| © 2006 Bernard SUZANNE | Dernière mise à jour le 20 mai 2007 |
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(4ème tétralogie : L'âme - 2ème dialogue de la trilogie) |
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(vers la section précédente : la formation du philosophe : la géométrie, l'astromonie et l'harmonie)
[ L'interlocuteur de Socrate est toujours Glaucon, qui a pris la place d'Adimante en 506d]
[531c]
[...]
En tout cas, je crois bien, repris-je, que si ce cheminement parmi toutes
celles [les matières objets d'étude] [531d]
que nous avons parcourues (3)
parvient d'une part jusqu'à ce qu'elles ont de commun les unes avec
les autres et à leur parenté (4),
et rassemble les raisons (5)
par quoi elles sont alliées les unes aux autres (6),
leur pratique conduira en quelque sorte à ce que nous voulons et ce
ne sera pas se donner de la peine sans profit, sinon, ce sera sans profit.
Moi aussi, dit-il, j'en augure ainsi (7).
Mais c'est d'un travail tout à fait considérable que tu parles,
Socrate.
C'est du prélude, repris-je, ou de quoi donc que tu parles ? Ne
savons-nous donc pas que toutes celles-ci sont les préludes de la partition (8)
même qu'il faut apprendre ? Car ils ne te donnent tout de même
pas, j'espère, l'impression, ceux qui sont forts en tout ça, [531e]
d'être dialektikoi (9) ?
Non, par le Zeus, dit-il, sinon un vraiment très petit nombre de ceux
que moi, j'ai eu l'occasion de rencontrer !
Mais alors, dis-je, ceux qui ne sont pas capables de donner et de recevoir un
logos (10),
sauront-ils un jour quelque chose de ce dont nous disons qu'il faut le savoir ? (11)
Encore une fois non, dit-il, à ça aussi.
[532a]
Eh bien, dis-je, Glaucon, n'est-ce pas alors celle-ci la partition (12)
même que le dialegesthai conduit à son achèvement ? (13)
Celle que, bien qu'elle soit [d'ordre] intelligible (14),
mimerait le pouvoir de la vue que nous avons dit entreprendre de tourner d'abord
les yeux vers les vivants eux-mêmes, puis vers les astres eux-mêmes
et puis même finalement vers le soleil lui-même. (15) Et
ainsi, chaque fois que quelqu'un, par le dialegesthai, entreprend,
sans toutes les sensations, par le logos (16),
de s'élancer vers cela même
qu'est chaque chose, et ne renonce pas avant que [532b]
cela même qu'est le bien, il l'ait saisi par l'intelligence elle-même,
il parvient au terme même de l'intelligible, comme l'autre tout à
l'heure à celui du visible. (17)
Tout à fait en effet, dit-il.
Mais quoi ? N'appelles-tu pas dialektikèn cette démarche ? (18)
Et comment donc !
Mais alors, repris-je, la délivrance des chaînes et le retournement
des ombres vers les images (19) et
la lumière et l'ascension depuis le souterrain
vers le soleil, et là, vers les vivants et les plantes
et la lumière
du soleil, impossibilité de tout de suite [532c] tourner
le regard, mais vers les apparitions dans les eaux, habituation (20) [à
tourner le regard] ,
tout comme [vers] les ombres des étants, et non
plus des ombres d'images projetées
par une lumière qui en est une autre (image) à en juger
par rapport au soleil !... Toute cette application dans les arts que nous
avons passés en revue produit ce pouvoir et cette élévation
du meilleur dans l'âme vers la contemplation du plus excellent
d'entre les étants, tout comme auparavant celle (l'élévation) du
plus fiable dans le corps (21) vers
celle (la contemplation) du
plus lumineux dans le lieu de forme corporelle [532d] et
visible. (22)
Moi bien sûr, dit-il, je l'accepte ainsi. Et pourtant, il me paraît que ce
sont des choses tout à fait difficiles à accepter, mais d'un autre point de
vue au contraire, difficiles à ne pas accepter. (23) Mais pourtant — car
ce n'est pas dans le moment présent seulement qu'il faut y prêter l'oreille,
mais il faudra y revenir encore bien des fois — posant que ces choses
sont telles qu'on vient de le dire, venons-en à présent à la partition elle-même
et parcourons-la tout du long comme nous avons parcouru le prélude. Expose
donc quel est le mode (24) de
la puissance du dialegesthai (25) et [532e] en
outre selon quelles espèces elle se divise et puis quelles sont ses voies ;
car celles-ci pourraient bien à présent, semble-t-il, être celles conduisant
vers ce [lieu-]même où, pour y être arrivé, ce serait comme la fin
de la route et le terme du voyage. (26)
[533a] Non !
repris-je, ami Glaucon, tu ne seras pas capable de suivre ! (27) Car pour moi,
rien en termes d'empressement (28) ne
me ferait défaut ! Et ce ne serait
plus un tableau (29) de
ce dont nous parlons que tu verrais, mais le vrai lui-même, ce
que du moins ça me semble en effet (30).
Si toutefois [c'est] en
réalité ou pas, ça ne vaut plus la peine d'épuiser
ses forces là-dessus. Mais
que du moins ce soit bien voir quelque chose de ce
genre, il faut le dire bien fort, non ?
Et comment !
Donc aussi que la puissance du dialegesthai seule pourrait [le] rendre
visible (31) à
quelqu'un qui est expérimenté (32) dans ce qu'à l'instant même nous passions en
revue, mais que d'aucune autre manière ce n'est possible ?
Là-dessus aussi, dit-il, ça vaut la peine d'épuiser ses
forces. (33)
[533b] Là
où du moins, repris-je, personne ne sera en désaccord avec nous, c'est
quand nous disons qu'à propos
de chaque ça-même (34),
ce qu'est chacun, [il y a] un autre cheminement [qui] entreprend
par un certain chemin (35) de
le saisir à propos de tout. Mais tous les autres arts existent
en rapport avec les opinions des hommes et leurs désirs, ou bien c'est
en rapport avec la création et l'assemblage, ou en rapport avec l'entretien
de ce qui croît ou a été assemblé qu'ils se sont
développés (36),
alors que ceux
qui restent, que nous avons dit se saisir de quelque chose
de ce qui est, comme la géométrie et ceux qui y font suite, nous
voyons bien qu'ils rèvent [533c] à
propos de l'étant, mais qu'il leur est impossible de voir
comme en état de veille (37) aussi
longtemps que, se servant d'hypothèses, ils laissent celles-ci immuables,
n'ayant pas la possibilité d'en rendre raison. (38) Car
là où un point de départ qu'on ne connaît pas, un
résultat final et les intermédiaires
provenant de ce qu'on ne connaît pas, ont été liés
ensemble, quel artifice (39) fera
jamais d'un tel discours cohérent un savoir ? (40)
Aucun, répliqua-t-il.
Donc, repris-je, le cheminement dialektikon (41) seul
marche ainsi, en éliminant les hypothèses jusqu'au point de départ
lui-même
[533d] afin
de s'affermir, et, pour dire ce qui est, l'œil de l'âme complètement
enseveli dans une sorte de bourbier barbare, il l'en tire doucement et le dirige
vers le haut en se servant comme collaborateurs et coretourneurs (42) des
arts que nous avons passés en revue, que nous avons bien des fois appelés
savoirs/sciences du fait de l'habitude, mais qui ont besoin d'un autre nom,
plus évocateur de
clarté qu'« opinion », d'obscurité que « savoir » (43) ; « réflexion »,
c'est ainsi qu'auparavant nous avons quelque part défini ça (44),
mais c'est, me semble-t-il, non pas un désaccord à propos
du [533e]
nom, à propos de [concepts] aussi vastes que ceux sur
lesquels une investigation nous est proposée…
Sûrement pas, en effet, dit-il, mais [c'est]
dire avec clarté ce qui peut seulement être visible dans
l'âme du fait de son état ! (45)
Il est donc satisfaisant, repris-je, comme auparavant (46),
d'appeler la première portion (47) « science » (epistèmèn),
la deuxième « réflexion » (dianoian),
[534a] la
troisième
« croyance » (pistin) et « imagination » (eikasian) la
quatrième ;
et ces deux-là ensemble, « opinion » (doxan),
et les deux autres, « intelligence » (noèsin) ;
et opinion d'une part [est] à propos
de (48) devenir (genesin),
intelligence d'autre part à propos d'ousian (49) ;
et ce qu'[est] ousia par
rapport à devenir (50),
intelligence [l'est] par
rapport à opinion, et ce qu'[est] intelligence
par rapport à opinion, science [l'est] par
rapport à croyance
et réflexion par rapport à imagination ; mais le rapport (analogian) [entre] ceux-ci [et] ceux
sur lesquels [ils opèrent] (51) et
la division en deux de chacun des deux, l'opinable (doxastou) et
l'intelligible (noètou) (52),
laissons tomber, Glaucon, pour ne pas nous rassasier de discours beaucoup plus
longs que ceux qui ont précédé. (53)
[534b] Mais
bien sûr, pour ma part, dit-il, sur le reste, pour autant que je puisse
suivre, ça me convient.
Et appelleras-tu aussi dialektikon celui qui saisit la
parole de la richesse de chaque [être] ? (54) Et
celui qui n'est pas en état (55),
ne diras-tu pas que moins il est en état de produire une parole [sensée] pour
lui-même
et pour les autres, moins il est en état d'intelligence vis-à-vis de cela ?
Et comment donc, reprit-il, que je le dirais !
Et donc, à propos du bien, même chose : [quelqu'un] qui
n'est pas en état de délimiter par la parole (56) en
l'isolant de toutes les autres
[534c] l'idée
du bien (57) et, comme
dans un combat, venant à bout de toutes les réfutations (58) en
mettant toute son ardeur à les réfuter non selon l'opinion (doxa),
mais selon l'ousian,
ne se fraye un passage parmi elles toutes par la parole inébranlable (59),
tu diras de quelqu'un qui est dans un tel état qu'il ne connaît
ni le bien lui-même ni aucun
autre bien, mais que si d'une manière ou d'une autre, il s'attache à une
quelconque image, c'est s'attacher par opinion (doxa), non
par science (epistèmè), et, tournant comme en rêve
et en somnolant dans sa vie présente,
parvenant dans l'Hadès avant que de
se réveiller ici-bas, [534d] s'endormir
là-dessus tout à fait définitivement. (60)
Par le Zeus, reprit-il, c'est haut et fort assurément que je dirai tout cela !
Mais bien sûr, tes propres enfants, que tu élèves et éduques
en paroles, si un jour tu les élevais en actes (61),
tu ne leur permettrais pas, comme je le pense, s'ils étaient irrationnels
comme des lignes (62),
en dirigeant dans la cité d'être
maîtres des [choses les] plus importantes ?
Eh bien, non, en effet, dit-il.
Alors tu leur poseras comme règle (63) d'entreprendre
plus que tout cette éducation
à partir de laquelle il seront capables d'interroger et de répondre
avec la plus grande compétence ? (64)
[534e] Je
poserai cette règle, dit-il, avec toi en tout cas. (65)
Ainsi donc, il te semble, dis-je, moi, que, comme un faîte aux études, la dialektikè repose
pour nous tout en haut, et qu'aucune autre étude ne puisse à bon droit être placée
plus haut, mais que nous tenons [535a] à
présent le terme des études ?
Pour ma part, certes, dit-il.
(vers la section suivante : le choix des futurs philosophes rois)
(1) Sur les raisons qui me font renoncer à traduire le verbe grec dialegesthai, voir la note 46 à ma traduction de la section sur la ligne à la fin du livre VI. C'est la lecture du texte ici traduit qui va justement nous aider à mieux comprendre ce qu'a en vue le Socrate de Platon lorsqu'il l'emploie, lui et les mots de la même famille, et le traduire en français par un simple décalque comme « dialectique », qui a fini par prendre en français un sens technique qui n'est pas nécessairement celui que Platon avait en tête ne peut que nous compliquer la tâche en nous laissant croire que nous connaissons déjà ce dont il parle !...(<==)
(2) Pour quelques commentaires sur l'esprit dans lequel j'ai fait cette traduction, voir l'introduction aux extraits traduits de La République. (<==)(3) « Cheminement
parmi... » traduit le mot grec methodos, dont vient le français « méthode », mais qui est construit sur la racine grecque hodos,
qui signifie au sens premier « route, chemin ». C'est le même
terme, que j'ai traduit alors par « plan de marche », que Socrate a
utilisé en 510b8, dans l'analogie de la
ligne, pour décrire le processus cognitif associé au dernier segment.
Et j'ai souligné dans la note sur ce
texte l'importance des termes impliquant une idée de mouvement dans
la description de ce processus, idée qui ne fait d'ailleurs que prolonger
l'image développée tout au long de l'allégorie
de la caverne. On retrouve cette insistance ici, puisqu'au mot methodos
est associé le verbe diienai (dielèluthamen)
qui signifie « aller à travers, traverser, parcourir ». Les études
les plus abstraites impliquent pour Socrate un cheminement, un véritable « mouvement », de l'âme.
On notera par ailleurs que le préfixe meta associé à
hodos dans methodos n'implique nullement l'idée de
démarche systématique et « méthodique » que l'on
associe à « méthode » en français, en particulier
depuis Descartes, mais renforce simplement l'idée de déplacement.
Et si l'on veut chercher d'autres nuances introduites par meta, c'est
du côté de l'idée de « communauté » qu'il
faut s'orienter. L'un des sens de meta est en effet « avec, en
commun avec », et il est clair que, pour le Socrate de Platon, la « méthode »
qui a sa préférence est bien un « cheminement avec »,
une « recherche en commun », bien plus qu'un travail « méthodique »
mené seul en chambre, aussi brillant soit-il. (<==)
(4) « Ce
qu'elles ont en commun » traduit le grec koinônian,
et « parenté » traduit suggeneian. Le mot koinônia
est dérivé de koinos, qui veut dire « commun » ;
son sens premier est « communauté ». C'est un terme important
dans la République, utilisé pour parler de la « communauté »
des femmes et des enfants en République,
V, 457d-466d, qui est en quelque sorte l'image de la « communauté »
qui doit régner en chacun de nous entre les différentes parties
de notre âme pour qu'une vie « communautaire » soit possible dans
la cité. Savoir distinguer ce que peuvent avoir en commun des choses
apparemment différentes, qu'il s'agisse comme ici de « sciences »
ou de tout autre chose, est une des caractéristiques principales du processus
d'« abstraction » qui doit nous permettre de progresser jusqu'aux plus
hautes « idées » et finalement jusqu'à l'idée du
bien. Le « cheminement parmi » (methodos, voir note précédente)
les sciences énumérées n'a pas pour but premier de faire
des apprentis philosophes des spécialistes de ces matières pour
elles-mêmes, mais de nous inciter, en trouvant des points communs entre
elles, à nous élever au dessus d'elles vers l'idée du bien.
Et c'est pourquoi il est si important de « cheminer » des unes aux autres,
pas nécessairement d'ailleurs de manière « méthodique »
au sens moderne, de manière à nous « familiariser » avec
elles toutes.
Et cette idée de « familiarité », dans laquelle on retrouve
la racine « famille », fait le lien avec le second terme utilisé
par Platon, celui de suggeneia, construit sur la racine genos, « race, famille, parenté », utilisé ici pour renforcer
l'idée d'un « lien » entre toutes ces disciplines.
On pourra noter que, par le choix de ces deux termes, Platon synthétise
en deux mots la double démarche qu'il décrit plus en détail
en Phèdre,
265d-e : en effet, si la koinônia met l'accent sur le
processus de rassemblement de choses apparemment diverses, c'est-à-dire
sur la « synthèse », la suggeneai, elle, met l'accent
sur l'idée d'une commune origine à partir de laquelle les « rejetons »
se multiplient, incitant plutôt à une démarche « descendante »
du parent commun vers les multiples descendants. (<==)
(5) « Rassemble
les raisons » traduit le grec sullogisthèi, du verbe
sullogizesthai, qui veut dire « rassembler par la pensée,
par le raisonnement », et dont vient le mot sullogismos, dont « syllogisme »
est le décalque français et qui fera fortune avec Aristote. Le
verbe sullogizesthai est lui-même dérivé du mot
sullogos, formé du préfixe sun- (« avec »)
et de logos, qui signifie entre autres « parole, discours »,
mais aussi « raison ». Un sullogos, c'est au sens premier un
regroupement de gens qui parlent, c'est-à-dire une assemblée,
et par généralisation, un rassemblement de quelque sorte que ce
soit, ou par spécialisation, un colloque, un entretien. Le sens premier
de sullogizesthai est donc « rassembler », mais il peut aussi
signifier « faire le compte de » (rejoignant le sens plus spécifiquement
mathématique de logizesthai « compter », issu du sens
de logos comme « compte que l'on rend à quelqu'un »
et tout simplement « compte ») ou encore « résumer »,
et bien sûr, « faire un raisonnement ».
Le verbe sullogizesthai est rare dans les dialogues (11 occurrences
en tout), et sullogismos encore plus (2 occurrences). Et ces termes
n'ont sans doute pas pour Platon le sens qu'ils prendront avec Aristote, même
s'il est vraisemblable qu'Aristote les ait empruntés à des passages
de Platon comme celui-ci. Pour Platon, le « rassemblement » que doit
faire l'esprit n'a pas à avoir le caractère « méthodique »
que lui donnera Aristote en « codifiant » le « syllogisme ».(<==)
(6) « Alliées » traduit le grec oikeia. Cet adjectif, construit sur la racine oikos, « maison », signifie au sens premier « qui appartient à la maison, domestique », et de là, « qui appartient à la famille (qui habite la même maison) », et donc « parent, allié » ; il signifie aussi « ce qui apartient en propre à quelqu'un (ce qui est dans sa maison) », et donc « privé », par opposition à « commun, public », c'est-à-dire, en grec, le « koinos » qu'on a trouvé à la racine de koinônia (cf. note 3). Platon réussit donc ici le tour de force d'exprimer à quelques mots d'intervalle presque la même idée, celle de « parenté », à l'aide de deux mots qui par ailleurs on le plus souvent des sens qui s'opposent directement (le « public » par opposition au « privé »). Et pourtant, il n'y a pas de doute sur le sens puisque, dans les deux cas, l'adjectif est mis en relation avec le pronom réciproque allèlôn, « les uns les autres » (tèn allèlôn koinônian dans un cas, allèlois oikeia, dans l'autre). Il n'en reste pas moins que ce choix a de quoi nous interpeller. Peut-être faut-il y voir une discrète suggestion que si le parcours à travers les sciences, la methodos, se fait dans une démarche, dans une recherche, commune, lorsqu'il s'agit de « rassembler par l'esprit », de sullogizesthai, c'est chacun pour soi, dans l'intimité d'une réflexion intérieure que les autres ne peuvent faire pour vous. (<==)
(7) Le verbe grec que je traduis par « j'en augure » est manteuomai, du verbe manteuesthai dont le sens premier est « rendre des oracles ». Ce verbe est construit sur la racine « mantis », « devin, prophète ». La réplique de Glaucon a donc une connotation « religieuse » que « prédire » ou « deviner », autres sens possibles de manteuesthai ne rendent pas suffisamment explicite, même si « deviner » vient en français de « devin » comme manteuesthai de mantis. A l'opposé, « prophétiser » donnerait à la réponse de Glaucon une solennité qu'elle n'a sans doute pas. (<==)
(8) Le mot grec
que j'ai traduit par « partition » est le mot
nomos, et celui qui est traduit par « prélude »
est prooimion. Ces deux termes ont une connotation musicale, mais pas
exclusivement, et Platon joue sans doute des multiples résonnances de
ces mots, qu'il est impossible de rendre en français. Nomos
est dérivé du verbe nemein, dont le sens premier est
« faire une attribution régulière de ».
De là un premier registre de sens pour nomos : « part,
portion » qui évolue vers « division de territoire »
(dont vient le français « nome »), ou vers « pâturage ».
Mais dans un second registre, l'accent est mis sur le caractère régulier
de l'attribution, sur le fait qu'il soit conforme à l'usage, ce qui conduit
pour nomos au sens « usage », puis « coutume »
et « loi » (le titre grec du dialogue de Platon appelé
en français « Les Lois » est Nomoi,
pluriel de nomos). C'est à partir de ce sens de « coutume,
loi » que nomos prend un sens spécialisé
dans le registre musical, pour désigner dans un premier temps un « mode
musical » (c'est-à-dire une « norme »
de composition musicale), puis tout simplement un « air »,
un « chant », c'est-à-dire une musique non pas improvisée, mais suivant une codification, une « partition ». Que Platon ait ici en vue le registre musical
est confirmé par le rapprochement avec prooimion, utilisé
par deux fois dans la phrase avant qu'apparaisse nomos. Prooimion
vient en effet de oimè, qui signifie « chant, poème »
(n'oublions pas que, chez les Grecs, les poèmes étaient chantés
par les raphsodes, dont Ion est un représentant mis en scène par
Platon dans le dialogue qui porte son nom). Le pro-oimion, c'est ce
qui vient avant (pro-) le chant proprement dit, c'est-à-dire
le prélude. Par extension, prooimion, comme « prélude »
en français, qui veut dire étymologiquement « ce que
l'on joue avant », dans un registre musical aussi, en vient à
désigner toute sorte de « préambule », d'« introduction ».
Et c'est en jouant sur ce double registre, mais en partant cette fois du sens
de « loi » pour nomoi que, dans Les Lois,
Platon fera introduire par l'Athénien les fameux prooimia aux
lois sur lesquels il passera plus de temps que sur les lois elles-mêmes.
Et ce rapprochement entre lois et musique n'a pas de quoi surprendre puisque,
pour Platon (cf. République,
II, 376e), comme d'ailleurs pour beaucoup de Grecs de son temps, comme en
atteste la formule mousikos anèr pour désigner un homme
instruit, la mousikè, c'est-à-dire l'ensemble des activités
placées sous la protection des Mousai (Muses), recouvre
tout ce qui a trait à l'éducation de l'âme (par opposition
à la gumnastikè, qui prend soin du corps), c'est-à-dire
toutes les disciplines « intellectuelles », dont l'étude
est poussée à son plus haut degré chez le philosophe-roi,
législateur de la cité.
La traduction de nomos par « partition », plutôt
que par « air », retrouve quelque peu le sens premier
de nomos avec le français « part » et,
sans aller jusqu'à évoquer les lois, utilise un terme musical
qui évoque plus qu'air l'idée de règle, de « contrainte »,
de quelque chose qu'il faut respecter.
Par le choix de ce mot au double registre, Platon suggère discrètement
que le dialegesthai dont il va maintenant parler est destiné
à nous mettre en « harmonie » avec le réel
qu'il nous fait appréhender, mais que ceci ne peut se faire n'importe
comment et que la pensée, pour atteindre son but, doit respecter certaines
« lois ».(<==)
(9) Comme je
l'ai indiqué dans la note sur le titre que j'ai donné
à cette section et dans la note sur 511b4
ou Socrate fait référence à tèi tou dialegesthai
dunamei, je renonce à traduire les termes de la famille de dialegein
pour permettre au lecteur de se faire sa propre idée sur leur sens à
partir du texte ici traduit. Notons cependant que le terme employé ici,
dialektikoi, est un adjectif et non un nom. Socrate ne parle donc pas
d'une catégorie de personne, mais d'une qualité qu'auraient ou
que n'auraient pas les personnes dont on parle.
Et les personnes dont on parle, ce sont hoi tauta deinoi, « ceux
qui sont forts en tout ça », c'est-à-dire dans toutes
les matières passées en revue auparavant (arithmétique,
géométrie, astronomie, géométrie dans l'espace,
harmonie). Le terme traduit par « forts », deinoi,
veut dire au sens premier « qui inspire la crainte », dans un contexte
initialement religieux, et de là « terrible, effrayant », puis « qui frappe l'imagination, étonnant,
extraordinaire » et donc « puissant, fort » ou encore « merveilleusement doué ».
Dans un langage quelque peu familier, on pourrait dire qu'il s'agit de gens « qui nous en mettent plein la vue »... Mais la simple discussion, le « dialogos », est-il possible avec de telles gens ?...(<==)
(10) Première
explicitation de ce que Socrate entend par le fait d'être dialektikos :
il s'agit d'être capable de dounai te kai apodexasthai logon.
Dounai est l'infinitif aoriste du verbe didonai, dont le sens
premier est « donner », et apodexasthai est l'infinitif aoriste
du verbe apodechesthai, dont le sens premier est « recevoir ».
Mais du fait de la multiplicité des sens de logos, on peut comprendre
la formule employée par Socrate de différentes manières,
et il n'est pas sûr qu'il ne faille pas, sinon les garder toutes, du moins
accepter une certaine polysémie. Ainsi, logon didonai peut vouloir
dire « donner la parole », mais aussi « rendre des comptes »,
ou encore « rendre raison » (c'est dans ces deux derniers sens qu'elle
est utilisée en 510c7, dans l'analogie
de la ligne). Quant au verbe apodechesthai, il signifie « recevoir »,
mais aussi « accepter », « admettre », « approuver »
ou encore « comprendre ». Ce qui semble clair, c'est que, qu'il s'agisse
ici de logon simple parole, de logon explication ou de logon
raison, il doit y avoir échange et réciprocité. Le dialektikos
est aussi bien celui qui sait ne pas monopoliser la parole et la donner aussi
aux autres que celui qui ne se contente pas de donner ses raisons,
ses explications, mais sait aussi écouter et à l'occasion
accueillir, recevoir, accepter, comprendre, celles des autres. C'est par la
confrontation des raisons, des discours, des points de vue, que l'on peut progresser
ensemble.
Mais on peut aller plus loin encore et évoquer aussi ce « logon
que l'âme parcourt tout du long [diexerchetai] avec elle-même »
qui, selon Socrate parlant à Théétète (Théétète,
189e6), constitue le dianoeisthai, ce que l'on pourrait traduire
par le « penser discursif », et que Socrate décrit encore comme
un dialegesthai intérieur de l'âme se faisant à
elle-même les demandes et les réponses jusqu'à parvenir
à une doxan (« opinion ») qualifiée de logon
(Théétète,
189e8-190a7), en accord avec l'étranger d'Élée qui
assimile dianoia (le résultat du dianoeisthai) et logos,
les définissant comme « dialogos intérieur de l'âme
avec elle-même » (Sophiste,
263e4). Dans ce context, le dialektikos ne serait-il pas aussi
celui qui, dans cet « échange » intérieur, sait à
l'occasion « accueillir » un logos qui lui vient d'un « au-delà »
du language ?
C'est pour laisser ouverte cette multiplicité de sens que j'ai décidé
de ne pas traduire ici logos, obligeant le lecteur à s'interroger
sur les sens de ce mot s'il ne lui est pas déjà familier. (<==)
(11) On appréciera
la manière dont Socrate parle de l'objet du dialegesthai : « ce dont nous disons qu'il faut le savoir (eidenai) » !
Avec cela, nous sommes bien avancés !... Non seulement Socrate se
garde bien de dire de quoi il s'agit, mais il va jusqu'à « relativiser »
sa formulation puisqu'il ne dit même pas « ce qu'il faut savoir »,
mais « ce dont nous disons qu'il faut le savoir » !
Le premier problème que doit affronter celui qui se veut dialektikos
est donc de déterminer l'objet même de sa recherche, ce qui mérite
vraiment d'être l'objet de son savoir...
Le mot traduit par « savoir » est eidenai. On pourrait donc
encore traduire ce membre de phrase par « ce dont nous disons qu'il
faut nous en faire une idée » pour rendre sensible en français
le fait que le verbe eidenai est le parfait du verbe horan, « voir » (« savoir », c'est donc en fait « avoir vu »),
verbe dont l'infinitif aoriste est idein, et qui est à la racine
aussi bien de eidos que de idea (et donc du « idée »
français), deux des termes souvent traduits par « idées ».
(<==)
(12) Je reprends ici pour traduire cette nouvelle occurrence de nomos la même traduction par « partition » qu'en 531d8 (voir note 8). (<==)
(13) « Conduit à son achèvement » traduit le grec perainei, du verbe perainein construit sur la racine peras, « terme, fin, limite, extrémité ». Une des caractéristiques du dialegesthai, impliquée par l'un des sens possibles du préfixe dia-, est d'aller jusqu'au bout, jusqu'au terme en tout cas accessible à notre entendement humain. (<==)
(14) Le grec
a seulement « onta noèton », mot-à-mot « étant
intelligible », accusatif masculin singulier qui renvoie bien sûr
à « ho nomos » dans la phrase précédente,
masculin aussi (que j'ai traduit par « la partition » pour des raisons
expliquées dans la note 8), et non pas à « hè dunamis » qui suit, féminin, que j'ai traduit
par « le pouvoir » plutôt que « la puissance » pour conserver
en français la différence des genres.
Noèton, c'est « ce qui est accessible au nous »,
c'est-à-dire à la pensée, à l'intelligence. C'est
le terme utilisé dans l'analogie de la ligne
en opposition à horaton, le « visible » pour qualifier
l'un des deux « ordres » (« lieux », « genres », le
vocabulaire est fluctuant, cf. note 3 à ma
traduction de cette section) qui seront ensuite figurés par les deux
segments du premier partage de la ligne (cf. 509d2,
sq.). Notons que le qualificatif ne s'applique pas à ce sur quoi porte
notre appréhension, mais à la démarche elle-même,
la « méthodos », le « nomos », par
quoi nous appréhendons cet ordre de choses. Déjà, dans l'analogie de la ligne, le noèton est
décrit et découpé en sous-segments par des démarches
plus que par les « objets » de ces démarches. Il semble bien
que, dans cet ordre, l'« objet » pensé soit indissociable (pour
nous au moins) de la démarche qui permet de l'appréhender (ce
qui ne veut pas dire que cet « objet » nous soit intérieur, puisqu'il
est toujours question de « cheminement » vers lui). Dans la perception
par les sens, c'est l'objet qui vient à nous et s'impose à nous ;
dans la perception par l'intelligenge, c'est nous qui allons vers l'« objet »
et le « découvrons » dans cette démarche même.(<==)
(15) Platon renverse ici l'analogie que suggère l'étymologie des termes eidos et idea, qui dérivent de formes d'un verbe qui veut dire « voir », en suggérant que c'est la vue qui cherche à imiter la démarche de l'esprit vers les « idées » et non pas le contraire. Le « nous avons dit » qui introduit la description de la démarche de la vue renvoie à l'allégorie de la caverne ici résumée, dont il faut rappeler qu'elle était, elle, introduite comme une parabole du processu d'éducation.
Si les références sont ici à la vue, les termes nomos et prooimion avaient, comme je l'ai dit, une connotation musicale qui renvoie donc à l'ouïe. Ce sont donc les deux sens principaux, ceux qui étaient mobilisés par Socrate dans sa discussion avec Hippias sur le beau, dans l'Hippias majeur, pour sa dernière tentative de définition du beau (tout aussi défaillante que les autres), comme
« ce qui nous fait éprouver du plaisir par l'ouïe et par la vue » (Hippias Majeur, 297e), qui sont ici utilisés pour fournir des « images » du dialegesthai. (<==)
(16) La formule dia tou logou utilisée ici et traduite par « par le logos » est une décomposition en ses composés du verbe dia-legesthai, puisque logos est le nom d'action dérivé du verbe legein/legesthai. Comme plus haut (voir note 10), je ne traduis pas logos, pour ne pas avoir à choisir entre ses multiples sens accceptables ici. (<==)
(17) Socrate réaffirme ici, comme il l'a déjà fait avec l'analogie du soleil et du bien et avec l'allégorie de la caverne, que c'est le bien (auto ho estin agathon) qui constitue le terme (telos) du dialegesthai. La parole, le discours, intérieur ou parlé, la raison (autant de sens possibles de logos) n'ont d'autre fin que de nous permettre de percevoir, d'apercevoir, ce qu'est le bien et d'en déduire ainsi ce qui constitue notre bien pour orienter vers lui notre vie et nos actes. Ce travail se fait au moyen (dia) du logos, mais aboutit à quelque chose qui n'est pas le logos lui-même, mais au delà du logos : il faut passer à travers (dia) le logos pour le découvrir à l'horizon de notre quête, comme le soleil est bien au delà du sommet de la colline, qui marque la limite de notre progression possible dans l'allégorie de la caverne. (<==)
(18) Le mot grec traduit par « démarche » est poreian, nom dérivé du verbe poreuein, « transporter, faire passer », lui-même dérivé de poros, « passage », qu'on retrouve dans des mots comme aporos ou aporia, pour décrire la situation bloquée (sans passage possible, sans issue) à laquelle aboutissent nombre de dialogues avec Socrate. Poreia signifie « marche, trajet, voyage » et aussi « démarche », au propre (la manière de marcher d'un homme ou d'un animal) ou au figuré. On est toujours dans l'image de l'allégorie de la caverne, où il fallait marcher pour sortir de la caverne et gravir la pente de la colline au dehors. Le dialegesthai n'est pas tant une méthode (au sens moderne) qu'une démarche, une progression vers quelque chose. (<==)
(19) Le mots grec que je traduis par « images » est eidôla. Dans cette phrase dont toute la première partie est un rappel de l'allégorie de la caverne, cette seconde étape, le « retournement » (la première est la libération, lusis), évoque le moment où le prisonnier est contraint à se retourner et découvre ce qui était jusque là derrière lui, ce dont il voyait les ombres, mais aussi le feu qui projette ces ombres et l'ouverture sur le monde extérieur. La plupart des traducteurs voient dans le mot eidôla une référence aux objets fabriqués dont le prisonnier voyait auparavant les ombres, et traduisent de manière à rendre claire cette signification (Chambry : « les figurines artificielles » ; Baccou : « les figures artificielles » ; Dixsault : « les images fabriquées » ; Piettre, Pachet, Karsenti/Prélorentzos : « les figurines » ; Cazeaux : « les marionnettes »). Le problème, c'est que le mot eidôla n'est jamais employé dans l'allégorie pour parler de ces objets fabriqués, alors qu'il y est employé, une fois et une seule, en 516a7 pour parler des « images dans les eaux des hommes et des autres choses » (ta te tôn anthrôpôn kai ta tôn allôn eidôla), c'est-à-dire de ce qu'est capable de regarder en premier le prisonnier au sortir de la caverne. On le trouve une autre fois, entre l'allégorie et la section ici traduite, en 520c4, et là, il est question de ceux que la cité a formés pour gouverner qui doivent « redescendre chacun à [leur] tour dans la demeure commune des autres et [s']habituer avec eux à examiner les choses obscures » (520c1-3) où ils « verr[ont] mille fois mieux que ceux de là-bas et [ils] reconnaîtr[ont] en chacune des images (eidôla) ce qu'elle est et de quoi [elle est image] » (520c3-5) : or, ce que l'on voit une fois revenu dans la caverne, ce ne sont que les ombres, et c'est donc cette fois les ombres elles-mêmes, et non les objets qui les produisent, que désigne le mot eidôla !... Ce que l'on peut en déduire, c'est que, si Platon a sans doute bien en vue ici principalement, sinon exclusivement, les figurines dont les prisonniers voient les ombres, le fait qu'il utilise pour les désigner un mot qui a été utilisé auparavant pour désigner d'autres représentations, les reflets dans l'eau des originaux de ces figurines hors de la caverne ou les ombres qu'elles produisent dans la caverne, montre que ce sur quoi il veut insister est plus le caractère commun à toutes ces représentations de n'être que des représentations d'autre chose, des images, que sur la spécificité de ces images particulières que sont les figurines par rapport aux ombres ou aux reflets. Hélas ! ces nuances de sens sont perdues si le traducteur varie sa traduction d'une occurrence à l'autre (ainsi, Chambry, qui traduit ici eidôla par « figurines artificielles », et Baccou qui le traduit par « figures artificielles », traduisent les deux premières occurrences par « images » ; Dixsault traduit par « reflets » la première occurrence, par « images » la seconde, et par « images fabriquées » la troisième ; Piettre traduit aussi par « reflets » la première fois, par « images » la seconde et par « figurines » la troisième ; Pachet traduit par « images » la première occurrence et par « figurines » les deux suivantes ; Karsenti/Prélorentzos traduisent par « reflets » la première occurrence, par « images » la seconde, et par « figurines » la troisième ; Cazeaux traduit par « images » la première occurrence, par « simulacres » la seconde, et par « marionnettes » la troisième ; Leroux traduit par « images » la première occurrence, par « figures » la seconde, et par « simulacres » la troisième ; seul Robin est consistent, en utilisant « simulacres » les trois fois). (<==)
(20) Le texte
grec unanime des manuscrits est ta en hudasi phantasmata theia, où theia est
l'accusatif neutre pluriel de l'adjectif theios, « divin »,
qualifiant les phantasmata (les apparitions) qui se produisent « dans
les eaux » (en hudasi). Comme je l'ai déjà dit dans la
note précédente, toute la première
partie de cette longue phrase est un rappel de l'allégorie
de la caverne et
cette référence
aux apparitions (images, reflets) dans les eaux renvoie à 516a7 où il
est question de en tois hudasi ta te
tôn anthrôpôn kai ta tôn allôn eidôla (« les
images dans les eaux des hommes et des autres choses ») et plus
encore à 516b4-5 qui
mentionne, à propos du soleil, en hudasi... phantasmata autou (« ses
apparitions dans les eaux »). Le caractère « divin » de
ces apparitions/images/reflets dans l'eau, par contre, lui, n'est pas mentionné dans
l'allégorie. Mais plusieurs traducteurs renvoient à propos de
ce qualificatif à Sophiste,
266b-d, où il est aussi question d'images naturelles (eidôla,
phantasmata, skiai), opposées aux images peintes par les hommes,
qui sont, comme ce dont elles sont images, qualifiées de theias en 266c5,
du fait justement qu'elles ne sont pas produites par l'homme.
Si ce qualificatif n'est donc pas invraisemblable sous la plume de Platon, il
n'en reste pas moins que la phrase telle qu'on la lit pose un problème
de construction d'ensemble qui a amené certains éditeurs (Ast et
Apelt, cf. note ad loc. dans l'édition Loeb de la République par
Shorey, qui, lui, défend la leçon des manuscrits) à proposer
de lire thea (« la contemplation », nominatif
singulier féminin) à la place de theia, faisant de ce
mot, non plus un qualificatif de phantasmata, mais un nom dont le rôle
grammatical apparaîtra dans une mise en parallèle les
deux parties du membre de phrase balancé par men...
de... auquel appartient le ta en hudasi phantasmata theia :
| Leçon des manuscrits | Leçon corrigé | |
| kai ekei et là |
||
| pros men en ce qui concerne d'une part |
pros de en ce qui concerne au contraire |
pros de en ce qui concerne au contraire |
| ta zôia les vivants |
ta en hudasi phantasmata theia les apparitions divines dans les eaux |
ta en hudasi phantasmata les apparitions dans les eaux |
| te kai phuta kai to tou hèliou phôs et les plantes et la lumière du soleil |
||
| eti tout de suite |
||
| adunamia une incapacité |
thea la contemplation |
|
| blepein de regarder |
||
| kai skias tôn ontôn... et les ombres des étants |
kai skias tôn ontôn... et les ombres des étants |
Ce que montre cet arrangement qui présente en colonnes la première
partie, puis les deux leçons pour la seconde partie de la mise en opposition,
c'est que, avec la leçon des manuscrits, rien ne vient répondre à adunamia
blepein, ce qui fait que, si l'on voulait traduire au plus près,
cela donnerait : « et là, par rapport aux
vivants et aux plantes et à la lumière du soleil, impossibilité
de tout de suite les regarder, mais par rapport aux apparitions
dans les eaux et aux ombres des étants, et non plus des ombres d'images
projetées
par une lumière qui en est une autre (image) à en juger
par rapport au soleil !... », c'est-à-dire une
phrase qui reste en suspens quant à ce que veut introduire le « mais »,
supposant que l'auditeur, qui se souvient de l'allégorie
de la caverne présentée auparavant, saura suppléer ce
qui manque. Cela n'est certes pas impossible à accepter, dans la mesure
où, même si l'on corrige cette partie de la phrase, toute l'énumération
dont elle fait partie, qui commence avec le début de la réplique
de Socrate par hè de ge lusis... (« Mais alors,
la délivrance... ») et se poursuit par kai metastrophè... (« et
le retournement »), puis par kai... epanodos... (« et
l'ascension... »), pour en arriver à notre kai ekei...
adunamia blepein... (« et là... inmpossibilité de
regarder... ») est en fait une phrase sans verbe (d'où les
points de suspension que j'ai introduits à la fin) qui rappelle l'allégorie
de la caverne en prélude à la seconde partie qui commence par pasa
hautè hè pragmateia tôn technôn... echei... (« toute
cette application dans les arts... produit... »), c'est-à-dire
par un sujet qui renvoie, lui, à ce qui a suivi l'allégorie,
la description des divers sujets d'étude proposés par Socrate,
et un verbe (echei) qui est le seul verbe principal de la phrase.
Il faut donc comprendre que toute l'énumération initiale dont
fait partie la section en doute est mise là pour rappeler qu'elle est
une description allégorique de « l'application dans les
arts » dont il a ensuite été question en termes
directs (ce qui était d'ailleurs dit dès les premiers mots de
Socrate introduisant l'allégorie comme illustrant « notre
nature par rapport à l'éducation et au fait de ne pas être éduqué » (514a1-2).
Il n'en reste pas moins que la leçon des manuscrits conduit à multiplier
les sous-entendus qu'il faut suppléer dans la phrase. Et si l'on peut
à la rigueur admettre que blepein (« voir, porter
le regard sur »)
est sous-entendu dans la seconde partie, ce n'est plus possible pour adunamia,
puisque ce qui devrait être sous-entendu, c'est justement son contraire.
En fait, tous les traducteurs qui retiennent cette leçon (et tous ceux
auxquels j'ai eu accès le font) donnent de la phrase une traduction
qui en est plus une reformulation enrichie
qu'une traduction et introduisent des mots qui ne sont pas dans le texte pour
expliciter la contrepartie absente de adunamia blepein :
- Chambry (Budé) : « Rappelle-toi, repris-je, l'homme de la caverne qui, délivré de ses fers, se tourne des ombres vers les figurines artificielles et vers la clarté qui les projette, qui monte du souterrain vers le soleil, et qui là, se trouvant encore incapable de regarder les animaux, les plantes et la lumière du soleil, contemple dans les eaux leurs images divines, et les ombres des objets réels, et non plus les ombres des figures projetées par cette autre lumière qui n'est elle-même qu'une image du soleil. L'étude des sciences ... produit... » On passera sur les endroits où Chambry remplace des mots du grec par des termes plus proches de ceux de l'allégorie (comme par exemple lorsqu'il traduit eidôla, « images », par « figurines artificielles » pour mieux évoquer ce qui est décrit dans l'allégorie en 514b8-515a3) ou ajoute des détails pour mieux coller à l'allégorie (comme lorsqu'il parle de « la clarté qui les projette » alors que le grec n'a que to phôs, « la lumière ») pour faire remarquer qu'il supplée au début de la phrase toute une proposition principale (« rappelle-toi l'homme de la caverne qui... ») qui n'est pas dans le texte, qu'il transforme des noms en verbes de propositions relatives (lusis devient « délivré », metastrophè devient « se tourne », epanodos devient « monte », adunamia devient « se trouvant incapable »), et, pour le problème qui nous concerne, réussit le fait d'arme, alors qu'il ne signale dans son appareil critique aucune variante sur theia, de traduire comme s'il y avait à la fois theia et thea dans le texte, un thea qui, comme les noms précédents de l'énumération, devient chez lui un verbe (« contemple dans les eaux leurs images divines ») !...
- Robin (Pléiade) : « Or, en vérité, repris-je, le prisonnier délivré de ses chaînes ; détourné des ombres vers les simulacres et vers la lumière ; sa montée hors du souterrain vers le soleil ; son impuissance, une fois arrivé là, à fixer déjà son regard sur les animaux, les plantes, sur la lumière du soleil, mais bien sur leur apparence, apparence divine, à la surface des eaux, sur des ombres qui le sont d'êtres réels au lieu de l'être de simulacres et d'être les ombres dues à une lumière qui, elle-même, à la comparer à celle du soleil, est de même sorte que les simulacres : voilà la propriété que possède toute cette étude théorique des sciences... » Comme Chambry, Robin éprouve le besoin de faire mention du « prisonnier » dont il n'est pas explicitement question dans le texte, sans toutefois ajouter toute une proposition principale ; ensuite, il commence son énumération en remplaçant les deux premiers noms par des verbes (« délivré », « détourné ») pour finir en restant sur des noms (« sa montée », « son impuissance ») ; par contre, il n'hésite pas sur le theia, insiste même sur lui en redondant le mot « apparence » qu'il qualifie et ajoute une note qui renvoie au passage cité plus haut du Sophiste, et sa traduction de cette partie de la phrase reste assez proche du grec et reproduit en français le problème que pose le grec qu'il traduit, car le « mais bien sur... » fait pendant à « à fixer son regard sur... » et ignore le « son impuissance » qui précède, et qui, bien sûr, doit être inversé dans la reprise.
- Baccou (GF90) : « Rappelle-toi, poursuivis-je, l'homme de la caverne : sa délivrance des chaînes, sa conversion des ombres vers les figures artificielles et la clarté qui les projette, sa montée du souterrain vers le soleil, et là, l'impuissance où il est encore de regarder les animaux, les plantes et la lumière du soleil, qui l'oblige à contempler dans les eaux leurs images divines et les ombres des êtres réels, mais non plus les ombres projetées par une lumière qui, comparée avec le soleil, n'est elle-même qu'une image—voilà précisément les effets de l'étude des sciences ... » Cette traduction reproduit certains des défauts de la traduction Chambry, dont elle semble s'inspirer, à ceci prêt qu'elle conserve les noms dans l'énumération au lieu d'en faire des verbes, du fait qu'elle a remplacé les relatives par deux points après la principale ajoutée. Et, pour le point qui nous occupe, tout comme Chambry, Baccou traduit comme s'il y avait à la fois theia et thea.
- Dixsault (Bordas) : « La déliaison qui affranchit des chaînes et la conversion qui détourne des ombres vers les images fabriquées et vers la lumière, la montée enfin hors du souterrain vers le soleil ; l'impuissance, une fois là, à regarder les animaux, les plantes et la lumière du soleil, la capacité au contraire du regard à se fixer sur les simulacres divins projetés à la surface de l'eau et sur les ombres des objets fabriqués projetées par cette autre lumière qui, comparée à celle du soleil, n'en est que le pâle reflet : toute la pratique des arts... possède exactement cette puissance-là... » On retrouve bien cette fois, l'énumération de noms telle qu'elle figure dans le grec (« la déliaison », « la conversion », « la montée », « l'impuissance »), sans ajout d'un verbe principal au début ou d'une mention du prisonnier mais, lorsqu'on arrive à la partie qui nous occupe, Dixsault ajoute à cette énumération un terme, « la capacité du regard à se fixer sur », qui n'est pas dans le texte.
- Piettre (Nathan Intégrales de philo 16) : « Le prisonnier de la caverne délivré de ses chaînes, qui laisse les ombres pour se tourner vers les figurines et la lumière ; sa montée hors de la caverne vers le soleil ; son impuissance à porter ses regards sur les animaux, les plantes, la lumière du soleil, qui l'oblige à contempler d'abord leurs images sur les eaux et leurs ombres, images divines et ombres d'êtres réels, et non plus ombres des figurines projetées par cette autre lumière qui n'est elle-même que l'image du soleil, voilà les effets de l'étude de toutes ces disciplines... » Piettre introduit lui aussi une mention du prisonnier et réorganise l'énumération en propositions coordonnées et subordonnées où les noms sont rendus tantôt par des verbes à divers temps, tantôt par des noms ; il transforme la relation d'opposition du men... de... grec en une principale sans verbe (« son impuissance à porter ses regards sur... ») suivie d'une relative (« qui l'oblige à... ») dans laquelle il supplée un verbe, « contempler », qui suggère que, lui aussi, traduit comme s'il y avait à la fois thea et theia.
- Pachet (Folio essais 228) : « Eh bien, dis-je, détacher les hommes de leur lien, les faire se détourner des ombres pour les orienter vers les figurines et vers la lumière, et les faire remonter depuis le souterrain jusque vers le plein soleil ; et là, à cause de leur incapacité à porter déjà leurs regards sur les être vivants, les plantes, et sur la lumière du soleil, faire que leurs regards se portent plutôt sur les apparences divines apparues à la surface de l'eau et sur les ombres des choses qui sont réellement, et non plus sur les ombres des figurines, ombres projetées par cette autre lumière qui, à en juger par comparaison avec le soleil, est elle-même comme une ombre ; eh bien c'est ce que toute la pratique des arts... possède la capacité de réaliser... » Pas de verbe principal ajouté, mais les noms de l'énumération sont devenus des verbes à l'infinitif et le simple men... de... du grec est devenu « à cause de... faire que leurs regards se portent plutôt... », c'est-à-dire que Pachet a explicité dans sa traduction tout ce qui n'est pas explicitement dans le grec en faisant en sorte que l'impuissance qui commande la première partie de l'oppositon disparaisse de la seconde.
- Cazeaux (Poche Philo 4639) : « Et ces opérations qui consistaient à défaire les chaînes, à faire volte-face des ombres vers les marionnettes et vers la lumière, à quitter le souterrain pour le soleil vers qui l'on remontait, et là, si les êtres réels, toute la nature et la lumière du soleil restaient encore interdits à la vue, à porter le regard vers les reflets divins ou les ombres des êtres réels, au lieu des ombres des marionnettes que projetait cette autre lumière, à en juger par le soleil, à partir de ces ombres mêmes—ces opérations évoquent toute l'activité laborieuse de nos disciplines. Elles ont la même capacité... » Cazeaux revient à l'option d'introduire l'énumération par un ajout explicatif (« et ces opérations qui consistaient à ») qui n'est pas dans le texte, et lui aussi transforme les noms en verbes dans des propositions infinitives et, pour la section qui nous concerne, transforme le adunamia blepein en « restaient interdits à la vue » et ajoute, pour introduire la seconde partie de l'opposition un « de porter le regard vers » pour suppléer à l'absence de pendant explicite en grec à adunamia blepein.
- Karsenti/Prélorentzos (Hatier, Classiques de la philosophie 15) : « Rappelle-toi
la libération du prisonnier : sa conversion des ombres vers les figurines
et la lumière qui les éclaire, son ascension du souterrain vers
le soleil ; et là, d'un côté, son impuissance à voir
les animaux, les plantes et la lumière du soleil, mais de l'autre, son
aptitude à voir leurs divines images sur la surface de l'eau et les ombres
des êtres (non plus celle des figurines projetées sur la paroi par
ce qui n'est qu'une image de la lumière du soleil). Si elle est faite
avec soin, toute cette pratique des arts... a précisément la force... » Ici
encore, un verbe principal absent du grec est ajouté au début de
la phrase, mais l'utilisation de la ponctuation (deux points) évite de
transformer les noms de l'énuméraiton en verbes ; pour la
partie qui nous intéresse, les traducteurs ont ajouté « son
aptitude à voir » pour suppléer à l'absence
de contrepartie à adunamia blepein dans le grec.
- Leroux (GF653) : « Cette libération de leurs liens, dis-je, et cette réorientation du regard, des ombres vers les simulacres et puis vers la lumière, et cette remontée depuis la grotte souterraine jusque vers le soleil ; et une fois parvenu là, cette direction du regard vers les apparences divines à la surface des eaux et vers les ombres des choses qui sont réellement—et non comme avant vers les ombres des simulacres, ombres projetées par une autre lumière, telle qu'elle semble une lumière remplie d'ombre si on la compare au soleil, en raison de l'incapacité de regarder immédiatement les animaux, les plantes et la lumière du soleil—voilà tout ce que cette entreprise des arts... a le pouvoir de réaliser. » Comme Dixsault, Leroux reste plus proche du grec en rendant telle quelle l'énumaration de noms décrivant les étapes de la progression (« cette libération », « cette réorientation », « cette remontée »), jusqu'à la partie de phrase dont nous nous occupons, où il intervertit l'ordre des deux membres en opposition et ajoute un « cette direction du regard » qui n'est pas dans le grec pour faire pendant au « l'incapacité » qui rend, plus loin, le grec adunamia, rendant par ailleurs l'opposition suggérée par le men... de... grec par un « en raison de... » qui introduit le premier terme de l'opposition renvoyé à la fin et précède immédiatement le « l'incapacité » qui traduit adunamia.
Certes, le sens général reste le même, mais l'impression d'ensemble est que tous les traducteurs éprouvent le besoin de mettre les points sur les « i » là où Platon reste allusif et de réécrire leur propre résumé de l'allégorie de la caverne en s'inspirant plus ou moins librement du texte de Platon.
Je pense pour ma part que la phrase serait plus satisfaisante avec, à la
place de theia, un terme qui fasse pendant à adunamia blepein,
ou au moins à adunamia. Outre la raison grammaticale d'équilibre
entre les deux parties de l'opposition, une autre raison qui me pousse à cette
conclusion est que si, comme je l'ai dit au début de cette note, le qualificatif theia pour
les phantasmata n'est pas impossible sous la plume de Platon, il reste
que tout ce passage suit de près le texte de l'allégorie dont il
reprend nombre de termes (au point même que la plupart des traducteurs éprouvent
le besoin d'en rajouter) et ce theia serait le seul « corps étranger » dans
ce rappel, et un corps étranger qui n'est pas anodin ! Introduire
en passant et dans un simple résumé un tel attribut pour des images
alors que, lorsqu'il est introduit dans le Sophiste, il est mis en valeur
par l'étranger, interpelle son interlocuteur et donne lieu à une
explication, me semble surprenant de la part de Platon, surtout dans une phrase
où l'attention
serait détournée
par le fait qu'on attend autre chose qui ne vient pas (la contrepartie du adunamia
blepein).
Si donc on accepte l'idée qu'il pourait y avoir ici une corruption du
texte, il est certain que l'option thea, « contemplation », est
celle qui vient le plus naturellement à l'esprit. Elle a pour elle de
renvoyer au theasaito de 516a9 et
au theasasthai de 516b6 dans
l'allégorie (formes conjuguées du verbe theasthai, « contempler », construit
sur la racine thea).
Mais on peut envisager une option plus osée : dans l'allégorie, theasthai est
utilisé, non pas à propos de la première période
où le prisonnier se retrouve
à l'air libre et où il ne peut encore que regarder les ombres et
les reflets dans l'eau, mais à propos de l'étape suivante, où il
devient capable de « contempler » les
objets célestes, les astres et la lune pendant la nuit, et enfin le soleil
lui-même.
Or ce qui est ici mis en parallèle avec l'allégorie de la
caverne, c'est l'étude des disciplines qui viennent d'être décrites,
arithmétique,
géométrie, astronomie, harmonie, dont Socrate vient de dire qu'elles
ne sont que le prélude à ce qui doit suivre et dont il va maintenant être
question. Il est donc vraisemblable que le parallèle n'est pas complet
et ne va pas jusqu'à
l'étape de « contemplation » ultime, qui correspond
au dialegesthai. Si donc on revient au vocabulaire de
l'allégorie, le premier terme employé pour la phase à laquelle
renvoie notre section, celle où l'on ne peut encore regarder que les ombres
et les reflets dans l'eau des hommes et des autres créatures, est sunètheia (516a5),
que j'ai traduit par « habitude », et qui est
construit sur la racine èthos, « usage, coutume, habitude »,
par adjonction du préfixe sun-, « avec »,
dans le sens de « habitude en commun », ou tout simplement « habitude » avec
implication d'une relation à autre chose ou d'une communauté entre
personnes. Dans le résumé que fait ici Socrate de l'allégorie,
où il utilise des noms qui
sont pour la plupart des noms d'action renvoyant à diverses phases de
l'allégorie
(n'oublions pas que ce que l'on décrit est un processus d'éducation,
plus que des états), un terme qui conviendrait bien ici pour décrire
la phase envisagée serait un mot grec signifiant « accoutumance »,
c'est-à-dire, non pas l'habitude, mais le processus qui produit
cette habitude. Le
verbe grec signifiant « habituer, accoutumer » est ethizein,
construit sur la racine ethos, « coutume, usage, habitude »
(de signification voisine de èthos, mais moins fréquent
que lui et de sens plus restreint, dans la mesure ou èthos a élargi
son sens à celui de « caractère,
comportement », ajoutant ainsi à son registre de sens un sens
de connotation plus individuelle et personnelle). Il existe un nom d'action dérivé
de ethizein, to ethisma,
mais il semble que ce soit un terme tardif, dont on ne trouve qu'une occurrence
chez Platon, en Lois,
VII, 793d4, au pluriel (ethismata), associé à nomima (« usages,
lois, coutumes ») et
dans un sens qui n'est pas clairement distinct de celui d'ethos ou d'èthos,
ou du nomima auquel il est associé. Et c'est là le seul
exemple d'utilisation que fournit le LSJ, qui donne comme sens « custom,
habit ».
Le Bailly cite, outre le passage cité des Lois, une seule autre
occurrence, chez Xénophon, Équitation,
VI, 13, où le mot est associé à un autre mot rare, didagma,
signifiant « enseignement, leçon », sans que sa
signification ressorte clairement entre « accoutumance » et « habitude ».
Un autre nom, ho ethismos, est donné par le Bailly avec le sens
de « action
d'accoutumer », mais aussi celui d'« usage, coutume »,
et par le LSJ avec le sens de « accustoming, habituation » et
au pluriel « habits, usages », mais ce terme ne se trouve
nulle part chez Platon, et tous les exemples fournis dans l'un ou l'autre de
ces dictionnaires proviennent d'Aristote ou sont plus tardifs. Bref, il semble
que Platon n'avait pas à sa disposition de terme ayant clairement la nuance
de sens d'« activité suscitant l'habitude » et,
si c'est bien là ce qu'il voulait exprimer, il n'est pas impensable qu'il
ait créé pour l'occasion un néologisme, comme il l'a fait
en d'autres occasions. On peut d'ailleurs noter que la plupart des noms d'action
de cette liste sont des termes rares, voire même peut-être eux aussi
des mots forgés par Platon,
et ont donc sans doute été choisis avec soin : metastrophè (« retournement »),
ne figure que 2 fois dans les dialogues, une première fois quelques pages
plus haut, en 525c5, et ici, et ce sont là les
deux seules occurrences du terme que mentionne le Bailly (le LSJ y ajoute, dans
un sens un peu différent de « turn of events »,
une citation de la Septante, la traduction grecque de la Bible effectuée
par des juifs d'Alexandrie au IIIème siècle avant J.C., c'est-à-dire
bien après Platon) ; epanodos (« ascension »)
ne figure que 3 fois dans les dialogues, en Phèdre,
267d4, quelques pages plus haut dans la République, en 521c7,
et ici, et si le Bailly fournit un peu plus d'exemples que pour metastophè,
aucun n'est antérieur à Platon (un des exemples renvoie à une
des lettres d'Euripide, mais il s'agit sans doute d'apocryphes). On trouve de
même, un peu plus loin
dans la phrase, le mot epanagogè (« élévation »)
dont c'est la seule occurrence dans les dialogues, dont le Bailly ne donne comme
exemples que cette occurrence dans Platon et une autre en Thucydide,
VII, 34, 6 ,
dans un sens faisant référence à une manœuvre contre
l'ennemi dans un combat naval. Pour l'action d'accoutumance, il pourrait donc
avoir créé un terme rappelant le mot sunètheia qu'il
avait utilisé dans l'allégorie en ne gardant que la racine ètheia qui,
justement parce qu'il se distinguait de èthos qui désigne
l'habitude acquise, alors que sunèthos n'existait
pas pour faire contraste avec un sunètheia où l'accent était
sans doute plus sur le sun- ajouté pour insister sur le fait
qu'il fallait s'habituer à quelque chose, orientait la compréhension
vers l'action d'acquisiton par opposition à l'état acquis (l'èthos),
avec une terminaison rappelant celle de paideia, l'éducation
en tant que processus, à laquelle était consacrée la discussion
depuis l'allégorie de la caverne.
Je propose donc de lire le probable néologisme ètheia à
la place de theia, et, pour rendre en français cette probable création
de Platon, je le traduis par un néologisme en français, « habituation »,
qui, comme ètheia en grec commence comme èthos et
finit comme paideia,
commence comme la traduction française de èthos, « habitude »,
et finit comme la
traduction française de paideia, « éducation ».
Finalement, pour expliquer la corruption du texte, probablement ancienne, on
peut supposer dans le texte original une élision du alpha final de phantasmata devant
le hèta initial de ètheia. Si en effet on se rappelle qu'au
temps de Platon, on écrivait les mots en majuscules uniquement, sans accents,
sans esprits, sans signes de ponctuation (et donc sans signe d'élision), et sans
espaces entre les mots, mais comme une simple suite continue de lettres, la séquence
phantasmat' ètheia ressemblait à ceci :
,
alors que la séquence des manuscrits, phantasmata theia, aurait
ressemblé à ceci :
.
On voit qu'il suffisait que les deux barres du hèta majuscule (« H »)
aient été un peu inclinées au lieu d'être bien parallèles pour que, ayant à choisir
entre un mot inconnu et une lettre mal formée, un copiste ait préféré
voir un alpha (« A »)
aux barres légèrement écartées plutôt qu'un hèta aux barres inclinées. (<==)
(21) « Du plus fiable dans le corps » traduit le grec tou saphestatou en sômati. Cette périphrase désigne bien évidemment les yeux, que le commun des mortels considère comme les organes les plus capables de nous apporter une connaissance certaine, dans l'ordre du moins que Platon qualifie justement de « visible », et qui sont ici mis en regard de tou beltistou en psuchè (« du meilleur dans l'âme »), c'est-à-dire de la partie de l'âme qui rend possible le logos. L'adjectif qu'utilise Platon, au superlatif, pour qualifier les yeux est saphès, dont le sens est « clair, manifeste, évident », et par suite « véritable, sûr, digne de confiance ». C'est donc par le degré de confiance qu'on leur accorde (« je ne crois que ce que je vois », disent nombre de personnes) que Platon caractérise ici, non sans une certaine ironie, les yeux, espérant que l'allégorie de la caverne nous aura incité à réfléchir sur cette confiance (qu'il aurait sûrement trouver piquant qu'on qualifie d'aveugle pour en augmenter encore l'intensité lorsqu'on dit par exemple : « j'ai en toi une confiance aveugle »...) que nous mettons dans la vue au détriment de ce dont elle n'est pour lui que l'image, comme il vient de le dire, l'« œil » de l'esprit... (<==)
(22) Le parallèle qui est établi est donc le suivant :
| tèn dunamin kai epanagôgèn le pouvoir et l'élévation |
|
| tou beltistou du meilleur |
tou saphestatoui du plus fiable |
| en psuchè dans l'âme |
en sômati dans le corps |
| pros tèn thean vers la contemplation |
pros tèn vers celle |
| tou aristou du plus excellent |
tou phanotaton du plus lumineux |
| en tois ousi d'entre les étants |
en tôi sômatoeidei te kai horatôi
topôi dans le lieu de forme corporelle et visible |
On notera que le parallélisme est rigoureux, à la non répétition près des mots en vert qui sont sous-entendus la seconde fois, jusqu'à l'avant dernier terme inclus. Par contre, lorsqu'il s'agit de décrire ce parmi quoi l'un est le plus excellent, l'autre le plus lumineux, le parallèlisme rigoureux cesse. Un pluriel d'un côté, et, oh surprise ! du côté des « étants », un singulier de l'autre. Un simple participe présent, ousi, participe présent au datif neutre pluriel de einai, « être », d'un côté ; un nom au singulier assorti de deux qualificatifs de l'autre. Et ce nom renvoie au « lieu », c'est-à-dire en quelque sorte à ce qui fonde l'unité de notre monde visible en lui servant de réceptacle. Quant au premier qualificatif de ce lieu, c'est sômatoeidès, qui associe en un même mot le sôma, le corps matériel, et l'eidos, la forme, l'« idée », et pourrait se traduire mot à mot par « en forme de corps », c'est-à-dire « de l'espèce des corps ». C'est cette présence d'un eidos associé au corps qui explique le second qualificatif de « visible », ou plutôt, c'est parce que notre « âme » est capable d'extraire des données brutes de la vue, qui, comme telles, ne sont que des taches de couleurs diverses, des eidè, que la vue peut alimenter notre réflexion en nous faisant prendre conscience de l'existence autour de nous d'« êtres » distincts les uns des autres dans le continuum spacio-temporel un qu'est le « lieu » visible (voir sur ce point la note 34 à ma traduction de la section 73c-77a du Ménon). Ce choix de termes qui est comme un concentré de métaphysique platonicienne qui risque d'en prendre plus d'un à contrepied, n'est certainement pas innocent. Sômatoeidès est en effet un mot rare (en dehors des occurrences dans les dialogues de Platon, on ne le trouve qu'une fois dans tous le corpus disponible sur le site Perseus, chez Strabon, un géographe ayant vécu au tournant de notre ère, en Géographie, IX, 3, 11), dont c'est la seule occurrence dans la République, et qu'on ne trouve que 9 fois en tout dans les dialogues, dont 5 fois dans le Phédon (81b5, c4, e1, 83d5, 86a2), les autres occurrences étant dans le Politique (273b4) et dans le Timée (31b4, 36d9). C'est aussi un de ces mots dont aussi bien le Bailly que le LSJ ne donnent pas d'exemples d'utilisation antérieures à Platon et il n'est pas impossible que, là encore, il s'agisse d'une création de Platon. Et même si l'utilisation du suffixe -eidès était courante en grec pour former des adjectif signifiant « en forme de.. », « de ... apparence » (ainsi, on trouve déjà chez Homère theoeidès, « semblable aux dieux, d'apparence divine », ou eueidès, « de belle apparence, gracieux »), il est difficile de croire que Platon, qui nous montre dans le Cratyle qu'il est sensible à l'étymologie des mots et y fait disserter Socrate sur les qualités requise de l'instaurateur des noms (Cratyle, 389a-391a), n'ai pas été conscient des résonnances métaphysiques que pouvait évoquer le rapprochement en un même mot de sôma et d'eidos, surtout dans un tel contexte. C'est la raison pour laquelle j'ai essayé de rendre ce rapprochement sensible en français en traduisant sômatoeidei non pas simplement par « corporel », mais par « de forme corporelle ». (<==)
(23) Cette remarque de Glaucon explicite ce qui reste sous-jacent à toute la discussion entre Parménide et Socrate dans la première partie du Parménide : ce n'est pas parce qu'on ne parvient pas à se faire une conception claire de ce que sont les « idées » qu'il faut les rejeter, si les rejeter pose autant, voire plus, de problèmes que les accepter sans trop savoir dire ce qu'elles sont. Ce n'est pas parce qu'on ne « voit » pas trop ce que peut être l'ordre intelligible qu'il faut en nier l'existence si le rejeter nous conduit à des conclusions encore plus inacceptables, comme le montrera l'étranger d'Élée en opposant fils de la terre et amis des formes dans le Sophiste. Plus généralement, ce n'est pas parce qu'on est incapable de démontrer une propositon que son contraire est vrai, incapables de rendre clair un concept que ce concept doit être abandonné. Et ce n'est pas parce que la raison, le logos, ne peut nous donner toutes les réponses, qu'il faut rejeter en bloc le logos et tomber dans la mysologie dénoncée au cœur du Phédon. (<==)
(24) « Le mode » traduit le grec ho tropos. Ce mot, dont le sens premier est « direction », et qui signifie « manière, façon » dans un sens très général, a aussi, comme nomos et prooimion utilisés plus haut, un sens à connotation musicale et signifie alors « mode, mélodie, ton chant ». C'est parce que « mode » a aussi ce double registre en français que je l'ai retenu pour traduire ici tropos. Le mot avait déjà été utilisé quelques lignes plus haut, au début de la réplique de Glaucon, dans la locution allon tropon, que j'ai rendue par « d'un autre point de vue », faute de pouvoir utiliser là une traduction qui suggère la connotation musicale du mot. (<==)
(25) « La puissace du dialegesthai » traduit (partiellement, puisque je renonce à traduire le verbe dialegesthai, pour les raisons que j'explique dans la note 1) le grec hè tou dialegesthai dunamis, formule qui est apparue pour la première fois en République, VI, 511b4 dans l'analogie de la ligne, et qu'on va retrouver deux fois encore dans les pages qui suivent (533a8 et 537d5) avant qu'elle réapparaisse dans le Parménide dans la bouche de Parménide (Parménide, 135c2) et dans le Philèbe (Philèbe, 57e7). (<==)
(26) Toute la fin de la réponse de Glaucon multiplie les termes, noms et verbes, qui évoquent le voyage, la marche, le cheminement, restant en cela dans le registre de la métaphore qui sous-tend l'allégorie de la caverne et qu'on retrouve au début de la section ici traduite avec des termes comme methodos, comme je l'ai signalé dans la note 3. (<==)
(27) Interprétée à la lumière de l'allégorie de la caverne que Socrate vient de rappeler, cette remarque sur l'incapacité pour Glaucon de suivre Socrate ne veut pas nécessairement dire que le cas de Glaucon est désespéré, mais peut-être seulement qu'il est trop pressé et que l'ascension ne peut être menée en une seule fois jusqu'à son terme. Comme l'a indiqué l'allégorie, il faut passer par des périodes d'accoutumance entre les étapes de la progression. (<==)
(28) « Empressement » traduit le grec prothumias, qui exprime la tension du thumos (la partie intermédiaire de l'âme dans la tripartition de la République) « vers » (pro-) quelque chose. Le mot peut se traduire par « bonne volonté », « ardeur », « zèle », « enthousiasme », « empressement » ou des termes équivalents. (<==)
(29) Comme dans l'allégorie de la caverne, je traduis eikona par « tableau », réservant le mot « image » pour a traduction de eidôlon (voir note 5 à la traduction de l'allégorie et note 19 ci-dessus) (<==)
(30) « Ce
que du moins ça me semble en effet » traduit
le grec ho ge dè moi phainetai. La traduction de ce membre
de phrase pose problème car presque tous les mots sont suceptibles
de plusieurs sens. Prenons-les donc l'un après l'autre :
- ho est le relatif hos au neutre singulier nominatif
([ce] qui) ou accusatif ([ce] que). Il renvoie à auto to alèthes, « le
vrai lui-même », adjectif neutre substantivé, qui
précède
immédiatement et identifie ce qu'on verrait si l'on était capable
de suivre Socrate, et qui ne serait plus une eikona (un « tableau »,
une « image », une « représentaiton »)
de ce dont on parle. Mais, selon le sens qu'on donne à phainetai,
on peut le penser sujet ou complément direct de ce verbe qui, dans ce second
cas, aurait un sujet implicite, ce qui est tout à fait possible en grec où
l'on n'a pas de pronoms personnels sujets.
- ge est une de ces particules dont le grec est friand et dont
la traduction est toujours délicate, et que souvent les traducteurs
préfèrent
ignorer pour ne pas alourdir la traduction. Le problème ici est que ge peut
aussi bien avoir un sens intensif (« certes, assurément »)
qu'un sens restrictif (« du moins »).
- dè est une seconde de ces particules, qui, elle aussi,
peut avoir plusieurs sens : soit elle a un sens temporel, lui-même variable
entre « à
présent », « déjà », « désormais » et « alors », soit
elle marque une simple transition dans le raisonnement (comme pourrait le faire
« maintenant » ou « à présent » en
français entre les étapes d'une démonstrations), soit elle peut elle aussi
avoir un sens intensif (« certes,
en vérité »).
- moi est le seul mot qui ne pose pas de problèmes dans cette
proposition c'est le datif de egô, « à moi »,
qui est complément d'attribution du verbe phainetai.
- phainetai, enfin, est la troisième personne du singulier du
présent de l'indicatif moyen ou passif du verbe phainein. Ce
verbe peut être transitif et signifier « montrer, mettre en
lumière, faire connaître », ou intransitif et signifier
« devenir visible, venir à la lumière, se montrer, apparaître ». Mais
à partir de ces sens, le verbe évolue au moyen vers un sens de « paraître » où,
comme en français, l'accent se déplace de la manifestation (« le
soleil paraît à l'horizon ») vers le doute (« il
paraît qu'elle est malade »). Ainsi, la formule phainetai,
est souvent utilisée pour signifier « il paraît », « il
semble ».
On pourrait donc aussi bien traduire (1) : « ...le
vrai lui-même qui en effet alors se montre à moi » que
(2) : « ...le
vrai lui-même, ce que du moins ça me semble en effet »,
ou encore (3) : « ...le vrai lui-même, celui qui
du moins à présent se montre à moi ».
Et ces trois options n'épuisent pas les combinaisons possibles de sens des
termes. Le seul indice pour éventuellement orienter notre choix ne vient pas
de la proposition elle-même, mais de ce qui suit, qui explicite une restriction
en se demandant si c'est ontôs (« vraiment, réellement » :
adverbe formé sur le participe présent ôn, ontos de einai, « être ») ou
pas que l'on peut affirmer ça.
Ce que l'on peut dire au delà du mot à mot des traductions, c'est que Socrate
veut à la fois insister sur le fait qu'il y a quelque chose à découvrir au
terme du parcours, quelque chose qui phainetai, qui se donne à « voir »,
mais que le caractère de « vrai » (alèthes)
de ce quelque chose reste en question et que savoir si ça ne fait que « sembler » (phainetai)
vrai ou si ça l'est ontôs est au dessus de nos forces,
comme va le préciser la suite en utilisant le verbe diischurizesthai construit
sur la racine ischus, « force », et que j'ai
traduit par « épuiser ses forces ».
Dans son ambiguïté, à l'articulation entre l'affirmation du « voir » (idein)
et l'expression du doute (ei ontôs è mè), cette
proposition relative tente de suggérer les deux. (<==)
(31) Socrate continue de jouer sur les ambiguïtés du verbe phanein puisqu'ici, c'est ce verbe, utilisé à l'actif et que j'ai traduit par « rendre visible », qui décrit le résultat de la mise en œuvre de la puissance du dialegesthai, prenant la place donc du verbe idein (« voir ») utilisé auparavant. Pour marquer le doute qui subsiste, il est utilisé à l'optatif avec an (phèneien an), rendu dans la traduction par « pourrait rendre visible ». On peut aussi remarquer que, dans le texte grec, aucun complément d'objet n'est explicité pour ce verbe, pas même par un pronom. Faut-il y voir une discrète suggestion que ce que la puissance du dialegesthai « pourrait rendre visible, faire paraître, manifester » est indicible, au delà du logos ?... (<==)
(32) « Expérimenté » traduit l'adjectif grec empeiros, qui signifie « doté de peira », peira étant un mot signifiant « expérience, essai, tentative » (on retrouve ce mot grec à la racine du français « empirique »). La puissance du dialegesthai n'est pas d'abord une affaire de « recettes », de « techniques », mais bien une affaire de pratique. C'est à force de dialegesthai, de conversations menées sérieusement et sincérement sur des sujets appropriés que l'on acquiert l'expérience du logos qui permet de le dépasser et d'atteindre à cet indicible qu'il dévoile. (<==)
(33) Glaucon reprend ici mot pour mot sous forme affirmative l'expression qu'a utilisée Socrate deux répliques plus haut sous forme négative pour couper court à une investigation sur le fait de savoir si c'est ontôs (« vraiment, réellement ») ou pas qu'on aurait accès au vrai au terme de la recherche (voir le dernier paragraphe de la note 30 ) : Socrate disait alors que ouket' axion touto diischurizesthai, Glaucon répond ici à une nouvelle question de Socrate que touto axion diischurizesthai. Oui ! cela vaut la peine d'épuiser ses forces à essayer d'aller jusqu'au bout de ce que permet le logos, même si la certitude absolue n'est pas au bout du chemin et il vaut mieux chercher à avancer, à parcourir jusqu'au bout (diienai, le verbe que vient d'employer Socrate et que j'ai traduit par « passer en revue ») les domaines de connaissance qu'il nous ouvre pour faire l'expérience (voir note précédente) de ce qu'on peut découvrir au terme plutôt que d'épuiser ses forces à disserter a priori sur la nature et la réalité de ce que l'on pourrait trouver au terme si on décidait de se lancer dans l'aventure !… (<==)
(34) « À propos de chaque ça-même » traduit le grec autou ge hekastou peri. Je n'ai pas voulu ajouter au grec où l'on ne trouve que des pronoms neutres, un mot français comme « chose » ou « être » qui pollue le texte, soit en « chosifiant » ce qui est en cause, qui est absolument n'importe quoi, soit en y introduisant un terme (« être ») qui est trop lourd de sens dans un tel contexte pour qu'on puisse se permettre de l'ajouter là où il n'est pas, surtout lorsque justement, il est utilisé aussitôt après dans la même phrase pour dire qu'on s'intéresse à ho estin hekaston, à « ce que chacun est ». L'accent de ce membre de phrase porte sur le autou, qui est renforcé à la fois par sa position en début de proposition (le peri étant rejeté à la fin du groupe nominal auquel il appartient, tournure qui n'est pas exceptionnelle en grec) et par le ge qui le suit immédiatement et qui porte donc sur lui. Ce dont il est question ici, c'est donc de tout ce qui peut être considéré comme étant un « lui », une « elle » ou un « ça » et dont on cherche justement à savoir ce qu'il est, ce qu'elle est ou ce que c'est en vérité. (<==)
(35) Le sujet de cette proposition est allè tis methodos, « quelque autre cheminement », dans lequel on retrouve le terme methodos qui a été employé par Socrate en 531d1. J'ai déjà dit dans la note 3 qu'il me semblait important de conserver dans la traduction de ce terme l'idée de « cheminement » impliquée par la racine grecque hodos (« route, chemin ») plutôt que celle qu'implique aujourd'hui le mot « méthode » qui en est le décalque français mais qui met l'accent sur le caractère « systématique » du cheminement. Ici, cette insistance est mise en évidence par le fait que c'est précisément le mot hodos lui-même qui suit methodos, utilisé au datif hodôi comme complément de moyen du verbe epicheirei dont methodos est sujet : le texte grec est en effet allè tis epicheirei methodos hodôi... (« un autre cheminement entreprend par un certain chemin... ») dans lequel le verbe est venu s'intercaler entre les adjectifs indéfinis allè et tis et le nom auquel ils se rapportent, methodos, pour permettre le rapprochement de methodos et hodôi. Il est alors pour le moins paradoxal que certains traducteurs donnent au datif hodôi le sens adverbial de « méthodiquement », suivant le parcours inverse de celui qui a conduit le mot methodos à prendre, à partir de sa racine hodos et sous l'effet du préfixe meta- qui introduit une idée de progression à travers ce que l'on parcourt (plus que de rigueur dans le procédé) le sens de parcours « méthodique » !... Que l'expression hodôi utilisée seule, comme ici ou en Phèdre, 263b7, puisse avoir un sens adverbial proche de l'anglais « in a way » (« way » est une des traductions possibles de hodos en anglais), c'est-à-dire « d'une certaine manière » (mot à mot « par un [certain] chemin »), c'est probable, et que le fait de dire qu'on suit « un certain chemin » veuille souligner qu'on ne se déplace pas n'importe comment, c'est possible aussi, mais c'est à mon avis forcer le sens que de le tirer vers celui de « méthodiquement » ou « syst&eacu