© 2007 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 13 novembre 2010
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La république
(4ème tétralogie : L'âme - 2ème dialogue de la trilogie)

L'analogie du navire sans pilote
République, VI, 487b1-489d9
(Traduction (1) Bernard SUZANNE, © 2007)

(vers la section précédente : les qualités du philosophe)

[L'interlocuteur de Socrate dans cette section est Adimante, qui fait irruption dans la discussion entre Socrate et Glaucon avec la première réplique de cette section]

[487b] Et Adimante : Socrate, dit-il, devant ces [arguments], personne ne serait capable de te contredire. Mais en fait, c'est quelque chose comme ce que voici qu'éprouvent ceux qui, à chaque fois, entendent ce que tu dis à présent : (2) ils pensent que, par manque d'expérience dans l'[art de] questionner et répondre, au fil de la discussion, étant à chaque question conduits un tout petit peu de travers, du fait de tous ces petits riens accumulés, une fois au terme des discussions, grossière est l'erreur et [c'est] le contraire des [propositions] initiales [qui] se fait jour, et comme face à ceux qui sont redoutables pour jouer au trictrac, ceux qui ne le sont pas finissent par se faire bloquer et n'ont plus moyen [487c] de bouger, de même aussi eux finissent par se faire bloquer et par n'avoir plus moyen de parler au fil de cet autre sorte de jeu de trictrac [qui se joue] cette fois-ci, non avec des pions, mais avec des paroles. Puisque aussi bien la vérité ne gagne rien de cette manière, alors je le dis en ayant en vue la situation présente. (3) À présent en effet, on pourrait te dire qu'en paroles, il n'y a pas moyen d'être d'un avis contraire sur chacun des points objets de tes questions, mais que dans les faits, (4) on voit que, de ceux qui se portent vers la philosophie, non pas pour parfaire leur éducation dans l'idée que, s'y étant attachés étant jeunes, [487d] ils s'en affranchiront [ensuite], mais qui s'y investissent plus largement, les uns, le plus grand nombre, deviennent très étranges, pour ne pas dire tout à fait pervers, alors que les autres, bien que paraissant tout à fait convenables, subissant cela précisément sous l'influence de l'occupation que toi, tu portes aux nues, deviennent inutiles aux cités. (5)
Et moi l'ayant entendu : eh bien ! penses-tu, dis-je, que ceux qui disent ces choses se trompent ?
Je ne sais pas, reprit-il, mais ce qu'est ton opinion à toi là-dessus, c'est avec plaisir que je l'entendrais.
Tu entendrais qu'à moi du moins, ils paraissent dire la vérité.
[487e] Comment dans ces conditions, dit-il, est-il correct de dire que les cités ne feront pas cesser leurs maux avant qu'en elles, ce soient les philosophes qui dirigent, eux que nous convenons leur être inutiles ?!
Tu poses, repris-je, une question qui a besoin d'une réponse formulée au moyen d'une image.
Mais toi du moins, dit-il, je pense que tu n'as pas l'habitude de parler par images !
Allons ! dis-je, tu te moques de moi après m'avoir jeté dans une discussion où est si [488a] difficile la démonstration. Mais écoute donc l'image, pour que tu voies encore mieux avec quel acharnement je peux faire des images ! (6) Tellement pénible en effet est le sort que subissent les plus convenables de la part des cités, que n'est réservé à rien d'autre un tel sort mais qu'il faut le composer à partir de plusieurs
[choses] pour en donner une image et parler en leur défense, tout comme les peintres peignent des bouquebiches (7) et ce genre de choses en faisant des mélanges. Conçois en effet quelque chose comme ça se produisant soit sur plusieurs navires, soit sur un seul : un patron (8) par la taille et [488b] par la force au-dessus de tous ceux qui sont dans le navire, mais presque sourd et y voyant aussi peu que s'y connaissant en matières de navigation, le reste à l'avenant, les matelots d'autre part se querellant les uns les autres sur les questions de pilotage, chacun estimant devoir piloter, (9) mais n'ayant pourtant jamais étudié cet art ni n'étant en mesure de désigner son maître ni l'époque à laquelle il l'a étudié, et en plus de ça affirmant qu'il ne peut pas être enseigné, mais aussi résolus à tailler en pièces celui qui dit que c'est enseignable, eux-mêmes éprouvant toujours le besoin [488c] de se masser autour du patron lui-même et faisant tout pour qu'il leur confie éventuellement le gouvernail, et parfois, s'ils ne le convainquent pas mais d'autres plutôt [qu'eux], ces autres-là d'une part, les mettant à mort ou les rejetant hors du navire, (10) et le noble patron (11) d'autre part, l'entravant par la mandragore ou d'ivresse ou quelque autre [moyen], (12) d'assumer le commandement du navire, se servant de ce qu'il contient et buvant et festoyant pour naviguer comme il convient à leurs semblables, et en plus de ça, louant [488d] en appelant navigateur expérimenté et apte au pilotage et s'y connaissant sur les questions de navigation celui qui se trouve être particulièrement habile à les rassembler pour qu'ils prennent le commandement soit en persuadant soit en forçant le patron, blâmant par contre celui qui n'est pas tel comme inutile, et d'autre part à propos du véritable pilote (13) ne se rendant absolument pas compte qu'il lui est nécessaire de faire l'étude de la période de l'année et des saisons et du ciel et des astres et des vents et de toutes les choses qui se rattachent à son art s'il veut être réellement apte à diriger un navire, et par ailleurs, comment il pilotera, [488e] que d'aucuns le veuillent bien ou pas, pensant que de cela, il n'est possible d'acquérir ni un art, ni une pratique en même temps que l'art du pilotage. (14) Dans de telles [situations] se produisant à l'égard des navires, celui qui est véritablement apte au pilotage, ne penses-tu pas qu'en réalité il sera appelé observateur d'étoiles (15) [489a] et bavard et inutile pour eux par les navigateurs [embarqués] dans des bateaux pourvus de tels équipages ?
Tout à fait, dit Adimante.
Eh bien ! repris-je, je pense que tu n'as pas besoin que l'image soit examinée dans ses moindres détails pour voir qu'elle montre une disposition similaire à celles des cités (16) dans leurs relations avec les vrais philosophes, mais que tu comprends ce que je veux dire.
Tout à fait, dit-il.
Eh bien pour commencer, à celui qui s'étonne que les philosophes ne soient pas honorés dans les cités, instruis-le de cette image et essaye de le persuader que ce serait encore plus étonnant [489b] s'ils étaient honorés.
Eh bien, je les en instruirai, dit-il.
Et donc aussi que tu dis la vérité
[en disant] inutiles au plus grand nombre les plus convenables (17) d'entre ceux [qui s'adonnent] à la philosophie. Cependant, de cette inutilité, incite-les à en rendre responsables ceux qui ne font pas appel à leurs services, mais pas ceux qui sont convenables, car il n'est pas dans la nature [des choses] que le pilote prie les matelots de se placer sous son commandement, ni que les sages aillent aux portes des riches, mais celui qui a fait de l'esprit en disant ça s'est trompé, et ce qui est par contre vrai selon la nature, c'est que, aussi bien riche que pauvre, pour peu qu'on soit malade, il est nécessaire [489c] d'aller aux portes des médecins et pour tous ceux qui ont le besoin d'être commandés, à celles de qui est capable de commander, pas à celui qui commande de prier ceux qui sont commandés d'être commandés, là ou il pourrait en vérité être de quelque bénéfice. Mais les dirigeants politiques actuels, en les assimilant aux matelots dont nous venons de parler, tu ne te tromperas pas, et [pas plus en assimilant] ceux qui d'après eux sont dits inutiles et beaux parleurs perdus dans les nuages (18) aux véritables pilotes.
Tout à fait juste, dit-il.
Eh bien, pour ces
[raisons] et dans ces [conditions], il n'est pas facile pour l'occupation la meilleure d'être bien considérée par ceux qui ont des occupations toutes contraires. [489d] Mais l'aversion [dont elle est l'objet] (19) de beaucoup la plus grande et la plus violente advient à la philosophie par le fait de ceux qui prétendent s'occuper de telles choses, ceux que toi, tu évoques de fait en disant que celui qui accuse la philosophie parle comme de [personnes] tout à fait perverses du grand nombre de ceux qui marchent à sa suite, mais des plus convenables comme d'inutiles, et [à propos desquels] moi, j'ai convenu que tu disais la vérité. N'est-ce pas ?
Oui.
Donc, de l'inutilité de ceux qui sont convenables, nous avons exposé la cause en détail ?
Et comment !

(vers la section suivante : comment les aptitudes à la philosophie sont gâtées)


(1) Pour quelques commentaires sur l'esprit dans lequel j'ai fait cette traduction, voir l'introduction aux extraits traduits de La République. (<==)

(2) « Ceux qui, à chaque fois, entendent ce que tu dis à présent » : le grec est hoi akouontes hekastote ha nun legeis, mot à mot « les entendant à chaque fois les [choses] que maintenant tu dis ». Prise seule, cette phrase, du fait du hekastote (« à chaque fois »), semble suggérer que les propos tenus par Socrate dans la République, désignés par « ce que tu dis à présent », l'ont déjà été plusieurs fois devant des auditoires divers. Mais la suite des propos d'Adimante s'accorderaient mieux avec une phrase comme « ceux qui t'entendent chaque fois que tu parles comme à présent » ou « ceux qui entendent à chaque fois quelque chose comme ce que tu dis à présent », dans la mesure où ce que met en cause Adimante, ce ne sont pas tant les propos spécifiques que vient de tenir Socrate que la méthode par laquelle il a conduit ses auditeurs la conclusion qui vient d'être obtenue. Mais il est quasi impossible de tordre le grec pour arriver à ce sens et, puisque les manuscrits s'accordent sur ce texte, ce qui rend peu probable une erreur de transmission , dont on ne voit d'ailleurs pas ce qu'elle pourrait être, je préfère traduire le texte tel qu'il est plutôt que de faire comme certains traducteurs qui escamotent la difficulté en « traduisant » ce qu'ils aimeraient lire plutôt que ce qu'ils lisent (Baccou : « ce qu'on éprouve toutes les fois qu'on t'entend discourir comme tu viens de le faire » ; Pachet : « ceux qui à chaque fois t'entendent parler comme tu le fais à présent » ; Leroux trouve une sorte de compromis en traduisant : « ceux qui t'écoutent... chaque fois que tu les [les arguments que tu viens d'apporter] formules comme tu le fais maintenant », en incluant une note pour évoquer le problème : « Ce passage laisse entendre que la question des philosophes rois était un thème récurrent dans les entretiens de Socrate, mais la suite montre plutôt l'expression du regard habituel sur la méthode socratique. ») (<==)

(3) Je modifie ici la ponctuation proposée par les éditions du texte grec, qui mettent un point en haut (équivalent d'un point-virgule) avant le membre de phrase commençant par epei (« après que, lorsque », ou « puisque, car », ou encore « quoique ») que je traduis par « puisque aussi bien la vérité ne gagne rien de cette manière », et un point en bas à la fin de celui-ci, ce qui suppose qu'il s'agit d'une proposition qui se suffit à elle-même (commençant par un epei, conjonction dont j'ai du mal à comprendre le sens dans un tel découpage), et fait du membre de phrase que je traduis par « alors je le dis en ayant en vue la situation présente » une phrase à part entière (ce qui, là, est grammaticalement possible). Je vois dans cet ensemble une transition entre la première partie de la réplique, qui critique la méthode de Socrate en général, et la seconde, qui met en évidence l'incohérence constatée entre les conclusions du raisonnement actuel et l'expérience de tous. En introduction de sa critique, Adimante a évoqué toutes les fois où de tels propos de Socrate (peu importe ici que ce soit sur le même sujet ou sur d'autres), conduits selon la même méthode, laissaient les auditeurs avec l'impression de s'être « fait avoir », et maintenant, il annonce qu'il va appliquer cette critique au cas présent. (<==)

(4) « Dans les faits » traduit le grec ergôi (mot à mot « en acte »), qui s'oppose à logôi (« en paroles ») rencontré peu avant. L'opposition entre erga, les actes, et logoi, les paroles, est fréquente dans les dialogues et rejoint en quelque sorte l'opposition entre théorie et pratique. Mais en plus, pour le Socrate de Platon, elle pose, au niveau individuel, une problématique essentielle, celle de la mise en cohérence, dans sa propre vie, des actes et des discours. Le point culminant de cette problématique est atteint dans le Criton, lorsque Socrate explique pourquoi il se mettrait en contradiction avec lui-même s'il désobéissait aux lois qu'il avait auparavant approuvées, ou au moins acceptées, du simple fait que ces lois menacent sa propre vie. (<==)

(5) Adimante, qui est resté muet depuis un moment (Glaucon lui avait repris le rôle d'interlocuteur de Socrate en 427d8, vers le début du livre IV, au moment de commencer à chercher la justice dans la cité), se lâche ici dans une longue réplique dont la plus grosse partie est constituée de deux longues phrases que je n'ai pas cherché à couper en français pour les rendre plus digestes, au risque de perdre des effets voulus par Platon. (<==)

(6) Le mot grec que je traduis par « avec acharnement » est l'adverbe glischrôs, dérivé de l'adjectif glischros, dont il est difficile de déterminer avec précision en quel sens Socrate l'emploie ici. L'idée première derrière l'adjectif glischros est celle de « collant, gluant », qui évolue vers le sens de « qui s'attache fortement », c'est-à-dire « tenace, insistant », mais aussi « importun », ou encore « qui s'attache à son bien, mesquin, chiche » ou « qui s'attache à l'excès à des détails », c'est-à-dire « ergoteur, subtil ». Socrate suggère-t-il qu'il a un grand attachement pour le discours en images, ou qu'il est capable d'une extrême subtilité dans la composition des images qu'il propose, ou qu'il sait qu'il va encore importuner les interlocuteurs avec une nouvelle image, ou que l'image qu'il va proposer « colle » parfaitement à ce dont ce va être une image ? La manière d'interpréter ce propos de Socrate dépend en partie de la manière dont on comprend la remarque d'Adimante à laquelle il répond : était-il sérieux ou ironique en disant à Socrate qu'il n'a pas l'habitude de parler par images ? Était-ce surprise (« Quoi ? Toi, une image ?! Après toutes les critiques que tu fais au fabricants d'images ! »), ironie (« On te reconnaît bien là ! Quand tu es coincé, tu t'en sort par une pirouette ! Une belle histoire et le tour est joué ! ») ou impatience (« Encore ! Commence à y en avoir assez de tes images ! ») ? Mais peut-être justement Platon ne veut-il pas lever cette ambiguïté et nous laisser à nous lecteur, le soin de comprendre ce que nous trouvons le plus adapté, ou au moins nous obliger à nous poser la question, celle de savoir si une « image (eikôn) », c'est-à-dire dans ce cas, une parabole ou une allégorie, est une manière appropriée de traiter un sujet aussi sérieux que celui qui est en discussion, avant que nous en arrivions aux trois grandes « images » qui vont suivre : la comparaison du bien et du soleil et l'analogie de la ligne à la fin du livre VI, et l'allégorie de la caverne au début du livre VII ? Et peut-être a-t-il choisi ce terme justement à cause de la multiplicité de ses sens, dont plus d'un peut être adapté au contexte ! Malheureusement, aucun terme français ne me vient à l'esprit qui puisse rendre toute la multiplicité de ces sens. (<==)

(7) Le mot grec que je traduis littéralement par le néologisme « bouquebiche » est tragelaphos, composé par juxtaposition des mots tragos (« bouc ») et elaphos (« cerf, biche »). Il est possible que ce mot ait été imaginé par Aristophane dans le cadre de la composition de sa comédie « Les grenouilles », où il met en scène Euripide reprochant à Eschyle d'avoir introduit dans ses tragédies des « chevalcoqs (hippalektruonas, par concaténation de hippos, « cheval », et alektruôn, « coq ») et des bouquebiches (tragelaphous) » qui lui auraient été inspirés par les tapisseries persanes (Grenouilles, 937), parodies comiques d'êtres mythologiques comme la Chimère, décrite dans l'Iliade comme composée d'une tête de lion, d'une queue de serpent et d'un corps de chèvre (Iliade, VI, 179-181), ou les Centaures, mi-hommes, mi-chevaux. Dans le cas de tragelaphos, il pourrait aussi y avoir de la part de l'Euripide d'Aristophane une critique voilée envers Eschyle qu'il accuserait ainsi de faire des tragédies pour femmelettes, si l'on remarque que tragos (« bouc ») est le mot à la racine de tragôidia (« tragédie », mais étymologiquement « chant pour le bouc »), et que elaphos signifie aussi bien « cerf » que « biche », et que la biche évoque plutôt la poltronnerie que le grand courage. (<==)

(8) Le mot grec traduit par « patron » est nauklèros. Ce terme n'a sans doute pas été choisi par hasard par Platon dans le contexte de son analogie et ne véhicule pas à ses yeux une image positive. Nauklèros désigne au sens premier l'armateur ou le propriétaire d'un navire destiné au transport de personnes ou de marchandises, qui peut ou pas en assurer le commandement lui-même. On est donc dans la sphère du commerce, que Platon tient en piètre estime, dans la mesure où c'est le domaine d'activité de ceux qui s'intéressent avant tout à l'argent et à la richesse. On s'en rendra compte en se référant aux autres usages du mot dans les dialogues : Protagoras, 319d3 ; Politique, 290a1 et Lois, VIII, 831e6. Lorsque Platon veut se référer à l'art nautique de manière positive, comme on va le voir dans la suite de l'analogie, il emploie le mot kubernètès, « pilote » (d'ailleurs plus fréquent dans les dialogues : 44 occurrences, dont 16 rien que dans la République).
Mais il y a plus. Nauklèros se décompose en deux parties : naus, qui signifie « navire », et klèros, mot dont le sens premier est « objet servant au tirage au sort », puis « tirage au sort » et « part attribuée par le sort », d'où « portion de terrain » (attribuée par tirage au sort) et plus généralement « propriété », ou encore « charge, fonction attribuée par tirage au sort ». Or, même s'il semble bien que nauklèros n'est pas la forme primitive du mot et que le lien avec klèros n'est pas étymologique (cf. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, article « nauklèros »), il n'en reste pas moins que, si tel est bien le cas, c'est justement la proximité phonétique de la finale originale du mot avec klèros qui a fait évoluer ce terme parce qu'il rejoignait ainsi ce qui pouvait passer dans l'esprit des gens pour son sens étymologique. Et quoi qu'il en soit de cette évolution, lorsqu'il est employé par le Socrate de Platon, il n'y a pas de doute que klèros évoque pour l'auditoire le tirage au sort qui présidait à la désignation de nombreux responsables dans la démocratie athénienne d'alors.
Dans ces conditions, le nauklèros, c'est en quelque sorte celui que le sort et sa fortune (celle-ci ayant pu « influencer » celui-là), et non sa compétence, ont désigné pour présider aux destinées du navire ou de la flotte. (<==)

(9) Premières apparitions de termes de la famille de kubernètès (cf. note précédente) : kubernèsis, « pilotage », et le verbe kubernan, « piloter ». Notons que, comme en français pour les mots de la famille de « pilote », dont le sens premier concernait la navigation, tous les mots grecs dérivés de kubernan, ont élargi leur sens à des domaines autres que la seule marine, et évoquent l'idée générale de « gouverner », mot français qui est précisément dérivé du grec kubernan. (<==)

(10) Le verbe utilisé ici, ekballein, signifie littéralement « jeter hors de », c'est-à-dire ici dans la logique de l'image du navire « jeter par dessus bord », mais il signifie aussi « bannir », et renvoie donc analogiquement à une procédure courante à Athènes, en particulier sous la forme de l'ostracisme, qui consistait à bannir pour dix ans de la ville la personne dont on redoutait les ambitions politiques jugées dangereuses pour la cité, après un vote par les citoyens à l'aide de tessons de poterie (ostrakon en grec, d'où le nom de la procédure) sur lesquels chacun écrivait le nom de celui qu'il voulait faire bannir. La plupart des grands politiciens d'Athènes (Thémistocle, Aristide, Cimon, pour ne citer qu'eux) ont été, à un moment ou à un autre de leur carrière, victimes de cette procédure. D'où ma traduction moins strictement connotée navigation. (<==)

(11) « Noble » traduit l'adjectif grec gennaios, qui évoque l'idée de genna (« naissance »), terme apparenté à genos (« naissance, race, espèce, famille »). Gennaios signifie donc « de noble naissance », « de bonne race », et par extension au sens moral « noble, généreux ». Le mot est très probablement utilisé ici de manière ironique. Mais on peut aussi y voir une discrète allusion à des personnes comme Alcibiade qui, bien que justement de noble lignage, ont été dévoyées par le peuple dans le cadre de leur activité politique. Platon reviendra plus loin, par des allusions plus claires, sur le cas d'Alcibiade et de ses pareils (cf. VI, 491a-495a). (<==)

(12) Le verbe traduit par « l'entravant » est sumpodizantas, participe présent actif à l'accusatif masculin singulier de sumpodizein, dont le sens littéral est « lier les pieds ensemble ». Il n'en reste pas moins que les « moyens » prêtés aux matelots par Socrate pour arriver à ce résultat sont mandragorai è methèi, c'est-à-dire la drogue (la mandragoras est une plante soporifique ou hallucinogène) ou la boisson (methè signifie « excès de boisson, ivresse »). On peut donc comprendre sumpodizantas soit de manière seulement analogique (les matelots circonviennent le patron par la drogue ou la boisson pour prendre sa place lorsqu'il dort ou est ivre), soit le prendre dans son sens primitif, en considérant que la drogue et la boisson sont le moyen de mettre le patron dans un état où les matelots pourront ensuite facilement le mettre aux fers à fond de cale en lui liant physiquement les pieds et les mains. (<==)

(13) Ici apparaît le terme kubernètès, pilote, par opposition à nauklèros, patron, armateur (cf. note 8), dans l'expression alèthinou kubertètou, où l'adjectif alèthinos, « vrai », renforce encore la valeur donnée à ce mot par Platon. Peu avant, on avait rencontré l'adjectif kubernètikos, que je traduis par « apte au pilotage », dans une liste de qualificatifs où il était associé à nautikos (« doué pour/apte à la navigation ») et à epistamenon ta kata naun (« savant/compétent sur/dominant les choses relatives à la navigation »). (<==)

(14) L'« image » que propose Socrate est développée en une longue phrase qui commence en 488a7 et se termine en 488e3, soit presque une page de l'édition Estienne. Contrairement à la plupart des traducteurs, je n'ai pas cherché à couper cette phrase dans la traduction, mais j'ai au contraire essayé de coller au plus près au grec. Si Platon a éprouvé le besoin de développer cette image sous la forme d'une unique phrase, dans laquelle le seul verbe principal conjugué (tous les autres verbes conjugués sont dans des propositions subordonnées) est le premier mot de toute la phrase, l'impératif noèson (« conçois »), et où toute l'image proprement dite est développée, après les deux-points, sous forme de propositions juxtaposées dont les verbes principaux sont tous au participe présent, c'est sans doute qu'il avait une raison pour cela, lui qui adapte toujours la forme au fond. Socrate nous a expliqué en guise de prélude qu'il allait s'inspirer des peintres qui peignent des bouquebiches (cf. note 7) en juxtaposant des parties d'animaux distincts et il nous offre une phrase qui est une sorte de monstre, dans laquelle on compte 26 participes, 12 infinitifs et 9 verbes conjugués. Mais finalement, venant d'un Socrate qui se qualifiait de glischros (« collant », cf. note 6) au départ, cette phrase ne contient pratiquement aucune « colle » pour tenir ensemble les morceaux, qui sont, à première vue du moins, simplement juxtaposés les uns aux autres et peuvent se comprendre au fil de la lecture comme autant de « touches » successives qui viennent enrichir l'image en cours d'élaboration, même si une lecture plus attentive peut montrer que les choses sont grammaticalement plus complexes si l'on cherche à préciser comment tous ces verbes s'articulent les uns par rapport aux autres. Et je pense que cela aussi fait partie de l'image de la démocratie que cherche à donner ici Socrate : pour donner l'image d'un régime peu hiérarchisé dans lequel tout le monde se mêle de tout, où les rôles passent leur temps à changer de main et où il n'est pas toujours facile de déceler les relations mouvantes qui lient entre eux les multiples acteurs et leurs motivations, Platon met dans la bouche de son Socrate une unique phrase interminable qui nous met en présence d'une multitude de membres de phrase à première vue autonomes et faisant chacun image à son niveau, qui nous donne la même impression de « comprendre » que celle que l'on peut avoir devant une foule assemblée dans laquelle on reconnaît toutes les têtes, mais qui se révèle moins claire qu'il n'y paraît à première vue si l'on cherche à mieux comprendre les liens qui unissent toutes ces « têtes » et qui expliquent leur comportement. (<==)

(15) « Observateur d'étoiles » traduit littéralement le grec meteôroskopon, terme dont c'est la seule occurrence dans tous les dialogues, et même dans tous les textes grecs disponibles sur le site Perseus, et qui est formé par adjonction de la terminaison skopos, dérivée du verbe skopein, « observer » (qu'on retrouve dans la terminaison « -scope » de nombreux mots français), à meteôros, adjectif dont le sens premier est « en l'air » mais qui s'est aussi spécialisé pour parler de ce qui est relatif aux phénomènes célestes, aux astres, en particulier dans des mots composés comme celui qui nous occupe ici. L'accusation portée contre les « philosophes » d'être perdus dans les nuages et de ne s'intéresser qu'à ce qui se passe loin au-dessus de nos têtes est illustrée par l'anecdote rapportée par Socrate en Théétète, 174a à propos de Thalès tombant dans un puits alors qu'il contemplait les étoiles sous l'œil amusé d'une servante thrace. (<==)

(16) « Qu'elle montre une disposition similaire à celle des cités... » traduit le grec hoti tais polesi... tèn diathesin eoiken. Le verbe eoiken, « elle ressemble à » (l'image proposée par Socrate, tèn eikona) commande un complément au datif, mais peut aussi se construire, comme c'est le cas ici, avec un double complément dans une construction signifiant « ressembler à quelque chose/quelqu'un (premier complément au datif) par quelque chose (second complément à l'accusatif) », par exemple « ressembler à Socrate (à Socrate, datif) par la taille (la taille, accusatif) », qu'on pourrait expliquer par une autre traduction respectant les cas du grec comme « avoir pareille à Socrate (datif) la taille (accusatif) », ou ici « avoir pareille aux cités (tais polesi) la disposition (tèn diathesin) ». Ici donc, ce que l'image a de similaire aux cités est qualifié par Socrate de diathesin. Ce mot est l'accusatif singulier de diathesis, substantif dérivé du verbe diatithenai, « disposer ici et là, répartir, distribuer » et de là « organiser » (du préfixe dia-, « à travers, parmi », adjoint au verbe tithenai, « poser »). Diathesis désigne au sens premier l'action de disposer, d'arranger, et donc l'arrangement, la disposition des parties dans un tout, qui peut être aussi bien un bouquet de fleur qu'un État (ainsi, en Lois, I, 624a2, l'Athénien interroge ses interlocuteurs sur l'origine divine ou humaine tès tôn nomôn diatheseôs, « de l'arrangement des lois » de leurs cités respectives), ou encore une œuvre d'art, composition littéraire ou picturale. En relation avec de telles « compositions », le mot peut même prendre un sens plus technique, renvoyant à la manière d'organiser la matière par opposition à l'« invention (heuresis) » (mot dérivé du verbe heuriskein « inventer, imaginer, trouver ») qui fournit cette matière (comme on le voit en Phèdre, 236a4-5 où, à propos du discours de Lysias que vient de lui lire Phèdre, Socrate distingue la diathesis et l'heuresis, c'est-à-dire ce qui est le produit de l'imagination de l'auteur par opposition à la manière d'arranger cette matière, distinction qui se rapproche de celle entre forme et fond). Dans un autre sens, le mot désigne aussi la disposition du corps ou de l'esprit, la manière d'être, l'état de santé ou l'état d'esprit d'une personne (c'est en ce sens qu'il est employé dans le Philèbe, comme par exemple en Philèbe, 11d4, pour dire que c'est hexin psuchès te kai diathesin, « l'état et la disposition de l'âme » qui conditionne le bonheur de l'homme ; c'est aussi dans un sens proche de celui-ci qu'il apparaît une nouvelle et dernière fois dans la République, en République, IX, 579e5, pour dire que l'âme du tyran tèi tès poleôs diathesei hès archei eoiken, « est semblable à la disposition de la cité qu'il dirige »). C'est très probablement dans ce sens de « disposition d'esprit » que le prend Socrate ici, mais, dans la continuité de ce que je disais en note 14, on peut se demander si cette manière de parler de Socrate, qui met l'accent sur la diathesis de son image, terme qui peut aussi renvoyer à la composition littéraire qui exprime et organise la matière de la comparaison, c'est-à-dire en particulier à la composition spécifique de cette interminable phrase unique, dans une phrase où il laisse justement entendre qu'il n'est pas nécessaire de l'examiner en détail (exetazein) pour en saisir la pertinence, n'est pas en fait une manière discrète de nous interpeler, nous lecteurs, pour nous inciter au contraire à y revenir et à prendre la peine de l'examiner de plus près, aussi bien dans la forme que dans le fond. En se livrant à un exercice de style pour critiquer la démocratie, dans laquelle les citoyens ne s'intéresse qu'aux beaux discours qui paraissent clairs et évidents tant qu'on n'y regarde pas de plus près, le Socrate de Platon pointe par l'exemple le danger qu'il y a à se laisser embobiner par les beaux discours où la composition (diathesis) prime sur le contenu et la vraisemblance sur la vérité. Car finalement, c'est l'image de quelque chose de parfaitement imaginaire et invraisemblable (comme le bouquebiche) que nous propose Socrate pour illustrer une situation, elle, parfaitement réelle et actuelle. Et le vrai monstre n'est pas celui qui apparaît dans l'image, mais ce dont il se veut l'image qui, contrairement à ce bateau ivre complètement fantaisiste, existe bel et bien dans la réalité, pas plus loin que dans la cité où sont tenus ces discours. (<==)

(17) « Les plus convenables » : Socrate reprend ici le terme epieikestatoi, superlatif de epieikès, qu'avait utilisé Adimante en 487d3 pour caractériser ceux des philosophes qui ne deviennent pas pervers mais inutiles. On trouve à la racine du mot epieikès le participe eikôs du verbe eoikenai, « ressembler à », mais aussi « sembler bon, convenir », qui signifie selon les cas « semblable », « convenable » ou « probable », et qui est pris ici au sens de « convenable ». (<==)

(18) « Beaux parleurs perdus dans les nuages » traduit le mot grec meteôroleschas, dont c'est la seule occurrence dans tous les dialogues. Ce mot est formé par l'adjonction à meteôros (« qui est en haut », cf. note 15) de la terminaison leschès, qui signifie « causeur, bavard ». On retrouve ce terme dans un passage de la Vie de Nicias de Plutarque (Vie de Nicias, 23, 3), où l'auteur, à propos de la superstition de Nicias face aux éclipses, qui contribua grandement à la défaite de l'expédition de Sicile qu'il commandait, et donc en fin de compte à la défaite d'Athènes dans la guerre du Péloponnèse, parle des premiers penseurs qui cherchèrent à expliquer les phénomènes célestes par des causes rationnelles, et que l'on appelait alors par mépris, nous dit-il, meteôroleschas, et rappelle des difficultés que connurent pour cette raison Anaxagore d'abord, puis Protagoras. Ceux qui étaient appelés meteôroskopoi, « observateurs des phénomènes d'en-haut », dans l'image, se sont mués ici d'observateurs en causeurs, mais en causeurs traités avec mépris, puisqu'ils ne sont pas qualifiés de meteôrologoi, terme qui impliquerait un discours rationnel (logos), mais de meteôroleschai, terme qui renvoie à l'idée de leschè, sorte d'asile, de lieu de repos ou encore de parloir qu'on trouvait dans des cités comme Sparte ou Delphes, où les oisifs pouvaient venir bavarder pour passer le temps, ce qui a conduit au sens de « bavardage » pour leschès. (<==)

(19) « Aversion » traduit le grec diabolè, substantif dérivé du verbe diaballein, qui signifie littéralement « jeter (ballein) en travers (dia) ». Diabolè, c'est donc ce qui sépare, la division, l'inimitié, et à partir de là, l'accusation porté par l'un contre un autre, et en particulier la fausse accusation, la calomnie (on trouve dans la même famille de termes le mot diabolos, adjectif qui qualifie celui qui divise ou le calomniateur, dont vient le français « diable »). Ici, ce dont il est question, c'est de l'obstacle comme « jeté entre » le grand nombre et la philosophie par ceux qui en donnent une image contrefaite en se prétendant « philosophes », image déformée qui est cause de l'aversion de la foule à l'égard de la philosophie, qui se traduit dans un second temps, mais dans un second temps seulement, par les « accusations » portées contre elle, dont il n'est pas encore question à ce point. Socrate parle de diabolè... dia tous ta toiauta phaskontas epitèdeuein, « aversion... par l'entremise de ceux qui prétendent s'occuper de ces choses ». Il est donc difficile de traduire daibolè par « accusation », car rien dans la phrase ne correspond à ceux qui porterait cette accusation, alors que ceux qui sont visés par le dia sont ceux dont les prétentions à être philosophes et les agissements sont cause du mauvais jugement qu'on porte sur eux (qui est fondé) et sur la philosophie vue à travers eux (qui est une calomnie), ceux qui, en quelque sorte « diabolisent » la philosophie. Et comprendre diabolè dans le sens d'« accusation » pourrait conduire à mal interpréter le dia qui suit en voyant dans ceux à qui il renvoie les accusateurs eux-mêmes, alors qu'ils ne sont que la cause des accusations portées par d'autres. Ce qu'a en vue Socrate à ce point, c'est donc le « divorce » entre la multitude et la philosophie, et ce n'est que dans la seconde partie de la phrase qu'il va s'intéresser aux conséquences de ce divorce à travers les accusations rapportées antérieurement par Adimante. (<==)


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Première publication le 13 novembre 2007 ; dernière mise à jour le 13 novembre 2010
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