| © 2007 Bernard SUZANNE | Dernière mise à jour le 13 novembre 2007 |
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(4ème tétralogie : L'âme - 2ème dialogue de la trilogie) |
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(vers la section précédente : science et opinion : idées et idées reçues)
[L'interlocuteur de Socrate dans cette section est Glaucon]
[484a] Eh
bien ! les philosophes d'une part, repris-je, Glaucon,
et les non [pilosophes] d'autre part, grâce
à un long raisonnement (2) que
nous avons péniblement mené à son terme, ont été en quelque sorte mis en
lumière pour ce qu'ils sont les uns et les autres.
Probablement en effet, dit-il, que par un court, ce n'était pas facile !
Il ne semble pas, dis-je. À moi en tout cas, il me semble en plus
que ç'aurait été mieux mis en lumière si on avait dû parler de cela seulement,
sans ces multiples points restants que nous avons encore à parcourir
pour voir ce qui distingue la vie [484b] juste
de l'injuste. (3)
Qu'est-ce donc, dit-il, ce qui nous attend en plus de ça ?
Mais quoi d'autre, repris-je, sinon ce qui vient ensuite ?! (4) Puisque
[sont] philosophes en effet ceux pouvant avoir de
l'attachement pour ce qui se maintient toujours identiquement en tous points
les mêmes (5), [que] ceux
par contre [ne le pouvant] pas,
mais errant au milieu de [choses] multiples et
se comportant de toutes sortes de manières [ne
sont] pas
philosophes, lesquels des deux doivent alors être les dirigeants
de la cité ? (6)
Comment donc pourrions-nous dire ça, dit-il, pour que nous le
disions de manière mesurée ? (7)
Que ceux des deux, repris-je, qui se montreront capables de garder
les lois et les modes de vie des cités, il faut les établir [484c] gardiens ! (8)
Juste, dit-il. (9)
Mais ça, repris-je, est-ce clair : [est-ce] un aveugle ou
quelqu'un ayant une vue perçante [qu']il faut comme gardien pour
surveiller quoi que ce soit ? (10)
Et comment, dit-il, ne serait-ce pas clair ?!
Eh bien ! est-ce qu'ils paraissent différer en quoi que ce soit des
aveugles, ceux qui sont en réalité privés de la connaissance
de ce qu'est réellement chaque
[chose], (11) et
qui n'ont dans l'âme aucun modèle clair (12) et
ne sont pas capables, fixant leur regard comme des peintres (13) sur
ce qu'il y a de plus vrai et se reportant toujours là-haut (14) [484d] et
y contemplant le plus consciencieusement possible (15),
de poser alors ainsi les règles communes (16) d'ici-bas
sur ce qui est beau et ce qui est juste et ce qui est bon, (17) lorsqu'il
est besoin de les poser, (18) et
celles qui ont été fixées, de les conserver en s'en faisant
les gardiens ? (19)
Non par Zeus, reprit-il, ça n'en diffère pas beaucoup !
[Sont-ce] donc ceux-là [que] nous établirons de préférence
comme gardiens, ou ceux qui ont appris à connaître ce qu'est chaque [chose], (20) qui par ailleurs ne leur cèdent en rien en termes d'expérience (21) et ne leur
sont inférieurs en aucun autre registre d'excellence ? (22)
Ce serait assurément déplacé, dit-il, que les autres soient
choisis, si effectivement ils ne leur cèdent en rien sur le reste ! Car
par cela même, peut-être la chose la plus importante, ils auraient la préséance.
[485a] Ne
faut-il donc pas que nous parlions à présent de ceci : par
quel moyen les mêmes [personnes] seraient-elles capables
de posséder à la fois ces [aptitudes]-ci et celles-là ?
Si, tout à fait !
Eh bien ! [c'est] ce que nous disions en commençant cette discussion :
il faut tout d'abord avoir acquis une connaissance complète de leur nature ; (23) et je pense que, pour peu que nous nous mettions d'accord sur celle-ci, nous
nous mettrons aussis d'accord sur le fait que les mêmes [personnes] sont
capables de posséder ces [aptitudes] et qu'il n'y a pas besoin
d'autres [personnes] pour être dirigeants dans les cités sinon de
celles-là.
Comment ça ?
Que cela donc, à propos des natures de philosophes, soit convenu (24) [485b] entre
nous : ils sont en effet toujours amoureux de l'étude qui pourrait rendre
pour eux visible [quelque chose] de cette richesse de l'être
qui est éternellement (25) et
qui n'erre pas sous
l'effet de la génération et de la corruption.
Que ce soit convenu !
Et puis, repris-je, aussi qu['ils le sont] de la totalité de celle-ci,
et sans en laisser de côté de leur plein gré une part, petite ou grande, de
plus grande valeur ou sans valeur, comme nous nous en sommes expliqués abondamment
dans ce qui avait trait auparavant à ceux qui aiment les honneurs et à ceux
qui sont portés à l'amour. (26)
Tu le dis à bon droit, dit-il.
Et cela donc, examine après ça s'il est nécessaire que [le] possèdent
à côté de [485c] ça
dans leur nature ceux qui devraient être tels que nous avons dit. (27)
Quoi ?
L'absence de mensonge (28) et
le fait de n'être nullement consentants à accepter le mensonge,
mais de le détester et de chérir au contraire la vérité. (29)
Vraisemblable, en effet, dit-il.
Non seulement en effet, l'ami, vraisemblable, mais encore tout à fait nécessaire
que celui qui se comporte amoureusement par nature vis à vis de quelque chose,
tout ce qui est apparenté et intimement lié à ses enfants chéris, il le prenne
en affection. (30)
Correct, dit-il.
Eh bien ! pourrais-tu trouver quelque chose de plus intimement lié à la
sagesse que la vérité ?
Mais comment ? reprit-il.
Mais alors, est-il possible que la même nature soit amoureuse de la sagesse et
aussi [485d] amoureuse
du mensonge ? (31)
Absolument pas !
Donc celui qui est réellement amoureux du savoir (32), il lui faut dès sa jeunesse
tendre le plus possible vers la vérité tout entière.
Parfaitement, en effet.
Mais en vérité, chez celui-là même dont les désirs (33) penchent fortement vers une
seule chose, nous savons, je suppose, qu'ils sont de ce [fait] plus
dépourvus de force vers le reste, comme si le flot en était canalisé loin de
là.
Comment donc !
Dès lors, pour celui chez qui ils s'écoulent vers les savoirs et tout ce genre
de choses, ce serait, je pense, en vue du plaisir de l'âme elle-même en tant
que telle, et par contre il délaisserait ceux [qu'on se procure] au
moyen du corps, si ce n'était pas de manière simulée, mais [485e] en
vérité qu'il était amoureux de la sagesse (« philosophos »).
De toute nécessité.
Modéré (34) donc,
celui qui est tel en effet, et en aucune manière amoureux des richesses ; (35) car,
compte-tenu de ce pourquoi on montre de l'empressement à l'égard
des richesses et de la dépense à foison [qui va] avec, (36) c'est à
tout autre plutôt qu'à lui qu'il convient de montrer un tel empressement.
C'est ça.
[486a] Et
puis bien sûr, je suppose, il faut aussi examiner ça, pour peu que tu te proposes
de discerner une nature amoureuse de la sagesse (« philosophos »)
d'une qui ne l'est pas.
Quoi ?
Que ne te demeure caché qu'elle recèle une part de bassesse indigne d'un homme
libre ; (37) la petitesse d'esprit (38) est
en effet, je suppose, tout ce qu'il y a de plus contraire à une âme
qui se propose en tous temps de tendre vers le tout et chacune des parties (39) du divin et de l'humain.
On ne peut plus vrai, dit-il.
Eh bien ! [à quelqu'un] avec une intelligence (40) à
laquelle est possible la grandeur de vue (41) et
la contemplation (42) aussi bien du temps dans sa totalité que de la richesse de l'être
dans sa totalité, (43) penses-tu qu'il soit en outre possible qu'à celui-là, la vie
humaine semble être quelque chose de grand ?
Impossible, reprit-il.
[486b] Donc
aussi bien la mort, il ne la considérera pas comme quelque chose d'effrayant,
celui
[qui est] tel ?
Pas le moins du monde, en effet.
Alors à une nature craintive et d'une bassesse indigne d'un homme libre,
il ne serait pas donné, semble-t-il, d'avoir part à la véritable
philosophie ?
Il ne me semble pas.
Mais quoi ? Celui qui a une vie ordonnée et n'est pas amoureux des richesses
ni ne fait preuve de bassesse indigne d'un homme libre, n'est ni fanfaron ni
craintif, (44) de quelle
manière deviendrait-il peu sociable (45) ou
injuste ?
Ce n'est pas [possible].
Eh bien alors c'est ça, en examinant [si] une âme [est] amie
de la sagesse ou pas dès sa jeunesse, que tu examinera : si donc
elle est juste et adoucie ou rétive à la vie en communauté et sauvage. (46)
Tout à fait, en effet.
[486c] Tu
ne laisseras pas non plus ça de côté, je crois.
Quoi ?
[Si elle a] de la facilité pour apprendre ou des difficultés à apprendre ; (47) ou
bien t'attends-tu à ce que quelqu'un puisse jamais chérir suffisament quelque
chose qu'en le pratiquant, il pratiquerait en peinant et en aboutissant difficilement
à pas grand chose ?
Ça ne saurait se produire !
Mais quoi ? Si rien de ce qu'il apprenait, il ne pouvait le garder en mémoire,
étant plein d'oubli, serait-il donc possible qu'il ne soit pas vide de savoir ? (48)
Et comment ?
Si donc c'est sans profit qu'il se donnait de la peine, ne penses-tu pas qu'il
serait contraint pour finir de haïr à la fois lui-même et une telle activité ?
Et comment [ne le serait-il] pas ?
[486d] Donc,
une âme oublieuse, ne la sélectionnons jamais parmi celles qui sont adéquatement
amoureuses de la sagesse, mais cherchons-en une qui doit être douée
d'une bonne mémoire.
Oui, absolument, en effet.
Mais cela même [qui est] d'une nature sans culture et difforme,
dirions-nous que ça puisse conduire vers quoi que ce soit d'autre que vers le
manque de mesure ? (49)
Mais la vérité, penses-tu qu'elle ait de la parenté avec le
manque de mesure ou avec le respect de la juste mesure ? (50)
Avec le respect de la juste mesure.
Cherchons donc une intelligence par nature mesurée et
pleine de grâce (51) en
plus des autres [qualités], que son propre développement naturel
rendra facile
à guider vers l'idée de chaque être. (52)
Et comment [ne serait-ce] pas [le cas] ?
[486e] Mais
quoi ? Ne te paraissons-nous pas en quelque sorte ne pas avoir décrit chacune [de
ces qualités] comme nécessaire et découlant les unes des autres dans
l'âme destinée à prendre adéquatement et complètement sa part parmi ce qui est ? (53)
[487a] [Elles
sont] effectivement tout ce qu'il y a de plus nécessaires, dit-il.
Est-il donc possible que tu blâmes en quelque manière une pratique telle que
jamais qui que ce soit ne deviendrait capable de la pratiquer adéquatement, s'il
n'était pas par nature doté d'une bonne mémoire, de facilités pour apprendre,
de grandeur de vue, de grâce, amoureux et aussi parent de la vérité, de la justice,
du courage et de la modération ? (54)
Pas même Mômos, (55) dit-il, ne blâmerait une telle [pratique] !
Mais, repris-je,
n'est-ce donc pas à de tels [individus] arrivés à leur maturité
en termes d'éducation et d'âge (56) et
à eux seuls que tu confierais la cité ?
(vers la section suivante : l'analogie du navire sans pilote)
(1) Pour quelques commentaires sur l'esprit dans lequel j'ai fait cette traduction, voir l'introduction aux extraits traduits de La République. (<==)
(2) Le mot que je traduis ici par « raisonnement » est logou, génitif singulier de logos. On pourrait traduire aussi par « discussion » ou « explication ». (<==)
(3) On notera que Socrate, s'il admet que la discussion qui vient de prendre fin a été longue et pénible, considère néanmoins qu'elle ne l'a pas été suffisament, ce qui confirme ce que j'ai pu dire dans diverses notes à la section précédente du manque de rigueur des interlocuteurs de Socrate, qui ne cherchaient pas à préciser le sens des termes utilisés, oubliaient la moitié des définitions qu'il donnait, etc. (voir par exemple les notes 32, 36, 40, 58, 63, 89), mais montre aussi que Platon était parfaitement conscient de ce manque de rigueur, qu'il mettait en scène délibérément comme un moyen de « provoquer » le lecteur. (<==)
(4) C'est forcer
quelque peu le texte grec que de traduite to hexès par « en
tirer la conséquence » (Chambry) ou « ce qui s'ensuit » (Robin,
Leroux). La formule n'est en effet que la substantivation d'un adverbe, hexès,
qui signifie « à la suite, ensuite, après » et
n'indique qu'une pure succession spatiale ou temporelle, sans réelle référence
à un enchaînement logique. Une telle traduction donne en effet l'impression
que Socrate conduit un raisonnement déductif respectant les règles de la logique,
alors qu'il vient justement de dire que ce qui a précédé, quoique long et pénible,
n'avait pas eu toute la rigueur souhaitée et aurait pu être encore plus long !
Il est donc plus vraisemblable qu'il se moque affectueusement de Glaucon avec
une réponse tautologique dans un échange qu'on pourrait paraphraser ainsi :
Socrate — On aurait pu y consacrer plus de temps encore si on n'avait
pas eu un tas d'autres choses à voir.
Glaucon — Et c'est quoi, ce qui nous reste à voir ?
Socrate — Ben ! La suite ! (sous-entendu : s'il
faut te le dire, c'est que tu n'as rien compris à tout ce qu'on a dit
jusqu'ici !) (<==)
(5) Le texte
grec traduit par « pour ce qui se maintient toujours identiquement
en tous points les mêmes » est tou aei kata tauta hôsautôs echontos.
Dans cette expression, il ne faut pas prendre le kata de kata
tauta comme une préposition conduisant à une traduction
par quelque chose comme « par
rapport aux mêmes [choses] », ou « selon les mêmes
[principes] », sens qu'en d'autres contextes, kata tauta peut
en effet avoir, mais comme un adverbe évoquant, à partir d'un
sens premier de « de haut en bas », une idée de
complétude d'abord
spaciale, puis finalement d'ordre quelconque, traduite par quelque chose comme « complètement ».
Dans ces conditions, la formule tou aei kata tauta hôsautôs echontos est
construite selon une structure emboitée de poupées russes : tou...
echontos (« ce qui... se maintient ») enveloppant aei...
hôsautôs (« toujours... identiquement »)
qui enveloppe lui-même kata tauta (« en tous points
les mêmes »). Dans cette structure, les deux mots tauta (contraction
de ta auta, pluriel neutre substantivé par l'article ta du
pronom autos, « même, lui-même »)
et hôsautôs (adverbe construit sur la forme adverbiale autôs dérivée
du même autos) sont presque synonymes et évoquent tous
deux l'idée de similitude, de quelque chose qui reste le même,
et chacun est spécialisé
par l'adverbe qui le précède, l'un, hôsautos,
dans l'ordre temporel par aei (« toujours »),
l'autre, tauta, dans l'ordre spatial par kata (que
je traduis par « en tous points » pour rendre sensible
la connotation spatiale). Par ailleurs, tou echontos est le participe
présent actif substantivé du verbe echein (« porter,
prendre, tenir, avoir », dont le sens rejoint celui du verbe « être » dans
des constructions où il est associé à un adverbe, comme
c'est le cas ici) au génitif (appelé par le verbe ephaptesthai qui
suit) singulier masculin
ou neutre, alors que tauta est un neutre pluriel.
Le fait que tauta soit neutre lève l'ambiguïté sur tou
echontos, qui doit donc être lui aussi neutre. Quant au fait que
le verbe soit au singulier alors qu'il a pour sujet implicite plusieurs « choses/êtres » qui
restent « les mêmes »,
il s'explique dès lors qu'on sait que c'est un tour usuel en grec que de mettre
le verbe au singulier avec un sujet au neutre pluriel (ici implicite) pour
manifester qu'on pense une collection comme un tout. Une paraphrase de cette
expression serait donc « ce
qui reste toujours et partout le même », ou plutôt,
pour faire sentir le pluriel impliqué par tauta, « ces
[êtres]
qui restent toujours et partout les mêmes », à conditions
de ne pas survaloriser le mot « êtres » ajouté
au grec qui ne le contient pas, mais qui reste plus indéterminé que « choses » qui,
lui, est par trop « matérialiste ».
Pour nous aider maintenant à mieux comprendre, au-delà de l'analyse
grammaticale et lexicale, ce que peut désigner cette expression, nous
allons nous intéresser
à quelques passages du Phédon et
du Sophiste,
où l'on retrouve, dans des contextes plus explicites, des formulations
presque identiques à celle qui
nous occupe ici.
« Oukoun haper
aei kata tauta kai hôsautôs echei, tauta malista
eikos einai ta asuntheta, ta de allot' allôs kai mèdepote
kata tauta, tauta de suntheta; |
« Eh bien !
les [choses] qui justement sont toujours en tout point
les mêmes et
identiques, celles-là ne
sont-elles pas très vraisemblablement les non composées,
alors que celles qui [se comportent] tantôt d'une manière,
tantôt d'une autre et [ne sont] jamais en tous points
les mêmes,
celles-là sont composées ? |
|
Emoige dokei houtôs. |
À moi en tout cas, ça
me semble ainsi. |
|
Iômen dè, ephè,
epi tauta eph' haper en tôi emprosthen [78d] logôi.
Autè hè ousia hès logon didomen tou einai kai
erôtôntes kai apokrinomenoi, poteron hôsautôs
aei echei kata tauta è allot' allôs; Auto to
ison, auto to kalon, auto hekaston ho estin to on, mè pote
metabolèn kai hèntinoun endechetai; È aei autôn
hekaston ho esti, monoeides on auto kath' hauto, hôsautôs
kata tauta echei kai oudepote oudamèi oudamôs
alloiôsin oudemian endechetai; |
Venons-en donc, dit-il, à ce
dont il était question dans notre discussion antérieure.
Cette ousia (*) même, de l'être de laquelle nous
avons rendu compte par questions et réponses, est-ce qu'elle est
[pour chaque être] identiquement toujours en tous points la même
ou bien tantôt
comme ci, tantôt comme ça ?
L'égal soi-même, le beau soi-même, cela-même
qu'est chaque chose qui est, peuvent-il jamais et d'une manière
quelconque admettre le changement ? Ou
bien toujours, chaque cela-même qui est, étant en soi un
dans sa forme, reste identiquement en tous points le même et jamais
nulle part en aucune manière n'admet la moindre altérité ? |
|
Hôsautôs,
ephè, anagkè, ho Kebès, kata tauta echein, Ô Sôkrates. |
Identiquement, dit Cébès,
de toute nécessisté, ça reste en
tous points le même, Socrate. |
|
Ti de tôn pollôn kalôn,
hoion anthrôpôn è hippôn è [78e] himatiôn è allôn
hôntinônoun toioutôn, è isôn [è kalôn] è pantôn
tôn ekeinois homônumôn; Ara kata tauta echei, è pan
tounantion ekeinois oute auta hautois oute allèlois oudepote
hôs epos eipein oudamôs kata tauta; |
Mais qu'en est-il des nombreuses
choses belles,
comme des hommes ou des chevaux ou des manteaux ou d'autres choses
de ce genre quelles qu'elles soient, ou égales, ou de toutes celles
auxquelles on donne des noms identiques à ceux de celles-là ?
Sont-elles donc en tous points les mêmes, ou bien tout au contraire
de celles-là,
ni les mêmes en elles-mêmes ni les unes par rapport aux autre,
jamais, pour ainsi dire, en aucune manière en tous points les mêmes ? |
|
Houtôs au, ephè ho
Kebès, tauta: oudepote hôsautôs echei. |
[C'est] ainsi au contraire, dit-Cébès,
pour celles-ci :
elles ne sont jamais identiques. |
|
[79a] Oukoun toutôn men kan
hapsaio kan idois kan tais allais aisthèsesin aisthoio, tôn
de kata tauta echontôn ouk estin hotôi pot' an
allôi epilaboio è tôi tès dianoias logismôi,
all' estin aidè ta toiauta kai ouch horata; |
Eh bien ! n'est-ce pas que, pour
celles-ci, tu peux et les saisir et les voir et les percevoir par les
autres sens, alors que pour celles qui sont en tous points les mêmes,
il n'est possible de les atteindre d'aucune autre manière que
ce soit sinon par le raisonnement de l'esprit, mais qu'elles sont invisibles,
celles-là, et pas vues ? |
|
Pantapasin, ephè, alèthè legeis. |
À tous points de vue, dit-il, tu dis vrai. | |
Thômen oun boulei, ephè,
duo eidè tôn ontôn, to men horaton, to de aides; |
Veux-tu donc que nous posions, dit-il, deux sortes d'êtres, l'une visible, l'autre invisible ? | |
Thômen, ephè. |
Posons, dit-il. | |
Kai to men aides aei kata
tauta echon, to de horaton mèdepote kata
tauta; |
Et [ceux de] l'invisible étant toujours en tous point les mêmes, [ceux dans] le visible par contre à aucun moment en tous points les mêmes | |
Kai touto, ephè, thômen. » |
Ça aussi, dit-il, posons-le. » | |
« Skopei dè, ephè, Ô Kebès,
ei ek pantôn tôn eirèmenôn [80b] tade
hèmin sumbainei, tôi men theiôi kai athanatôi
kai noètôi kai monoeidei kai adialutôi kai aei
hôsautôs kata tauta echonti heautôi homoiotaton
einai psuchè, tôi de anthrôpinôi kai thnètôi
kai polueidei kai anoètôi kai dialutôi kai mèdepote kata
tauta echonti heautôi homoiotaton au einai sôma. » |
« Examine maintenant,
dit-il, Cébès,
si, de tout ce qui a été dit, ce que voici résulte
pour nous : d'une part, au divin et immortel et intelligible et
un dans sa forme et indivisible et qui est toujours identiquement en
tous points le même en soi, [c'est à cela qu']est
le plus semblable l'âme ; d'autre part, à l'humain
et mortel et multiple dans sa forme et initelligible et
divisible et qui n'est jamais en tous points le même en soi, [c'est à cela
qu']est au contraire le plus semblable le corps. » |
|
« Kai sômati men hèmas genesei di' aisthèseôs koinônein, dia logismou de psuchèi pros tèn ontôs ousian, hèn aei kata tauta hôsautôs echein phate, genesin de allote allôs. » |
« Et avec
le corps, nous sommes en relation avec le devenir par le biais des
sens, alors que par le biais du raisonnement, avec l'âme, [nous
le sommes] vis-à-vis de la véritable ousia (*),
que vous dites être toujours identiquement en tous points la même,
le devenir pour sa part [étant] tantôt d'une manière,
tantôt
d'une autre. » |
|
(*) Sur le sens du mot ousia que
je laisse non traduit dans les extraits ci-dessus, voir la
seconde partie de mon article « La
fortune détournée de Platon, une étude sur le mot ousia dans
les dialogues » paru dans la revue philosophique en
ligne Klèsis. Si l'on tient absolument à une traduction
pour ousia dans ces passages, je propose « la richesse
de l'être ». |
||
Ces extraits nous offrent pas moins de 9 variations sur la formule qui nous occupe, ce qui fait un total de 10 avec celle-ci :
| (1) | tou aei kata tauta hôsautôs echontos (République, VI, 484b4) | |
| opposé à en pollois kai
pantoiôs ischousin |
||
| (2) | haper aei kata tauta kai hôsautôs echei (Phédon, 78c6) | |
| opposé à ta de allot'
allôs kai mèdepote kata tauta |
||
| (3) | [hè ousia... poteron] hôsautôs aei echei kata tauta (Phédon, 78d2-3) | |
| opposé à allot' allôs |
||
| (4) | aei... hôsautôs kata tauta echei (Phédon,
78d5-6) |
|
| (5) | Hôsautôs... kata tauta echein (Cébès,
Phédon, 78d8) |
|
| (6) | kata tauta echei (Phédon, 78e2) | |
| opposé à oute auta hautois oute allèlois oudepote... oudamôs kata tauta | ||
| et à oudepote hôsautôs
echei (dans la réponse de Cébès) |
||
| (7) | tôn de kata tauta echontôn (Phédon,
79a2) |
|
| (8) | [to men aides] aei kata tauta echon (Phédon, 79a9) | |
| opposé à [to de horaton] mèdepote
kata tauta |
||
| (9) | tôi... aei hôsautôs kata tauta echonti (Phédon, 80b2-3) | |
| opposé à tôi... mèdepote
kata tauta echonti |
||
| (10) | [tèn ontôs ousian...] aei kata tauta hôsautôs echein (Sophiste, 248a12) | |
| opposé à [genesin de] allote allôs | ||
En comparant ces différentes formulations, on peut remarquer
les points suivants :
- même lorsque le sujet apparent du verbe echein est un
singulier, le fait que tauta reste au pluriel montre qu'il se réfère
toujours à quelque
chose qui désigne
une « collection », une multiplicité d'« êtres » qui
ont pour point commun de rester « toujours identiquement les mêmes »,
comme c'est le cas
en (3) et en (10) où le sujet apparent est ousia,
qui ne désigne pas on ne sait trop quel « Être en soi » dans
le genre de l'Être de Parménide, mais la richesse propre, la « valeur »,
de chaque « être » dont on peut dire qu'il a une ousia (ce
qui est vrai même si l'on pense que seules les « idées » ont
une ousia, puisqu'il ne fait pas de doute que, pour Platon, les « idées »,
quoi qu'elles soient, sont multiples : idée du beau, du juste, etc.) ;
- l'ordre des mots semble peu important, sans doute du fait, non seulement
de la flexibilité du grec sur ce point, mais aussi de la redondance
entre mots presques synonymes comme tauta et hôsautôs,
ou même kata adverbial et aei, si l'on pense la complétude
signifiée par kata comme non seulement spatiale, mais aussi
temporelle ;
- la version la plus courte, qu'on trouve en (6) et (7), ne retient, des
quatre qualificatifs associés au verbe echein dans la version
« longue » (aei, hôsautôs,
kata et tauta) ,
que kata
tauta et
une version intermédiaire, celle de (8), retient aei kata tauta, et
une autre,
mise dans
la bouche de Cébès, celle de (5), retient hôsautôs
kata tauta ;
- kata tauta est donc la seule partie qui se retrouve dans toutes
les formulations, sans doute du fait que le kata adverbial à lui seul
peut impliquer, comme on l'a déjà dit, une complétude non seulement spatiale,
mais aussi temporelle, alors que aei n'a un sens que temporel (« toujours »), et
que tauta, au contraire de l'adverbe hôsautôs, souligne,
en tant que pluriel, la
multiplicité de ce qui reste « tout
à fait les mêmes », même lorsque le verbe echein reste
employé au singulier ;
- c'est aussi la seule qui se retrouve, dans la bouche
de Socrate du moins,
dans les formulations opposées, lorsqu'il y en a (cf. (2), (6), (8) et (9)),
alors accompagnée d'un adverbe qui est soit oudepote ou mèdepote
(« jamais », s'opposant donc à aei,« toujours »),
soit oudamôs (« nullement, en aucune manière »,
qui s'oppose donc à hôsautôs, « identiquement,
de la même manière ») ;
- mais, dans
la bouche de Cébès, on trouve
en (6) oudepote hôsautôs ;
- de manière générale, le vocabulaire est moins figé dans
les formulations opposées et il n'y a aucun mot ou groupe de mots qu'on
retrouve dans toutes, comme c'est le cas de kata tauta dans les formulations
de départ.
Ceci étant, ce qui ressort clairement des extraits cités du Phédon et
du Sophiste, c'est que ce qu'a en tête le Socrate de Platon lorsqu'il
utilise ces formules, ce sont bien les « êtres » (voir,
pour l'usage de « êtres/étants » à ce propos,
Phédon,
79a6, où l'on trouve dans la bouche de Socrate la formule duo
eidè tôn ontôn, « deux
sortes d'êtres », ou plus littéralement « deux
espèces parmi les étants ») qui
s'opposent à ceux de l'ordre du visible et du devenir et qui ne sont accessibles
qu'à l'intelligence (tôi tès dianoias logismôi, « par
le raisonnement de l'esprit », Phédon,
79a3 ; dia logismou, « par le biais du raisonnement », Sophiste,
248a11), ceux qui ressortissent donc de l'ordre « intelligible » (noètôi, Phédon,
80b1). (<==)
(6) Cette phrase
très rigoureusement composée met en regard deux attitudes décrites
dans des formulations qui se répondent et s'opposent et elle nous parle
autant par sa structure que par les mots employés, qui ont été choisis
avec un art consommé par Platon. Le texte grec est le suivant :
epeidè
philosophoi
men hoi [tou aei kata tauta hôsautôs echontos] dunamenoi ephaptesthai,
hoi de mè / all' [en pollois
/ kai
pantoiôs
ischousin] planômenoi
ou philosophoi,
poterous dè dei poleôs
hègemonas
einai;
Prise dans son ensemble,
elle propose une comparaison entre deux catégories de personnes introduite
par epeidè (« puisque »),
qui conduit à une question formulée dans la principale qui termine
la phrase et commence par poterous dè (« lesquels
des deux donc... »).
Pour ce qui est de la comparaison introduite par epeidè, elle
commence et se termine sur le mot philosophoi, qualificatif
attribué au groupe décrit par le premier terme de la comparaison
(philosophoi
men hoi..., « philosophes
effectivement les... ») et
nié du groupe décrit par le second terme (hoi de...
ou philosophoi, « les
par contre... pas philosophes »).
Entre ces deux occurrences du mot philosophoi, la description des deux
groupes est faite dans deux membres de phrase, l'un qui commence par men
hoi (« effectivement
les/ceux... »,
avec l'article défini hoi utilisé pour substantiver un
participe, dans le sens d'un démonstratif, « ceux qui... »),
l'autre par hoi de (« les/ceux par contre »),
qui se répondent (hoi... hoi...) et marquent l'opposition (men...
de...).
C'est l'analyse et la comparaison de ces deux membres de phrase, tant au plan
du vocabulaire qu'à celui
de la structure grammaticale, qui doit maintenant retenir notre attention.
Dans chacun des deux membres, le hoi initial sert à substantiver
un participe présent moyen de même terminaison (-menoi,
nominatif masculin pluriel) qui lui répond vers la fin du membre considéré et
résume en
quelque sorte le trait marquant de chaque catégorie : les premiers
sont hoi...
dunamenoi (participe présent moyen du verbe dunasthai, « pouvoir, être
capable de »), « les pouvant... », ceux qui
peuvent, qui ont un certain pouvoir, alors que les seconds sont hoi... planômenoi (participe
présent moyen de planan, « errer, se tromper »), « les...
errant », ceux qui errent, qui ne savent pas où ils vont (errance)
et se trompent (erreur).
À ce point, la symétrie se romp. Le premier membre, celui qui décrit
les philosophoi,
est constitué par une unique proposition infinitive dont hoi dunamenoi est
le sujet et dont le verbe à l'infinitif est mis en valeur par le fait
qu'il vient en dernier, après dunamenoi. Ce verbe, c'est ephaptesthai, infinitif
présent moyen de ephaptein, « attacher à, nouer »,
et au moyen, « s'attacher à, s'appliquer à, avoir un
lien avec », et au figuré « saisir par l'intelligence ».
Par contraste, le second membre, qui décrit les non philosophes, est
composé de
la juxtaposition de deux propositions distinctes (séparées par
un slash dans la transcription ci-dessus) opposées par alla (« mais »),
la première
constituée d'un seul mot, une négation (mè), qui
sous-entend le dunamenoi du membre de phrase précédent,
et plus généralement tout ce qu'il introduit et qui est ainsi nié
du second groupe, et la seconde qui développe le planomenoi qui
s'oppose au dunamenoi pour décrire ce qui est positivement affirmé du
groupe des non philosophes.
Entre le hoi et le participe présent qu'il substantive
(la partie entre crochets dans la transcription ci-dessus), on
trouve, dans le premier membre, pour décrire ce à quoi
sont capables de s'attacher les philosophes, la formule qui a retenu notre attention
dans la note précédente, constituée par un
unique enchaînement
de termes qui concourrent tous à la caractérisation
d'une unique catégorie de choses : « le
se maintenant (tou echontos) toujours (aei) identiquement (hôsautôs)
en tous points (kata) les mêmes (tauta) »,
alors que, dans le second membre, pour décrire l'environnement dans lequel
errent les non philosophes, on trouve deux types de caractérisations (séparés
par un slash dans la transcription ci-dessus) coordonnés par un kai (« et ») : « au
milieu de (en) [choses] multiples (pollois) et (kai)
se comportant (ischousin) de toutes sortes de manières (pantoiôs) ».
Remarquons, avant d'aller plus loin, que ces différences dans la structure
grammaticale transposent au niveau purement formel de l'expression l'opposition
entre l'idée de progression
vers l'unité dans la compréhension qui caractérise les
philosophes,
évoquée par une formulation où chaque élément trouve sa place naturelle en lien
avec les autres et concourt à la même signification d'ensemble (aucun terme de
lisaison ou d'opposition dans le premier membre de phrase), et celle de dilution
dans la multiplicité
et la contradiction qui caractérise les non philosophes, traduite par
une formulation qui juxtapose des éléments potentiellement indépendants, voire
opposés (deux propositions opposées
par alla, dont une négative, et
deux qualificatifs joints par kai dans le second membre de phrase).
Pour en revenir au niveau du vocabulaire des deux groupes nominaux qui décrivent,
l'un l'objet d'attachement des philosophes, l'autre le lieu d'errance des non
philosophes, remarquons qu'ils se terminent tous deux sur le participe présent
actif du (presque) même verbe : echontos, participe présent
actif du verbe echein au génitif singulier (unité)
substantivé par l'article défini tou (masculin ou neutre)
et servant de complément à ephaptesthai, dans le premier
membre, ischousin, participe présent actif de ischein,
forme alternative de echein construite sur une racine commune qu'on
retrouve dans schein, infinitif aoriste de echein, au datif pluriel (multiplicité)
commandé par la préposition en (« au
milieu de »). Par ailleurs, chacun des deux groupes inclut, immédiatement
avant le participe final, un adverbe en -ôs qui
s'oppose à l'autre : hôsautôs (« de
la même manière », unité), dans le premier membre, pantoiôs (« de
toutes sortes de manières », multiplicité), dans le
second.
Nous avons vu dans la note précédente, à partir
d'extraits du Phédon et du Sophiste où l'on trouve
des expressions similaires, comment
il fallait comprendre tou
aei kata tauta hôsautôs echontos, et, par contraste, en
pollois kai pantoiôs ischousin. La référence est dans
le premier cas
à l'ordre intelligible et dans le second à la sphère du
visible. Mais il peut
être instructif pour nous de nous attarder sur le verbe qui décrit
ici l'attitude de ceux qui sont dits philosophoi par rapport à cet
ordre intelligible composé de ces « êtres » qui
restent toujours identiquement en tous points les mêmes, ce d'autant plus
que ce verbe, ephaptesthai,
comme je l'ai déjà fait remarquer,
est mis en valeur par sa position dans la phrase, d'une part en ce qu'il marque
l'exact milieu de la réplique de Socrate (lorsqu'on la prend dans son
intégralité, avec les quelques mots qui précèdent
le epeidè), puisqu'on compte 88 lettres juqu'à ephaptesthai inclus,
et 90 après, et d'autre part en ce qu'il termine le premier membre de
la comparaison, mais en étant extérieur à la symétrie
des assonances délimitée
par hoi... dunamenoi/hoi... planômenoi. Il semble donc
bien que cet ephaptesthai soit
central, non seulement dans la réplique ou dans la comparaison, mais surtout
dans la compréhension
de ce qui distingue le philosophe du non philosophe. C'est lui en effet qui décrit,
en un seul mot, le « pouvoir » qu'ont
les premiers et pas les seconds. Il est donc primordial de bien en saisir toutes
les nuances. Ephaptesthai est formé sur
le verbe haptein,
dont le sens premier est « nouer, attacher » et au moyen
(haptesthai) « s'attacher à » (avec
un complément au génitif), par adjonction du préfixe epi, « sur »,
qui n'en modifie pas profondément le sens ; ainsi ephaptesthai peut
signifier simplement « s'attacher à », ou encore « se
saisir de, atteindre », et au sens figuré « atteindre
par l'intelligence, saisir (au sens de « comprendre ») »,
ou encore « s'appliquer à, s'attacher à (des principes
de conduite, par exemple) », mais aussi « se rattacher à,
avoir un lien avec », d'où « avoir sa part de, participer
de, ressembler à ». L'idée centrale est l'idée
de lien, d'attache, qui explique pourquoi le philosophe n'est pas
dans l'errance, ce qui nous renvoie à
l'analogie des statues de Dédale qu'utilise Socrate à la fin de Ménon (cf. Ménon,
97d, sq),
pour expliquer la différence entre opinion droite (orthè doxa)
et savoir (epistèmè),
le second différant de la première par le fait qu'on le « lie
par un raisonnement (dèsèi.. logismôi) » (Ménon,
98a3). Il est alors intéressant de se demander pourquoi Platon a choisi
ici le verbe ephaptesthai plutôt qu'un verbe proche par sa structure,
episthasthai (« savoir, connaître »), dont
dérive justement epistèmè, et qui est une forme
dérivée par disparition de l'aspiration de ephistasthai (epi+histasthai), « se
tenir au-dessus de ». Il me semble que ce que veut nous suggérer
ici Platon par la bouche de son
Socrate, c'est que ce qui caractérise le philosophe n'est pas tant qu'il
« sache », c'est-à-dire qu'il soit capable de
dominer, de epi-histasthai,
ce qui, en fin de compte, le transcende et qu'il ne pourra jamais dominer (donc « savoir »)
en cette vie, mais que, plus modestement, il soit capable (dunamenos)
de epi-aptesthai, de s'attacher à, de se mettre à la
suite de, d'établir des liens avec, de ressembler à (selon le
sens qu'on retient pour ephaptesthai, tous présentant un aspect
de ce qui est attendu de lui) tou aei kata tauta hôsautôs echontos, « ce
qui se maintient toujours identiquement en tous points les mêmes »,
c'est-à-dire
de ce qui est seul objet possible d'epistèmè au
sens le plus fort, même si cette « connaissance » parfaite
ne nous est pas accessible en cette vie. Et cette invitation ne doit sans doute
pas se comprendre seulement au plan exclusivement intellectuel de la connaissance
théorique.
En effet « ressembler à » (un des sens de ephaptesthai) tou
aei kata tauta hôsautôs echontos, c'est quelque chose qui
se traduit dans les actes. Il ne sert à rien de « s'attacher à »,
de « comprendre » « ce qui se maintient toujours
identiquement en tous points les mêmes » de
manière purement intellectuelle, si ce n'est pas pour s'en inspirer
dans la conduite de sa vie en en déduisant des principes de conduite
sur la base desquels on se comporte (sens possible de echein) toujours
identiquement selon les mêmes principes (sens possible de kata tauta si
l'on prend kata en
tant que préposition), ou encore toujours de la même manière
(sens possible de hôsautôs) par rapport aux mêmes
choses ou situations (autre sens possible de kata tauta avec un kata préposition).
Cette exploration des résonnances de ephaptesthai fait à son
tour résonner les sens multiples de planan qui, comme « errer » en
français, peut s'entendre aussi bien d'une errance spatiale comme celle
des planètes
dans le ciel ou celle de qui n'est pas capable de retrouver le chemin de Larissa
(cf. Ménon,
97a-b) que d'une erreur dans le jugement. Et même l'errance spatiale
peut s'entendre au propre ou au figuré, de la conduite de ses pas sur
des chemins qu'on parcourt pour se déplacer ou de la conduite de sa vie
sur cette « route
(hodon) » à laquelle la compare Socrate au début
de la République,
en introduction à sa courte conversation avec Céphale (cf. République,
I, 328e). Car le non philosophe est non seulement celui qui erre dans sa
compréhension des choses, mais aussi, et justement à cause de cela,
celui qui erre sur le chemin de la vie ; il se trompe sur beaucoup de choses
(en
pollois) et
de bien des manières (pantoiôs), ce qui fait qu'il erre
sans but défini tout au long de sa vie, multipliant à l'envie
les objectifs, tous plus changeants les uns que les autres, qu'il se donne à un
moment ou à un autre (en pollois),
et variant au gré des événements la manière dont
il croit comprendre le sens de sa vie (pantoiôs), s'opposant en
cela à un Ulysse, qui a peut-être erré pendant des années
sur les mers, du fait des circonstances extérieures, mais qui n'a jamais
changé d'un iota le but de
ses pérégrinations, revenir sur sa terre natale d'Ithaque et y retrouver
sa femme et son fils. Et cette polysémie du second membre nous confirme
en retour qu'il ne faut pas prendre ephaptesthai dans un sens strictement
intellectuel et noétique.
Ces deux verbes qui s'opposent, ephaptesthai et planan,
prennent une saveur plus particulière encore lorsqu'on les rapproche de ce qui
fait l'objet de la question qui termine notre réplique, la capacité des uns et
des autres à être hègemonas (« dirigeants »)
de la cité/état. Le mot hègemôn vient en
effet du verbe hègeisthai, dont le sens premier est « marcher
devant » : l'hègemôn, le « dirigeant »,
le « chef », c'est d'abord et avant tout un « guide ».
Mais pour guider les autres et pouvoir les mener quelque part, mieux vaut avoir
soi-même une idée de l'endroit où l'on va et du chemin qui y mène, et donc ne
pas être dans l'errance, mais pouvoir appréhender, se fixer sur, s'attacher à
(ephaptesthai) un but, qui est le bien de l'homme, le bien de tous les
citoyens. Certes, comme l'admet Socrate dans le Ménon auquel
j'ai déjà fait référence plus haut (cf. Ménon,
97a), il est possible à un guide de conduire des voyageurs à Larissa en ayant,
non une réelle connaissance, mais seulement une opinion vraie sur le chemin
menant à cette ville où il n'est lui-même jamais allé, mais les chances pour
que cela se produise sont minces et plus minces encore s'il s'agit de trouver,
non plus la route de Larissa, mais le chemin du vrai bonheur pour tous les habitants
de la cité... Bref, ici encore, le choix du terme hègemôn oriente
la compréhension dans un sens à la fois noétique et
pratique.
Le danger, dans la traduction de cette phrase, est donc de vouloir en « fermer » la
compréhension en orientant le lecteur dans une direction spécifique,
et en particulier de la comprendre dans une perspective exclusivement centrée
sur la connaissance où la différence entre philosophe et non philosophe
est seulement d'ordre « intellectuel »,
ce que font malheureusement la plupart des traducteurs, comme on pourra en juger
en examinant les traductions suivantes :
- Chambry (Budé) : « si les philosophes
sont ceux qui sont capables d'atteindre à ce qui existe toujours d'une
manière
immuable, et s'il faut refuser ce titre à ceux qui en sont incapables
et qui s'égarent dans ce qui est multiple et changeant, lesquels des
deux faut-il mettre
à la tête de l'État ? »
- Robin (Pléiade) : « puisque sont philosophes
ceux qui sont capables d'entrer en contact avec ce qui se comporte toujours
identiquement selon ses relations constitutives, et que ceux qui, au lieu d'en être
capables, oscillent au milieu du multiple et de la totale diversité de
ses états, ceux-là
ne sont pas philosophes, à laquelle de ces deux classes d'hommes faut-il,
en fin de compte, donner la conduite de l'État ? »
- Baccou (Garnier) : « puisque sont philosophes
ceux qui peuvent atteindre à la connaissance de l'immuable, tandis que
ceux qui ne le peuvent, mais errent dans la multiplicité des objets
changeants, ne sont pas philosophes, lesquels faut-il prendre pour chefs de
la cité ? »
- Pachet (Folio Gallimard) : « une fois admis
que sont philosophes ceux qui sont capables de s'attacher à ce qui est
toujours identiquement dans les mêmes termes ; tandis que ceux qui
n'en sont pas capables, mais errent parmi les choses multiples et variables
en tous sens, ne sont pas philosophes, lesquels d'entre eux doivent être
chefs de la cité ? »
- Cazeaux (Livre de poche) : « il y a les philosophes :
ils ont la capacité d'aborder ce qui conserve son identité telle
quelle ;
les autres ne le peuvent pas, ils flottent dans le nombre et la diversité :
ils ne sont pas philosophes. Des deux, lequel doit assumer la direction de
la cité ? »
- Karsenti/Prélorentzos (Hatier) : « si
les philosophe sont ceux qui sont capables d'atteindre à la connaissance
de l'immuable, tandis que ceux qui en sont incapables et qui, au contraire,
se perdent dans le multiple et le changeant, ne sont pas philosophes, auxquels
des deux faut-il confier la direction de la cité ? »
- Leroux (GF Flammarion) : « puisque les philosophes
sont ceux qui sont capables d'entrer en contact avec ce qui subsiste toujours
de manière identique et selon les mêmes termes, alors que ceux
qui n'en sont pas capables et se perdent en se dispersant entièrement
dans les choses multiples ne sont pas philosophes, lesquels parmi eux faut-il
choisir comme chefs de la cité ? ». (<==)
(7) L'adverbe que je traduis par « de manière mesurée » est metriôs, formé sur la racine metron, dont vient le français « mètre », et qui signifie « mesure » (le résultat d'une opération visant à mesurer) ou « instrument de mesure », ou encore « quantité mesurée » (comme dans le français « une mesure de blé »), mais aussi « juste mesure » comme dans le français « faire preuve de mesure dans telle ou telle action ». On retrouve cette racine dans l'adjectif metrion, (« mesuré », au sens propre et au figuré, c'est-à-dire « modéré, moyen »), substantivé dans l'expression to metrion, généralement traduite par « la juste mesure », qui est l'objet de la section centrale du Politique (Politique, 283b-287b : l'expression to metrion apparaît en 283e11 et revient plusieurs fois dans les lignes qui suivent). Comme l'explique cette section du Politique, to metrion est ce qui permet de sortir du relativisme pur d'un excès et d'un défaut qui seraient seulement évalués en comparant les unes par rapport aux autre des instances de ce qui est en cause (tel individu est plus grand ou plus petit que tel autre, telle quantité de vin est plus grande ou plus petite que telle autre) en introduisant une référence exterme qui s'impose dans tous les cas et permet de qualifier chaque instance d'« excessive » ou « défaillante », non plus par rapport à une autre instance de même nature, mais justement par rapport à to metrion appliquable à ce dont chaque instance est une instance (tel individu est plus grand ou plus petit que la norme/moyenne de taille des individus, telle quantité de vin est supérieure ou inférieure à la quantité que peut raisonnablement boire un individu sans devenir ivre, etc.). (<==)
(8) Le verbe
grec que j'ai traduit par « garder » est le verbe phulattein,
construit sur la racine du mot phulax, qu'on retrouve à la fin de
la réplique et que j'ai traduit par « gardiens ».
C'est ce même mot qui est utilisé ailleurs dans la République pour
parler de la seconde classe de citoyens, les « gardiens »,
parmi lesquels on sélectionne ceux qui deviendront les dirigeants au terme
du processus d'éducation décrit au livre VII. Phulattein signifie
« garder », mais encore « veiller sur, surveiller,
protéger, conserver ». Je l'ai traduit par « garder »,
plutôt que par « veiller sur » ou « conserver »,
qui conviendraient aussi, pour rendre sensible en français la communauté de
racine avec le phulakas final, dont la traduction par « gardiens » est
quasi universellement admise.
Ce que doivent « garder » ces « gardiens »,
ce sont nomous te kai epidèdeumata. Les deux mots nomos et epitèdeuma,
dont on trouve ici les accusatifs pluriel, ont des sens qui se recouvrent en
partie, en ce qu'ils évoquent tous deux les usages, coutumes et modes
de vie d'un groupe. Le sens de nomos oriente vers l'idée de « lois » (Nomoi est
le titre du dialogue appelé en français « les
Lois »). Epitèdeuma est dérivé du
mot epitèdes (« à
dessein, comme il convient ») via le verbe epitèdeuein (« s'occuper
de, s'appliquer à, prendre soin de »), et signifie « occupation,
genre de vie », et au pluriel, comme ici, « mœurs,
coutumes, habitudes de vie ». En associant ces deux termes,
le Socrate de Platon suggère donc que le travail des dirigeants ne se
limite pas à veiller au respect des lois votées et codifiées,
mais qu'il suppose la prise en compte de tous les aspects de la vie de la cité.
(<==)
(9) « Juste » traduit l'adverbe grec orthôs (dérivé de l'adjectif orthos, « droit », au sens propre et au sens figuré), qui évoque l'idée de rectitude et dont la traduction littérale serait « droitement ». (<==)
(10) Ici, il est encore question de phulax (« gardien »), mais le verbe traduit par « surveiller » est cette fois tèrein, qui met plus l'accent sur l'observation (il signifie aussi « observer, épier ») que le précédent phulattein (cf. note 8), dans un contexte où il est question de la vue. (<==)
(11) « Ceux qui sont en réalité privés de la connaissance de ce qu'est réellement chaque chose » traduit le grec hoi tôi onti tou ontos hekastou esterèmenoi tès gnôseôs. On trouve juxtaposées dans cette expression deux utilisations distinctes du participe présent du verbe einai (« être ») : d'une part en tant que participe substantivé, ici au génitif singulier, dans l'expression tou ontos, mot à mot « de l'étant », c'est-à-dire « de ce qui est », et plus précisément ici, en prenant en compte le hekastou qui suit, « de chaque étant », c'est-à-dire « de chacune des choses qui est » ou « de chacun des êtres », ou encore, si l'on voit en hekastou un complément de tou ontos, ce qui est grammaticalement possible, « de l'étant de chaque chose », cest-à-dire « de ce qu'est chaque chose » ; d'autre part, au datif singulier précédé de l'article dans une expression, tôi onti, qui a le sens adverbial de « réellement, véritablement », et dont on peut se demander si elle porte sur le participe présent substantivé hoi esterèmenoi (« ceux qui sont privés », qui devient alors « ceux qui sont réellement privés ») ou sur le tou ontos hekastou qui la suit immédiatement (« de ce qu'est réellement chaque chose »). Faute de pouvoir conserver ces ambiguïtés et ces assonnaces en français, j'ai rendu cette redondance en associant à chacun des deux verbes traduisant les deux participes présents (« ceux qui sont privés » pour hoi esterèmenoi, « ce qu'est » pour tou ontos) une formule adverbiale dérivée de la racine « réel » (« en réalité » dans le premier cas, « réellement » dans le second). Car, même s'il est plus naturel de considérer que tôi onti porte sur hoi esterèmenoi, le fait que cette expression construite à partir du participe présent de einai signifie « réellement/en réalité », c'est-à-dire insiste sur le caractère « réel » de ce dont on parle à l'aide d'une expression construite sur une forme du verbe einai, incite à prendre einai dans le sens fort de « être réellement » lorsqu'il est utilisé immédiatement après dans la formule tou ontos hekastou, sans même qu'il soit besoin de supposer que le tôi onti porte sur lui, mais par simple « contagion » de sens. (<==)
(12) « Aucun modèle clair » traduit le grec mèden enarges paradeigma. Sur le sens de paradeigma, voir la note 10 à ma traduction de la section vers la fin du livre V que j'ai intitulée « le philosophe-roi » (République, V, 471c4-475c5). Enargès, dont enarges est le neutre, est un adjectif signifiant « clairement visible, brillant, évident », dérivé d'un autre adjectif, argos, signifiant à la fois « d'un blanc brillant » et « rapide », sans doute à partir d'une étymologie renvoyant à un terme perdu faisant référence à l'éclair, à la fois brillant et rapide, rapide « comme la foudre », dit-on en français (cf. l'entrée sur argos dans le Dictionnaire étymologique de la langue grecque de P. Chantraine). (<==)
(13) Cette référence au grapheus (« peintres, dessinateurs ») après la référence au paradeigma nous renvoie à 472c-d où Socrate utilisait déjà la même image du peintre et le concept de « modèle ». Mais l'idée que le peintre regarde vers « ce qu'il y a de plus vrai (to alèthestaton) » ne va pas de soi, en particulier dans ce contexte ! Il faut sans doute la comprendre en se souvenant que le peintre est un fabriquant d'images travaillant dans l'ordre visible. Il regarde donc, pour peindre ou dessiner ses images, vers ce qui est « le plus vrai » dans l'ordre visible ! En d'autres termes, s'il veut peindre, par exemple, un oiseau, il prendra probablement pour modèle un vrai oiseau vivant, plutôt qu'un dessin, une peinture ou une sculpture d'oiseau. Et c'est même sans doute parce que le peintre se limite par profession à l'ordre visible que Platon a choisi cet exemple, qu'il nous invite à transposer dans l'ordre intelligible lorsqu'il va être question, dans la suite de la réplique, de beau, de juste, de bon. Celui qui doit manipuler des « idées », des « concepts », pour les « représenter » dans le registre du langage, du logos, à l'aide de mots et de phrases qui n'en donnent que des images, doit chercher ce qu'il y a de plus vrai dans l'ordre intelligible, et cela n'est certainement pas à chercher dans l'ordre du visible ! (<==)
(14) « Là-haut » traduit le grec ekeise, contracté en kakeise, pour kai ekeise, dans le texte. Cet adverbe est à mettre en relation avec le enthade qu'on trouve un peu plus loin lorsqu'il est question de ta enthade nomima, « les règles communes d'ici-bas ». Au sens premier, ekeise signifie « là » et enthade « ici », mais par extension, ekeise signifie plus spécifiquement, dans certains contextes, « là-bas », c'est-à-dire « dans l'autre monde » par oppositoin à enthade pris dans le sens de « ici-bas », c'est-à-dire « dans notre monde des vivants ». Le fait que ce sens est assez clairement impliqué dans l'expression ta enthade nomima invite a supposer à tout le moins une évocation du même registre dans le ekeise qui nous occupe. Et le participe présent anapherontes (que j'ai traduit par « en se reportant ») qui suit et auquel se rapporte ekeise renforce cette allusion, puisqu'il vient d'un verbe, ana-pherein, construit sur le verbe pherein (« porter ») par adjonction d'un préfixe, ana-, dont l'un des sens possible est « en haut », ce qui fait qu'anapherein signifie au sens premier « porter en haut, faire monter, élever » (le sens de « rapporter à, se reporter à » découle d'un autre sens possible de ana-, « en arrière »). Il y a donc là à l'évidence un choix de langage du Socrate de Platon qui suggère vivement que ce à quoi il faut se reporter n'est pas à proprement parler de ce monde, mais est bien plutôt de l'ordre d'un « au-delà » que la tradition mythologique situe « là-haut », dans un « ciel », domaine des « dieux ». (<==)
(15) « Contemplant le plus consciencieusement possible » traduit le grec theômenoi hôs hoion te akribestata. Theômenoi est le participe présent au nominatif pluriel (renvoyant toujours aux mêmes personnages dont on dit qu'ils sont justement incapables de faire tout ce qu'on est en train de décrire) du verbe theasthai, qui signifie « contempler, considérer » et dont dérivent des mots comme theatron (« théâtre », qui en est la transcription en français). Akribestata est le superlatif au nominatif neutre pluriel de l'adjectif akribès employé adverbialement. Akribès signifie « exact, sûr, scrupuleux, précis, rigoureux » et peut s'appliquer aussi bien à la rigueur d'un raisonnement qu'à la conscience d'un juge remplissant bien sa fonction. (<==)
(16) « Règles communes » traduit le grec nomina, mot que nous avons déjà rencontré à la fin du livre V, en 479d4, et que j'avais alors traduit par « idées reçues » pour des raisons qui sont expliquées dans la note 91 à ma traduction de cette section. (<==)
(17) « Sur ce qui est beau et ce qui est juste et ce qui est bon » traduit le grec kalôn te peri kai dikaiôn kai agathôn, dans lequel les trois adjectifs substantivés sont au pluriel. Il ne s'agit donc pas ici des « idées » de beau, de juste ou de bon, mais bien des multiples instances où ces qualificatifs peuvent s'appliquer à des choses ou à des actes dans notre vie « ici-bas (enthade) ». Socrate suggère ici que la détermination de la pertinence de ces qualificatifs ne peut être laissée au hasard ou être considérée comme relative et variable en fonction des temps et des lieux, mais qu'elle doit être le résultat d'études approfondies par des personnes douées des qualités requises de « regard » et de réflexion, et faire l'objet de nomima « instituées » (tithesthai) comme on institue des lois (nomoi, terme voisin de nomima, qui en dérive), et conservées avec la même rigueur, puisqu'elles ne dépendent pas de nos choix et de nos humeurs, mais de « réalités » qui nous transcendent et qui font que l'adéquation ou la non adéquation de nos usages de ces qualificatifs, c'est-à-dire la vérité ou la fausseté de nos nomima à leur sujet, ne dépend pas de ce que nous en pensons. (<==)
(18) « Lorsqu'il est besoin de les poser » : ceci ne veut pas dire qu'il y a des moments où il faudrait remettre en cause nos idées antérieures sur le beau, le juste, le bon, puisque ce n'est pas de ces idées en elles-mêmes dont il est question ici, mais de leur application à des cas concrets, mais que justement, les cas concrets où se pose la question d'appliquer ou pas tel ou tel qualificatif, beau, juste, bon, à telle ou telle chose ou action se multiplient au gré des temps et des circonstances et que de nouveaux problèmes éthiques ou esthétiques peuvent se poser au fil de l'évolution des sociétés, même si les principes antérieurs ne sont pas remis en cause, par exemple du simple fait de nouvelles découvertes ou inventions. (<==)
(19) « En s'en faisant les gardiens » traduit le grec phulattontes, dans lequel on retrouve la racine phulax, « gardien » (cf. note 8 ci-dessus). L'activité qui est attendue de ces « gardiens » par rapport au nomima instaurées préalablement est décrite à l'aide du verbe sôizein qui signifie « conserver sain et sauf, préserver » ou encore « sauver (de la mort ou de la destruction) ». (<==)
(20) « Ce qu'est chaque chose » traduit le grec hekaston to on, mot à mot « chaque l'étant », qui reprend à l'accusatif neutre singulier en en modifiant l'ordre le tou ontos hekastou de la réplique précédente de Socrate (cf. note 11 ci-dessus). Il ne s'agit pas tant de s'intéresser à un unique « Être » abstrait que d'appréhender la multiplicité des êtres, qu'il faut saisir à chaque fois (hekaston) dans leur spécificité (to on). Et rien ici ne suggère que cette recherche doit se limiter à l'ordre intelligible. (<==)
(21) « Expérience », c'est en grec empeiria, qui met l'accent sur la pratique par opposition à la théorie. Ce dont il est ici question, ce n'est pas d'un « philosophe » à la manière de la caricature qu'en dresse Socrate dans la « digression » qui constitue la partie centrale du Théétète, retiré dans sa tour d'ivoire et vivant dans un ciel d'idées pures loin de la place publique, mais bien de quelqu'un qui partage l'expérience de tous ses concitoyens et alimente sa réflexion à partir de celle-ci. (<==)
(22) « En aucun autre registre d'excellence » traduit le grec en allôi medeni merei aretès. Pour la traduction d'aretè par « excellence » plutôt que par le plus classique « vertu », voir l'introduction à ma traduction du Ménon. Le mot que j'ai traduit par « registre » est merei, datif singulier de meros, mot qui renvoie à l'idée de « part, partie, portion ». (<==)
(23) Comme va le montrer la suite de la réplique, Socrate ne propose pas ici de se pencher sur la nature (phusis) de personnes spécifiques à qui on envisagerait de confier des responsabilités, mais de réfléchir a priori sur la nature « idéale » pour des candidats aux fonctions de dirigeants. (<==)
(24) Le verbe que je traduis ici par « que soit convenu » est une forme passive (hômologèsthô, 3ème personne du singulier de l'impératif parfait passif) du même verbe, homologein, qui apparaissait deux fois dans sa forme active dans la réplique précédente de Socrate et que j'avais traduit par « se mettre d'accord ». Au sens étymologique, homologein, c'est « dire la même chose ». (<==)
(25) « [Quelque
chose] de cette
richesse de l'être qui est éternellement » traduit
le grec tès ousias tès aei ousès. Le « quelque
chose » initial traduit le fait que le complément du verbe transitif
dèloi qui précède (optatif de dèloun, « rendre
visible ») est au génitif (génitif partitif) et non à l'accusatif.
Pour ousia et sa traduction possible par « richesse de
l'être »,
voir ci-dessus la note (*) à la traduction de Phédon,
78c6-79a11 proposée à la note 5.
Remarquons que ce que le Socrate de Platon met en premier parmi les préoccupations
d'une nature apte à la philosophia, c'est la préoccupation
de l'ousia. Quand on se souvient que la conversation intiale de
la République, entre Socrate et Céphale, portait déjà sur
l'ousia, mais que le mot était alors pris dans un autre sens, celui
de « richesse » tout court, on ne peut exclure ici
une pointe d'ironie de la part de Socrate ! Tout le monde, y compris
les philosophes, met au premier plan de ses préoccupations la « richesse
(ousia) », mais toute la question est de savoir quelle richesse..
(<==)
(26) « Ceux
qui aiment les
honneurs » traduit le grec philotimoi (ici
au génitif pluriel philotimôn commandé par la prépositon
peri, « à propos de, au sujet de ») et « ceux
qui sont portés à l'amour », le grec erôtikoi. Il
a été question de ces deux catégories, et aussi du philosophe, en 474d-475b,
mais dans l'ordre inverse de celui dans lequel ils apparaissent ici. Notons
à cette occasion que le verbe grec utilisé pour dire des natures philosophes
qu'elles « sont amoureuses » de l'étude de l'ousia est erôsin,
du verbe eran, « aimer », dont vient aussi erôtikos et Erôs,
le nom du « dieu » de l'amour charnel. Mais l'erôs dont
font preuve les philosophes est l'erôs sublimé par l'ascension
dialectique décrite par Diotime dans le Banquet à propos
du beau.
Notons aussi que le sens premier du mot timè, qu'on retrouve
dans philotimos, est « valeur, prix », mais
dans le sens d'une estimation faite par les hommes, sens qui conduit à ceux
de « estime, considération, honneur » lorsqu'il
est question de la « valeur » que les hommes accordent
à l'un d'entre eux et de la manière dont on lui témoigne cette « estime » (les
« honneurs » qu'on lui rend). Si l'on rapproche ce point
de la polysémie de ousia rappelée
dans la note précédente, on peut penser que Socrate commence ici à éliminer
certaines compréhensions possibles de « richesse » en
mettant sur la touche celle qui résulte de la seule appréciation de l'opinion
publique. (<==)
(27) La réplique de Socrate est construite autour d'une accumulation de pronoms démonstratifs neutres sans antécédents clairs : tode en début de phrase, qui renvoie à ce que Socrate a en tête mais n'a pas encore dit et ne fait qu'annoncer de manière mystérieuse ; meta touto (« après ça »), qui renvoie à ce qui vient d'être dit sans qu'il soit besoin de préciser si la référence est aux propos dans leur ensemble ou à l'objet spécifique de ces propos, l'amour de l'étude de l'ousia ; pros toutôi (« à côté de ça »), qui renvoie, lui, plus spécifiquement à cet objet, sans se donner la peine de lui attribuer un nom, même générique, comme « aptitude » (que j'ai utilisé entre crochets auparavant, pour bien montrer qu'il en traduit pas un mot du texte, puisqu'à chaque fois, on n'était déjà en présence que de pronoms neutres) ou « qualité » (qu'on trouve ajouté chez plusieurs traducteurs). En fait, le seul nom qui apparaît dans cette réplique est phusis (« nature), dans la formule en tèi phusei (« dans leur nature »). Et même les personnes dont on considère la « nature » ne sont désignés que par une périphrase : hoi an mellôsin esesthai hoious elegomen (« ceux qui devraient être tels que nous avons dit »). (<==)
(28) « L'absence de mensonge » traduit le mot grec apseudeia, dont c'est la seule occurrence dans tous les dialogues (on y trouve par contre 6 occurrences de l'adjectif apseudès et une du verbe apseudein). Apseudeia est le substantif dérivé de l'adjectif a-pseudès, formé du a- privatif et de l'adjectif pseudès, qui signifie « menteur » ou « faux », lui-même dérivé de pseudos, « mensonge, fausseté, erreur », que l'on trouve un peu plus loin dans la même réplique. Apseudeia, tout comme apseudès, sont ambigus, car ils peuvent aussi bien faire référence au souci de ne pas mentir, et donc de toujours dire ce qu'on pense être la vérité (et c'est bien en ce sens que l'emploie Hippias à propos d'Achille en Hippias Mineur, 369c4, pour l'opposer à Ulysse), qu'au fait de ne jamais se tromper, c'est-à-dire à l'infaillibilité, ou encore, dans le cas de choses comme des propos ou des perceptions, de ne jamais être faux. C'est d'ailleurs en ce sens qu'apseudès est utilisé à propos de la perception en Théétète, 152c5 et en Théétète, 160d1, et sans doute aussi, à propos du divin (to theion) et du « démonique » (to daimonion), en République, II, 382e6. (<==)
(29) Ce complément faisant référence à ce qui est ou n'est pas fait ekonta, c'est-à-dire « volontairement, de son plein gré », lève l'ambiguïté soulignée dans la note précédente, en laissant la porte ouverte à la possibilité de l'erreur involontaire, faute de connaître la vérité concernant ce dont on parle. Le second point qui caractérise la nature apte à la philosophie, après sa passion pour l'étude de l'ousia, c'est l'amour de la vérité (alètheia). Je concluais la note 25 en disant que le philosophe ne se distingue pas des autres hommes par le seul fait que sa préoccupation principale est l'ousia, puisque ce mot peut avoir deux sens ; ce que suggère cette nouvelle réplique de Socrate, c'est que son souci est de chercher à savoir quelle est la vraie richesse (ousia) pour l'homme : c'est là l'objet de son étude (mathèma) constante et c'est cette richesse et elle seule qu'il chérit. Ce qui sous-tend cette ambiguïté sémantique, c'est en quelque sorte une ascension dialectique autour du mot ousia similaire à celle que Diotime décrit à Socrate dans le Banquet autour du mot kalos (« beau »). Le philosophe est celui qui est capable d'arriver au plus près de la compréhension de ce qu'est la vraie richesse (ousia) pour les hommes en cette vie. (<==)
(30) Comme
dans la section 474c8, sq, (cf.en particulier
les notes 26 et 32 à
la traduction de cette section), Socrate multiplie ici les termes renvoyant
à l'amour et en particulier à l'amour charnel : il commence
par s'adresser à Glaucon en l'appelant ô phile (« l'ami ») ;
puis il parle de qui se comporte erôtikôs (« amoureusement ») par
rapport à quelque chose (cf. note 26 ci-dessus)
pour dire qu'il doit nécessairement agapan (traduit ici par « avoir
de l'affection » pour le distinguer d'autres verbes proches comme stergein,
utilisé dans la réplique précédente et traduit par « chérir » ou eran,
utilisé en 485b1 et
traduit par « être amoureux ») tout ce qui est
apparenté à ses paidikôn, mot que j'ai traduit
par « enfants chéris » pour rendre la double connotation
du mot grec, qui a pour racine pais (« enfant »),
mais se spécialise aussi pour désigner le jeune garçon dont un adulte est « amoureux » dans
le cadre des relations pédérastiques qui avaient cours alors dans certaines
cités grecques comme Athènes.
Par ailleurs, les deux termes grecs traduits par « apparenté » et « intimement
lié » sont
respectivement suggenes et oikeion, le premier renvoyant
à la communauté (sun-, « avec »)
d'origine (genos, qui évoque la naissance), le second à l'intimité
de personnes vivant dans la même maison (oikos). (<==)
(31) « Amoureuse de la sagesse » rend ici encore philosophon (voir notes 22 et 34 à ma traduction de la section « Le philosophe roi »), et « amoureuse du mensonge », philopseudè. (<==)
(32) Ici, le philomathès, l'« amoureux du savoir », ou « des études », reprend la place du philosophos, en cohérence avec ce qu'a rappelé Socrate au début de cette discussion, sur les philosophes qui mathematos erôsin (« sont amoureux de l'étude/du savoir »), en référence à ses propos antérieurs en 475c2, où l'on trouvait déjà le mot philomathès associé à philosophos. (<==)
(33) « Les désirs », ce sont en grec les epithumiai, mot par ailleurs associé à la partie inférieure de l'âme, mais que le Socrate de Platon n'hésite pas à untiliser aussi pour des « désirs/passions » plus nobles comme ceux qui poussent le philosophe vers le savoir et la vérité. (<==)
(34) Le mot grec que je traduis par « modéré » est sôphrôn, dont le sens premier est « sain (sôs) d'esprit (phrèn) ». À partir de ce sens initial, le mot en vient à signifier aussi bien « sensé, sage, prudent » que « modéré, tempérant » ou encore « réservé, modeste ». Sôphrôn est l'adjectif qui est à la racine du substantif sôphrosunè (« tempérance, modération »), nom d'une des « vertus » qu'analyse Socrate au livre IV de la République, à côté de la sophia (« sagesse »), de l'andreia (« courage ») et de la dikaiosunè (« justice »). C'est elle aussi qui est au centre des discussions du Charmide. (<==)
(35) « Amoureux
des richesse » traduit un autre de ces mots formés
sur le même modèle que philo-sophos : philochrèmatos,
qui renvoie à l'amour des chrèmata (ce dont on se
sert, de chrèsthai, « se servir de, utiliser »,
et plus spécifiquement l'argent, et au pluriel, les richesses). Le
mot chrèmata, dont le sens empiète sur celui d'ousia,
n'a pas, lui, au contraire d'ousia, de sens « métaphysique »,
ni même, comme le mot timè (cf. note
26), de sens « symbolique » :
les chrèmata se mesurent toujours en espèces sonnantes
et trébuchantes. En disant que la nature philosophos a pour
premier souci l'étude de l'ousia mais que par contre elle
n'est pas philochrèmata, Socrate élimine explicitement
une manière possible de comprendre ousia (cf. note
25 ci-dessus), qui ne viendrait même pas à l'esprit du lecteur
d'une traduction en français qui a gommé cette ambiguïté qu'il
est impossible de rendre dans notre langue, ni même à l'esprit
d'un lecteur moderne du texte grec conditionné par 25 siècles
de métaphysique post-platonicienne
pour qui le premier sens d'ousia qui vient à l'esprit est « essence,
substance »,
mais dont il n'est pas évident du tout qu'elle n'était pas
présente à l'esprit
des auditeurs de Socrate, si l'on se souvient que la discussion se passe
au Pirée, c'est-à-dire dans le faubourg maritime et commercial
d'Athènes,
dans la maison d'un métèque, Céphale, qui a fait fortune
dans le commerce d'armes et était ami de Périclès et
dont l'ousia (« fortune ») a
justement été le premier sujet de conversation (les premières
occurrences d'ousia dans
la République sont en I,
329e4, 330b4 et 330d2,
dans la discussion entre Socrate et Céphale), devant, entre autres,
trois fils de celui-ci, Polémarque, Lysias et Euthydème (cf. République,
I, 328b4-6), et que dans les 7 utilisations antérieures par Socrate
du mot ousia ( I,
329e4, 330d2 ; II,
372b8,
374a1 ; III,
416c6,
416d5 ; V,
479c7 ;
en I,
330b4, le mot est utilisé par Céphale, au sens matériel ;
en
II,
359a5 et 361b5,
le mot est utilisé par Glaucon, la première fois au sens « métaphysique »,
la seconde au sens matériel ; la présence de ousian dans
la bouche de Socrate en 377e1 n'est
pas confirmée par tous les manuscrits et n'est pas retenue par Chambry
dans l'édition Budé), seule la dernière l'utilise au
sens « métaphysique » (sur
cette dernière occurrence, voir la note
89 à ma traduction de la fin du livre V, « science et opinion :
idées et idées reçues »). Et elle était
sans doute tout aussi présente à l'esprit des premiers lecteurs
grecs de Platon pour qui le sens « normal » d'ousia était
celui de « richesse, fortune », son sens « métaphysique » n'étant
qu'un sens « technique » réservé aux
spécialistes.
Finalement, on pourrait dire que, pour le Socrate de Platon, l'ousia est
la « richesse » que recherche la partie la plus noble
de l'âme tripartite, le logos (la raison), que timè est
la « richesse » (l'estime, les honneurs) que recherche la
partie médiane de l'âme, le thumos, et que les chrèmata constituent
les « richesses » que recherchent les multiples « désirs » qui composent la partie inférieure polymorphe de l'âme, les epithumiai. (<==)
(36) Cette
addition au mot chrèmata (« richesses,
moyens financiers ») de meta pollès dapanès,
que je traduis par « et de la dépense à foison [qui
va] avec », semble embarrasser les traducteurs, qui hésitent
entre les sens possibles de dapanè. Ce nom est dérivé du
verbe daptein, dont le sens premier est « dévorer »,
au sens propre en parlant d'un fauve, et au sens analogique, en parlant par
exemple du feu, et dont le sens s'est infléchi
vers celui de « dépenser » (en quelque sorte « dévorer » son
argent, ses ressources) dans des mots comme dapanè. Le sens
premier de dapanè est en effet « dépense »,
puis « argent dépensé ou à dépenser »,
et parfois « goût pour la dépense, prodigalité ».
Le florilège ci-dessous montre que, selon les traducteurs, on retrouve à peu
près tous ces sens pour dapanè dans notre réplique :
- Chambry
(Budé) : « les raisons pour lesquelles on recherche
la richesse et la magnificence »
- Robin (Pléiade) : « les motifs pour lesquels
les richesses, avec l'abondance des ressources, sont un objet
de préoccupation »
- Baccou (Garnier) : « les raisons pour lesquelles
on recherche la fortune, avec son accompagnement de larges dépenses »
- Pachet (Folio Gallimard) : « étant donné les
raisons pour lesquelles on recherche les richesses, avec tout le luxe
qu'elles permettent »
- Cazeaux (Livre de poche) : « les motifs qui
font accorder à l'argent comme aux grosses dépenses somptuaires tant
d'intérêt »
- Karsenti/Prélorentzos (Hatier) : « les
mobiles qui poussent les hommes à rechercher avidement les richesses et
leur cortège de dépenses »
- Leroux (GF Flammarion) : « les raisons pour
lesquelles on se préoccupe des richesses, en plus de l'abondance
des ressources ».
Pourtant, dans
les trois autres occurrences de dapanè qu'on trouve dans
la République,
en République,
II, 364c3 ; VIII,
550d11 et 560d5,
le mot signifie « dépenses ». Mais le problème
est que, par cette addition, Socrate semble à première vue restreindre la condamnation
des motivations qui poussent à rechercher la richesse au cas où elle s'accompagne
de pollès dapanès, d'où les acrobaties des traducteurs
pour essayer de minimiser cette apparente restriction, qui pourrait être comprise
comme un encouragement à l'avarice ou une condamnation de la générosité. Il
me semble toutefois que, si l'on se place dans la perspective que j'ai ouverte
dans les note 25, 29 et 36 en
pointant sur la polysémie du mot ousia, le propos est autre.
En faisant une référence discrète aux dépenses qui vont avec la possession
de chrèmata, Socrate entend nous faire réfléchir sur la différence
qu'il y a entre une ousia, celle faite de chrèmata, qui
n'est accumulée que pour être dépensée, consommée, dévorée (le sens du verbe
à la racine de dapanè), pendant que nous sommes en vie,
faute de quoi elle ne nous sert de rien en fin de compte, et qui donc n'enrichit
tout au plus que notre corps sans pour autant l'empêcher de mourir un jour
ou l'autre et ne nous est plus d'aucun secours une fois mort, et une autre ousia,
qui, elle, enrichit l'âme, l'emplit, ne se consomme pas, mais s'accumule
au fil du temps, qui peut même être « utilisée » (la
connaissance par exemple) sans qu'on la perde, et qui fait croître l'âme, c'est-à-dire
le « soi », jusqu'à la mort pour en faire la « valeur » au
jugement final.
En d'autres termes, Socrate ne cherche pas à dire que ce qui est indigne d'un
philosophe, ce sont les motivations pour lesquelles on dépense son argent,
mais à rappeler discrètement que les richesses, c'est fait pour être dépensé,
et seulement pour cela. (<==)
(37) « Bassesse indigne d'un homme libre » rend le grec aneleutheria en en explicitant l'étymologie. Eleutheros est l'adjectif qui signifie « libre » dans un contexte socio-politique qui oppose l'homme libre à l'esclave. L'eleutheria, c'est donc la liberté avec tout ce qu'elle implique de droits et de devoirs, de comportements et de manières d'être, dans un tel contexte. Et cet accent sur le comportement est exacerbé dans la signification du mot aneleutheria, formé par adjonction du alpha privatif à eleutheria : l'aneleutheria, ce n'est pas tant la privation de liberté que le comportement de celui qui se montre indigne de cette liberté dont il jouit de par son statut social. Une simple traduction par « bassesse », « grossièreté » ou « rusticité » ne permet pas de percevoir toutes les harmoniques de sens du mot, qui décrit celui à qui il s'applique par ce qu'il n'est pas plus que par ce qu'il est. (<==)
(38) « Petitesse d'esprit » traduit le mot grec (s)mikrologia en en décomposant les parties constitutives : mikros, qui signifie « petit » et logos, qui signifie « discours » ou « raison ». (<==)
(39) « Le tout et chacune de ses parties » traduit et explicite le gec tou holou kai pantos, dans lequel on trouve deux mots grec, holos et pas, qui sont presque synonymes et signifient tous deux « tout », avec la différence que le premier, holos, met plutôt l'accent sur un « tout » considéré comme une globalité prise dans son ensemble et envisagée comme une « unité », alors que pas (pan au neutre, pantos au génitif), met plutôt l'accent sur le fait que ce « tout » est la réunion de parties constituantes que l'on envisage chacune comme une « unité » distincte, mais qu'on veut embrasser dans leur totalité. (<==)
(40) « Intelligence » traduit le grec dianoia. Sur ce mot, voir la page qui lui est consacrée dans la section « vocabulaire » de ce site. (<==)