du Sophiste quelques lignes avant celle où l'on trouve la première occurrence de dialektikos pour tenir compte de la structure rigoureuse de cette section. En effet, l'extrait ici cité forme un tout centré sur les lignes 251d1-3 qui constituent une sorte de « définition » de la « science dialectique » et délimité par deux expressions qui se renvoient l'une à l'autre en miroir de manière rigoureusement symétrique par rapport à cette « définition », à la ligne 253b11 l'expression dia tôn logôn poreuesthai (« se frayer un chemin à travers les discours/au moyen des discours ») et à la ligne 253e4 l'adjectif dialektikon présenté comme le qualificatif spécifique du vrai « philosophe ». Cette symétrie suggère en effet que l'expression initiale dia tôn logôn poreuesthai est comme une autre « définition » de l'adjectif dialektikon, lorsqu'il est appliqué, non plus à une « science », mais à un individu. Être dialektikos, c'est tout simplement savoir se servir du logos et des logoi de manière conforme à la vérité pour atteindre ce qui est au-delà des mots, en étant conscient des des règles d'usage et des limites de cet outil.
Il est par ailleurs important de voir la place qu'occupe cette courte section dans l'ensemble du dialogue. Elle fait partie de la discussion qui conduit à la septième et dernière définition du sophiste, celle qui le situe en tant que « producteur » en cherchant son art en tant que poiètikè technè (« art de fabrication/création »), alors que les cinq premières définitions lui cherchaient une ktètikè technè (« art d'acquisition ») et que la sixième lui a attribué, non sans quelques hésitations, une diakritikè technè (« art de tri/jugement/discernement »). Cette ultime recherche de définition qui fera du sophiste un adepte d'un art mimétique producteur de simples images par le discours occupe à elle seule plus de la moitié du dialogue et en constitue le « plat de résistance » en fournissant à l'étranger d'Élée qui mène le dialogue l'occasion de commettre le « parricide » (en paroles) libérateur sur son concitoyen Parménide en montrant que le « pas étant » (mè on), loin de n'être rien (un « non-être »), n'est rien d'autre que le « étant autre » (thateron on) et est donc « quelque chose » (ti), tout comme le « pas beau » (mè kalon) n'est pas rien, mais seulement le « autre que beau », et que donc le discours faux est possible puisqu'il dit non pas un « n'étant pas » qui ne serait rien et donc indicible (la thèse de Parménide), mais quelque chose qui est « autre » que ce qui est en réalité hors du discours et sur quoi porte le discours. La structure rigoureusement symétrique de cet ensemble est la suivante :

A1 232c1-237a2 :   Le sophiste, adepte de l’art mimétique (94 lignes)
B1   237a3-241d4 :   Relation entre erreur et mè on (94 lignes)
C1     241d5-245e8 :   Revue des « ontologies » passées et présentes (89 lignes)
D1       245e8-249d5 :   Fils de la terre et amis des formes
au centre : définition de to on ( 247d8-e3, lignes 40 et 41)
(80 lignes)
E1         249d6-250d4 :   To on : ni mouvement ni repos (19 lignes)
F           250d5-251a4 :   Même impasse avec to on et to mè on (7 lignes)
E2         251a5-251e7 :   Plusieurs noms pour une même chose (19 lignes)
D2       251e8-255c8 :   Relations entre les 4 premiers genè
au centre : définition de la dialectique (253d1-3, lignes 38 et 39)
(77 lignes)
C2     255c9-259d8 :   Le 5ème genos : l’« autre » et to mè on (91 lignes)
B2   259d9-264b10 :   La possibilité du discours faux (94 lignes)
A2 264b11-268d5 :   Retour à la septième définition du sophiste (91 lignes)

(dans ce tableau, les mesures en nombre de lignes n'ont qu'une valeur relative. Il ne s'agit pas du décompte de lignes selon les références à l'édition Estienne universellement utilisées pour citer Platon, mais d'un compte fait sur une mise en forme du texte grec plus proche de la manière dont on écrivait du temps de Platon : le texte grec des seules répliques du dialogue, débarassé donc des noms des interlocuteurs précédant chaque réplique, a été « compacté » en supprimant tous les signes de ponctuation et tous les espaces entre mots et entre répliques successives, pour ne garder qu'une suite de lettres accolées les unes aux autres, qui a été découpé en lignes d'égale longueur par le traitement de texte utilisé)
Ce qu'il faut noter dans ce tableau, c'est que les lignes ici traduites constituent le centre de la section D2, ce qui les met en regard de ce qui constitue le centre de la section parallèle D1, qui n'est autre que la définition de to on donnée par l'étranger dans le cadre de sa critique du combat que mènent entre eux les « amis des formes » et les « fils de la terre » (on dirait aujourd'hui les idéalistes et les matérialistes), selon laquelle « est » «  ce qui possède la moindre puissance, ou pour agir sur une quelconque autre créature, ou pour subir le plus minime [effet] de la part de la plus insignifiante, et même seulement pour une seule fois (to kai hopoianoun tina kektèmenon dunamin eit' eis to poiein heteron hotioun pephukos eit' eis to pathein kai smikrotaton hupo tou phaulotatou, kan ei monon eis hapax) » (247d8-e3). Cette définition est destinée à mettre fin aux discussions abstraites sans lien aucun avec le réel sur un supposé « Être » dont on chercherait à savoit s'il est un ou multiple, matériel ou immatériel, etc., c'est-à-dire en fin de compte à ce qu'on appelle aujourd'hui l'ontologie, en donnant de « être/étant » la définition la plus englobante qui soit, une définition qui, contrairement à ce que suggère le mot grec horos utilisé aussitôt après par l'étranger pour qualifier sa formule, dont le sens premier est « limite », « borne », ne limite justement absolument pas ce à quoi on peut attribuer le « est » et fait de to on le prédicat le plus englobant, et donc le moins signifiant de tous. Elle ouvre la porte à la seconde partie de la discussion qui va montrer que le problème n'est pas de savoir ce qui « est » et ce qui « n'est pas », mais de savoir si ces « êtres » que sont les mots que nous associons dans un discours prononcé ou pensé traduisent des « êtres » que sont les pensées dans notre tête dont ces mots rendent compte qui sont eux-mêmes un reflet d'êtres hors de notre tête dont ils rendent compte de manière conforme aux relations qui existent entre ces êtres hors de notre tête, c'est-à-dire si le langage nous donne ou non dans chaque cas accès à une réalité qui est au-delà du langage et des « images » mentales qui existent dans notre tête et suscitent le disours. (<==)

(19) Le kata tauta que je traduis par « selon ces mêmes [prinipes] » renvoie aux exemples qui ont précédé immédiatement notre texte, où il a été questions de l'existence de règles présidant à la manière d'assembler des lettres ou des sons musicaux, règles qui supposent une compétence (techè) que tous n'ont pas et qui permet de distinguer ceux qui l'ont (les « grammairiens » pour l'assemblage des lettres, les « musiciens » pour l'assemblage des sons) de ceux qui ne l'ont pas. (<==)

(20) La question posée par ce « et puis aussi » renvoie à la remarque faite quelques répliques plus haut, en 253a4-6, sur le rôle spécifique de « lien » (desmos) que jouent les voyelles da