| © 2001 Bernard SUZANNE | Dernière mise à jour le 20 mai 2007 |
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(4ème tétralogie : L'âme - 2ème dialogue de la trilogie) |
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(vers la première partie : l'allégorie)
[517a]
Ainsi donc, ce tableau (2),
repris-je, ami Glaucon,[517b]
il faut l'appliquer en totalité a ce qui a été dit auparavant,
assimilant d'une part la place rendue apparente par la vue à l'habitation
de la prison (3),
d'autre part la lumière du feu en elle (4)
à la puissance du soleil ; la montée en haut d'autre part,
et la contemplation des choses d'en haut, en la regardant comme la route ascendante (5)
de l'âme (6) vers
le domaine intelligible (7),
tu ne te tromperas certes pas sur mon espérance (8),
puisque tu désires (9)
entendre parler d'elle. Mais un dieu, peut-être, sait si elle a chance
d'être vraie. (10)
A moi, en tout cas, les apparences m'apparaissent ainsi (11) :
dans le connaissable (12),
l'ultime (13) est
l'idée [517c]
du bien (14), et
elle est vue avec peine, mais une fois vue, elle force à déduire
par raisonnement (15)
qu'elle est, et comment donc ! pour toutes choses cause de tout ce qui
est droit et beau (16),
et dans le visible (17),
enfantant (18) la
lumière et son souverain (19),
et dans l'intelligible, souveraine elle-même, procurant de son propre
fond vérité et intelligence (20),
et que doit la voir (21)
quiconque est destiné à agir sensément dans la vie privée
ou dans la vie publique. (22)
Je suis du même avis que toi, dit-il, moi aussi, pour autant du moins
que j'en suis capable.
Allons donc ! repris-je. Et sois du même avis que moi sur ça
et ne t'étonne pas que ceux qui sont allés jusque là ne
veuillent plus s'occuper des affaires des hommes (23),
mais que leurs âmes aient hâte de passer pour toujours leur
temps (24)
en haut. [517d]
Car il est en quelque sorte vraisemblable (25)
qu'il en soit ainsi, si, encore une fois, il est vrai qu'il en va selon le
tableau qui a été décrit auparavant.
Vraisemblable en effet, dit-il.
Mais quoi ? Es-tu d'avis que c'est quelque chose d'étonnant que
quelqu'un qui est passé de ces contemplation, repris-je, divines (26)
aux malheurs humains ne fasse pas bonne figure (27)
et paraisse tout à fait risible lorsque, ayant encore la vue faible et
avant qu'il se soit convenablement habitué à la présente
obscurité, il est contraint, dans les tribunaux ou je ne sais où
ailleurs, de se battre pour les ombres de la justice ou pour les statues dont
ce sont les ombres (28),
et de lutter jusqu'au bout (29)
[517e]
pour ça : de quelle manière ces choses peuvent-elles être
conçues un jour par ceux qui n'ont jamais vu la justice elle-même ? (30)
Ce nest pas le moins du monde étonnant, dit-il. (31)
[518a]
Mais si du moins on avait de l'intelligence (32),
repris-je, on se souviendrait que deux perturbations adviennent aux yeux, et
de deux manières : en se déplaçant de la lumière
vers l'obscurité, et de l'obscurité vers la lumière. C'est
pourquoi, jugeant que les mêmes choses adviennent aussi dans le cas de
l'âme, chaque fois qu'on en verrait une troublée et se montrant
incapable d'examiner quelque chose, on ne rirait pas sans raison (33),
mais on rechercherait si, venant d'une vie plus lumineuse, elle a été
plongée dans le noir par le manque d'habitude, ou si, allant d'une ignorance
plus grande vers le plus lumineux, elle est rassasiée par le scintillement
plus brillant de la lumière,[518b]
et ainsi donc, on déclarerait la première heureuse (34)
de cette épreuve (35)
et de cette vie, et on prendrait la seconde en pitié, et si l'on voulait
rire d'elle, son rire serait moins risible que celui sur celle venant de la
lumière d'en haut. (36)
Tout à fait, dit-il, tu parles avec mesure. (37)
Il faut donc, dis-je, que nous jugions de la manière suivante de ces
choses, si cela est vrai : l'éducation n'est pas telle que certains,
qui en font profession (38),
disent qu'elle est. Car ils disent en quelque sorte qu'ils introduisent, eux,
de la science (39)
qui n'est pas présente dans [518c]
l'âme, comme s'ils introduisaient le vue dans des yeux aveugles. (40)
Ils le disent en effet, dit-il.
Mais pourtant, le présent discours (41),
repris-je, signifie que cette puissance (42)
est présente dans l'âme de chacun, et que l'organe (43)
par lequel chacune apprend, comme si un œil n'était pas capable, sinon
avec tout le corps, de tourner de l'obscur vers le clair, doit ainsi, avec toute
l'âme, être détourné de ce qui devient jusqu'à
ce qu'elle devienne capable (44)
de tenir ferme en contemplant dans la direction de ce qui est (45)
et du plus clair de ce qui est. (46)
Et cela, nous disons que c'est [518d]
le bien, n'est-ce pas ?
Oui. (47)
Ainsi donc, de cela même, repris-je, il devrait exister un art (48),
de la rotation (49),
de la manière dont il sera retourné le plus aisément et
le plus efficacement possible, pas pour faire naître le voir en lui, mais,
dans la mesure où il l'a déjà, mais qu'il n'a pas été
dirigé droitement et qu'il ne regarde pas ce qu'il devrait, pour le perfectionner. (50)
Il semble bien, dit-il.
Ainsi donc, les autres aretai (51),
appelées « de l'âme », risquent fort d'être quelque
chose de proche de celles du corps : car en réalité [518e]
celles qui n'y sont pas présentes au départ, on les fait naître (52)
ensuite par les usages et les exercices (53) ;
par contre, celle du penser (54)
a toutes chances, à ce qu'il semble (55),
d'être quelque chose de plus divin qui, d'une part, ne perd jamais sa
puissance (56), d'autre
part, selon la rotation (57),
devient profitable et [519a]
bénéfique ou au contraire désavantageux et nuisible. (58)
Ou n'as-tu aucunement pris conscience (59),
à propos de ceux qui sont appelés misérables d'un côté,
habiles de l'autre (60),
combien leur âmelette (61)
a la vue perçante et discerne avec acuité ce vers quoi elle s'est
tournée, car ce n'est pas qu'elle ait la vue défectueuse, mais
elle est contrainte de se mettre au service d'une mauvaise nature (62),
de sorte que plus elle regarde avec acuité, plus elle produit de maux.
Bien sûr que si, dit-il.
Pourtant, repris-je, celle qui est d'une telle nature (63),
si, taillée (64)
dès la plus tendre enfance, elle était taillée tout autour
pour éliminer ces sortes de masses de plomb [519b]
apparentées au devenir (65),
qui, pour sûr, devenant des excroissances du fait des aliments et des
plaisirs liés à de telles choses et des gourmandises (66),
tournent vers le bas la vue de l'âme ; si, écartée
de celles-ci, elle était retournée vers les choses vraies, celle-là
même, chez les mêmes hommes, verrait celles-ci avec plus d'acuité,
tout comme celles vers lesquelles elle est à présent tournée.
Vraisemblable (67),
en tout cas, dit-il.
Mais quoi ? Ceci n'est-il pas vraisemblable, repris-je, et nécessaire
d'après ce qui a été dit auparavant, que ni ceux qui sont
inéduqués et inexpérimentés vis-à-vis de
la vérité (68)
[519c]
ne pourront un jour convenablement administrer la cité (69),
ni ceux qu'on laisse passer leur temps dans l'éducation jusqu'à
la fin (70), les premiers
parce qu'ils n'ont pas dans la vie une visée unique (71),
en considération de laquelle il leur faudrait tout faire de ce qu'ils
feraient dans la vie privée comme dans la vie publique (72),
les seconds parce qu'il ne le feront pas en étant volontaires, pensant
avoir déjà été transportés vivants dans les
îles des bienheureux. (73)
Vrai, dit-il.
C'est donc notre tâche (74),
repris-je, à nous les fondateurs (75),
d'obliger aussi les meilleures natures (76)
à en venir à l'objet d'étude (77)
que, dans ce qui a précédé, nous avons dit être le
plus important, à la fois voir le bien (78)
[519d]
et entreprendre cette ascension, et après que, étant montés,
ils aient suffisamment vu, ne pas leur permettre ce qui est actuellement permis.
Qoui donc ?
Le fait de rester près de lui, repris-je, et de ne pas vouloir redescendre
vers ces prisonniers ni participer aux peines de chez eux, et aussi aux honneurs,
les plus insignifiants tout comme les plus estimables. (79)
(vers la section suivante : Pourquoi les philosophes gouverneront-ils ?)
(1) Pour quelques commentaires sur l'esprit dans lequel j'ai fait cette traduction, voir l'introduction aux extraits traduits de La République. (<==)
(2) « Ce tableau » traduit le grec tautèn tèn eicona. Le mot eikôn utilisé ici (qui a donné en français le mot « icône ») vient du verbe eikenai, qui signifie « être semblable », et aussi « avoir l'air, sembler, paraître » ou encore « paraître bon, convenir » (le participe eikôs peut aussi bien vouloir dire « convenable » que « vraisemblable »). Le mot eikôn peut aussi bien désigner une image peinte qu'une statue, une image dans un miroir, un fantôme ou une image dans l'esprit. Comme je l'ai précisé dans la note 5 à ma traduction de l'allégorie de la caverne, je traduis, dans ce livre VII de la République, eikôn par « tableau » en réservant le mot « image » pour traduire eidôlon de manière à permettre au lecteur de savoir quel est le mot grec sous-jacent. (<==)
(3) « Assimilant
la place rendue apparente par la vue à l'habitation de la prison »
traduit le grec tèn di' opseôs phainomenèn hedran tèi
tou desmôtèriou oikèsei aphomoiounta. Remarquons pour
commencer que Socrate va ici du monde réel (« la place rendue
manifeste par la vue ») à sa représentation dans l'allégorie,
alors que, dans la seconde partie de la phrase, il va de l'image (le feu) à
l'original (le soleil). Remarquons encore qu'il ne parle pas de « caverne »,
mot qui n'apparaît pas du tout dans toute cette « explication »,
mais de desmôtèrion, mot qui apparait dans l'allégorie
en 515b7,
dans la bouche de Glaucon, après qu'il ait été d'abord
question de desmois (« liens, chaînes », 514a5)
et de desmôtas (« prisonniers », 515a4).
Mais ce que l'on « assimile », ce n'est pas directement notre monde
à la caverne, ou à la prison, mais quelque chose qui est qualifié
d'hedran à autre chose qui est qualifié d'oikèsei.
Voyons donc de plus près ce que signifient ces deux mots au sens voisin,
mais qui véhiculent des images différentes.
Hedra, au sens premier, désigne tout ce sur quoi on peut s'asseoir,
et suggère l'immobilité, la stabilité. Par extension,
il en vient à désigner l'endroit où l'on réside,
c'est-à-dire
la résidence, la demeure, ou encore la partie du corps sur laquelle
on s'assied, ou même le fait de s'asseoir, et de là l'inaction.
Or le mot est utilisé ici pour qualifier ce qui nous est « rendu
apparent par la vue (di' opseôs phainomenèn) »,
expression dans laquelle on retrouve le participe présent passif du
verbe
phainein (« faire paraître, faire voir, rendre visible »),
phainomenos (à l'accusatif féminin singulier phainomenèn
pour l'accorder avec hedran), dont vient le français « phénomène ».
Le premier terme de comparaison, celui qui évoque notre « monde »,
ce n'est pas ce monde lui-même, mais l'image de stabilité que
nous en donne notre vue (opsis). Quant au second terme, ce n'est
pas la caverne, même rebaptisée prison, mais l'oikèsis,
l'habitation de cette « prison » (voir la note
7 à
ma traduction de l'allégorie pour le double sens d'okèsis),
c'est-à-dire plus probablement ce qui justifie ce nom de « prison »,
à savoir la situation d'immobilité et les chaînes qui retiennent
les hommes dans l'« habitation en forme de caverne ». Bref,
comme je le suggérais déjà dans la note citée à
l'instant, et à nouveau dans la seconde
partie de la note 13, Platon s'intéresse moins à la matérialité
du lieu de séjour des prisonniers ou de nous-mêmes, la caverne
ou le monde visible, qu'à la situation dans laquelle nous sommes par
rapport à cet environnement et à la perception que nous en
avons. La question n'est pas tant de savoir si le monde qui nous entoure,
si la caverne dans laquelle sont enchaînés les prisonniers,
existe vraiment ou pas, mais de prendre conscience du caractère « sclérosant »
pour nous de l'image que nous en donne notre sens de la vue, qui nous incite
à « camper », à nous reposer, à nous « asseoir »
sur elle, qui nous donne un sentiment fallacieux de « stabilité »
et fait en fait de nous des « prisonniers » qui ne cherchent
même
plus loin que ce qu'ils perçoivent, croyant que c'est là le tout
du réel. (<==)
(4) « La lumière du feu en elle » traduit le grec to tou puros en autèi phôs. Selon que l'on fait porter en autèi (« en elle », renvoyant à l'oikèsei, l'« habitation », dont il vient d'être question) sur to phôs (la lumière) ou sur tou puros (du feu), on peut voir là une indication que le feu est dans la caverne, pas seulement sa lumière (« la lumière du-feu-dans-la-caverne », plutôt que « la-lumière-du-feu dans la caverne »). Malheureusement, la flexibilité du grec dans l'ordonnacement des mots est telle que les deux interprétations sont possibles, comme en français. (<==)
(5) « Route
ascendante » traduit le grec anodon, formé du préfixe
ana-, « de bas en haut », et de hodos, « route, chemin ».
Anodos, c'est le chemin qui monte, ou la montée sur ce chemin.
Ce terme est à mettre en regard de anabasis, « montée »,
utilisé pour parler de l'ascension du prisonnier dans l'allégorie,
mot formé lui aussi du préfixe ana- et de basis,
« marche », substantif issu du verbe bainein, « marcher ».
On peut noter l'accumulation dans cette phrase de mots dans lesquels on retrouve
ana, à commencer par l'adverbe qui en dérive, anô,
« en haut » : tèn de anô anabasin kai thean
tôn anô tèn eis ton noèton topon tès
psuchès anodon. (<==)
(6) C'est bien à l'âme (psuchè) qu'il faut assimiler les prisonniers, et, puisqu'il s'agit pour elle d'une ascension vers le domaine intelligible, à la partie logikon de celle-ci, à l'âme raisonnable, au logos, comme je le suggérais dans la note 13 à ma traduction de l'allégorie. (<==)
(7) « Le domaine intelligible » traduit le grec ton noèton topon, formule qui a fait son apparition en 508c1 dans l'analogie du bien et du soleil, et qui se retrouve plusieurs fois ensuite, en opposition avec tôi horatôi (topôi) (le visible), ou, comme en 516c1, tôi horômenôi topôi (le domaine vu). Sur l'emploi de topos dans ces formules, voir la note 48 à ma traduction de l'allégorie. (<==)
(8) « Espérance » traduit le grec elpidos, génitif de elpis, « attente, espoir ». Socrate ne parle pas de son intention en composant l'allégorie, ou de sa « pensée », comme traduisent Chambry (Budé), Baccou (Garnier), Piettre (Nathan) et Karsenti/Prélorentzos (Hatier), mais bien de son « espérance », de son « espoir ». Ce qu'il décrit, ce n'est pas ce qu'il sait, ce qu'il connait, voire ce qu'il pense, mais bien ce qu'il espère, l'« image » qu'il se fait d'une « réalité » qu'il cherche avec ses interlocuteurs à mieux apréhender et dont il espère qu'elle est aussi proche que possible de ce qui est véritablement, mais qui reste de l'ordre des hypothèses. Il n'est pas le maître omniscient qui transmet un savoir à des élèves, mais le chercheur infatigable qui propose une espérance à des compagnons de recherche... (<==)
(9) « Tu désires » traduit le grec epithumeis, du verbe epithumein, apparenté au mot epithumia, « désir », que Platon utilise au pluriel, epithumiai, pour désigner les parties inférieures de l'âme collectivement, celles qui nous rattachent à notre corps et nous sont communes avec tous les vivants, et qui correspondent, dans l'analogie avec la cité, à la classe des artisans. (<==)
(10) « Mais
un dieu, peut-être, sait si elle a chance d'être vraie »
traduit le grec Theos de pou oiden ei alèthès ousa tugchanei,
qu'il ne faut pas traduire, comme le font Chambry (Budé), Baccou (Garnier)
et Piettre (Nathan), par un « Dieu sait si elle est vraie »,
ou par un « Dieu sait si elle a des chances d'être vraie ! »,
comme le font Karsenti/Prélorentzos, renvoyant à la « pensée »
de Socrate qui a pris la place de son « espérance » (voir note
8). Une telle traduction, en effet, constitue, en français moderne,
une formule toute faite destinée à accentuer une affirmation et
lui donner plus de poids, sans qu'on prenne conscience de ce qu'elle dit vraiment
(le dieu auquel on fait référence est bien oublié dans
la plupart des cas !...) alors qu'ici, Socrate confirme le caractère
hypothétique de ses « espérances ». Tant qu'à utiliser
une formule toute faite, il vaudrait mieux traduire par quelque chose comme :
« Et si elle est vraie ou pas, dieu seul le sait ! ».
Ceci étant dit, voyons de plus près ce que dit Socrate de l'« espérance »
qu'il vient de formuler.
Le caractère hypothétique de la formule, au de la du « ei
(si) », est renforcé d'une part par le pou initial
et d'autre part par l'emploi du verbe tugchanei : pou, traduit
ici par « peut-être », est un adverbe indéfini signifiant
quelque chose comme « en quelque sorte, peut-être, probablement »,
parfois rendu aussi par « je suppose, je pense » ; quand au verbe
tugchanein, il est à la racine, via son aoriste tuchein,
du mot tuchè, qui veut dire « sort, bonne ou mauvaise fortune,
hasard », et signifie lui-même « atteindre, rencontrer par hasard,
obtenir par le hasard », et aussi « se rencontrer, se trouver »
(au sens de « il se trouve que... »). C'est ce lien avec le « hasard »
ou la chance que j'ai essayé de conserver dans ma traduction.
Quant au « dieu » que Socrate mentionne, il n'est pas nommé.
Theos en grec est un nom commun, pas le nom d'un dieu particulier, et
encore moins une référence au Dieu unique, avec une majuscule
(rappellons-nous qu'au temps de Platon, on écrivait tout en majuscules,
sans accents, sans ponctuation et sans espace entre les mots). Sachant qu'en
grec il n'y a pas d'article indéfini, et qu'il arrive à Platon
d'écrire ho theos, le dieu, avec l'article défini
(voir par exemple Apologie,
21b3, 23a5,
30a5,
30e6,
31a7,
Criton,
54e2, Phédon,
60c2, 62c7,
67a6,
106d5),
je préfère traduire par « un dieu » pour ne pas
risquer la confusion avec « Dieu » au sens moderne.
Enfin le de qui suit theos, traduit par « mais »,
marque qu'il y a une opposition, au moins implicite, entre ce qui est dit là
et ce qui précède. En somme, ce que dit Socrate ici, c'est quelque
chose comme ceci : « moi, j'ai bonne espérance que les choses
soient comme je viens d'en donner une image, en interpétant l'image comme
je le suggère ; quant à savoir s'il en est vraiment ainsi,
ce n'est pas possible aux hommes, mais seulement à un dieu, et encore !... »
On comprend que ceux qui veulent un Platon dogmatique n'apprécient pas
de telles déclarations et préfèrent transformer les « espérances »
de Socrate en « pensées » et ses doutes en affirmations péremptoires
et en formules toutes faites dont le mot-à-mot est depuis longtemps perdu
de vue... Et l'on voit que ce Platon dogmatique n'est peut-être qu'une
création de ceux qui sont trop pressés de lui attribuer des « théories »
pour avoir ensuite le plaisir de les critiquer... (<==)
(11) « Les apparences m'apparaissent ainsi » traduit le grec ta phainomena houtô phainetai, dans laquelle on trouve deux formes du même verbe phainein, déjà rencontré quelques lignes plus haut, en 517b1, pour parler de « la place rendue apparente par la vue », et qui signifie, comme je l'ai signalé alors (voir note 3), à l'actif « faire paraître, faire voir, rendre visible, indiquer, révéler », et au moyen (comme ici dans la forme phainetai) « se montrer, devenir visible, paraître, apparaître ». Les « phainomena », participe présent passif dont vient le mot français « phénomènes », ce sont les choses « rendues visibles/apparentes ». Il ne faudrait toutefois pas prendre ici trop vite le mot « apparences », le seul que j'ai trouvé qui permette de conserver en français la communauté de racine entre le sujet et le verbe, dans un sens trop en opposition avec « réel », puisque les phainomena dont va parler Socrate commencent par l'idée du bien, qui est pour lui la plus « réelle » de toutes. L'opposition n'est pas ici entre visible et intelligible, mais entre les « êtres », quels qu'il soient, visibles ou intelligibles, et ce que nous pouvons en percevoir, en appréhender, en connaître. On est bien dans la continuité de ce qui a précédé : un dieu peut peut-être connaître la vérité des « êtres » telle qu'elle est, mais Socrate, quant à lui, et nous tous avec lui, devons nous contenter des phainomena, de ce que nous percevons par les sens ou par l'intelligence par laquelle nous avons part à l'ordre intelligible, mais qui nous donne une appréhension des intelligibles qui n'est pas plus leur être propre que l'image que nous donne la vue des choses visibles n'est la « réallité » de ces choses. (<==)
(12) « Dans le connaissable » traduit le grec en tôi gnôstôi, qui s'oppose aussi bien au en horatôi, « dans le visible » qu'au en noètôi, « dans l'intelligible », dont il est question dans la suite. Gnôston est un adjectif dérivé du verbe gignôskein, « apprendre à connaître, reconnaître », et en République, VI, 510a9, dans l'analogie de la ligne, Socrate oppose le gnôston au doxaston, l'objet de connaissance à l'objet d'opinion, et non pas à l'horaton, au visible. Ceci confirme ce que je disais dans la note précédente de la double opposition que met en œuvre Socrate : d'une part celle entre les « choses », visibles ou intelligibles, et ce qu'on peut en connaître, d'autre part celle entre visible et intelligible. Il est alors d'autant plus regrettable que certains (toujours les mêmes, cohérents dans leur trahison du texte : Chambry, Baccou, Piettre) traduisent par « monde intelligible » à la fois gnôstôi et noètôi, gommant du même coup la différence entre les deux ordres d'oppositions et faisant disparaître du même coup la distance que Socrate prend soin d'établir entre ce qui est vraiement et ce que nous pouvons en connaître (sur toute cette problématique, voir la note 74 à ma traduction de la comparaison entre le soleil et le bien). Il n'est pas étonnant que, si Kant a eu entre les mains de telles traductions de Platon, il ait eu l'impression de faire une découverte contre Platon avec sa distinction entre noumènes et phénomènes... (<==)
(13) « L'ultime » traduit le grec teleutaia, adjectif dérivé de teleutè, « fin, accomplissement, issue », souvent utilisé pour parler de la fin de la vie, c'est-à-dire de la mort, lui-même dérivé de telos, « achèvement, terme, réalisation, but, fin » aux emplois plus larges que teleutè. Ce dont va parler Socrate représente donc la limite ultime du connaissable. Et l'odeur de mort qui règne autour de ce mot n'est sans doute pas fortuite pour un Socrate qui espère que la mort lui apportera la connaissance qui lui est inaccessible dans cette vie. (<==)
(14) « L'idée du bien » traduit le grec hè tou agathou idea. Il ne faut jamais perdre de vue, quand on lit Platon, que le mot idea, traduit en général par « idée », dérive du verbe horan, « voir », dans sa forme aoriste, idein, que l'on retrouve d'ailleurs quelques lignes plus loin, en 517c5, quand il est question de « voir » cette « idée » pour agir sensément dans la vie. D'une manière générale, la suite du texte multiplie les références à la vue et au voir, puisqu'on trouve, outre le idein déjà signalé, deux formes du verbe horan l'une derrière l'autre dans ce qui suit immédiatement la référence à l'idée du bien, traduites respectivement par « elle est vue (horasthai) » et par « une fois vue (ophtheisa) ». Tout se passe comme si Platon voulait marquer la continuité qui existe, ou devrait exister, entre la vue des yeux et la « vue » de l'esprit (sur ce point, voir ma traduction annotée de la section 73c6-77a4 du Ménon, et en particulier la note 34). (<==)
(15) « Elle force à déduire par raisonnement » traduit le grec sullogistea, adjectif verbal en -teos, -tea, -teon (masuclin, féminin, neutre, respectivement) du verbe sullogizesthai, qui indique donc une idée d'obligation (ainsi, sur le verbe paideuein, « éduquer », on forme l'adjectif paideuteos, « qui doit être éduqué »). Sur le verbe sullogizesthai, voir la note 51 à ma traduction de l'allégorie. La « vue » seule de l'idée du bien ne suffit pas, il faut y joindre le raisonnement, même si la force contraignante de l'idée s'impose à la raison ; mais elle ne peut s'imposer qu'à un animal doué de raison et il faut la regarder avec les yeux de l'esprit. (<==)
(16) « Droit
et beau », orthôn te kai kalôn : deux qualités
dont l'une, droit, renvoit plutôt aux « formes » (l'ordre intelligible),
et l'autre, beau, prend sa source dans le sensible (l'ordre visible). Et droit
peut se dire aussi bien au sens mathématique qu'au sens analogique, en
un sens voisin de « juste », tout comme beau peut se dire aussi bien
d'une image peinte ou d'une statue que des « originaux » du monde visible,
ce qui fait qu'avec ces deux adjectifs, on couvre les quatre segments de la
ligne décrits juste avant d'en venir à l'allégorie de la
caverne.
Que le beau (kalos) vienne à l'esprit de Socrate tout de suite
après le bien/bon (agathos) n'est pas surprenant, puisque, pour
les grecs de son temps, l'homme de bien se désignait par l'adjectif kalokagathos,
« bel et bon », qui n'est que la fusion des deux adjectifs. Toute la
propédeutique de Socrate, que ce soit dans le Phèdre, ou
dans le discours de Diotime dans le Banquet, consiste à faire
du beau, qui peut toucher nos sentiments et nos « passions », et susciter
l'eros, le stimulant qui peut nous élever jusqu'à l'ordre
intelligible et jusqu'à la « beauté » morale qui devrait
être notre idéal. Ce qui disqualifie Hippias le sophiste, malgré
sa « science » universelle, c'est précisément qu'il est
incapable de passer des sentiments esthétiques intuitifs qu'il éprouve
à l'« idée du beau » (voir l'Hippias majeur). (<==)
(17) « Dans le visible..., dans l'intelligible... » : en horatôi..., en noètôi... Ici, Socrate n'emploie aucun terme complémentaire comme topos ou genos, qu'il a utilisés antérieurement (les deux sont utilisés côte à côte en République, VI, 509d2, et on a trouvé topos dans l'allégorie et au début du commentaire, voir note 7). Platon est parfaitement conscient des limites de toute formulation verbale pour décrire ce dont il parle ; c'est pourquoi il passe son temps à varier les expressions. (<==)
(18) « Enfantant » :
le mot utilisé par Socrate pour décrire l'action de l'idée
du bien dans le visible, tekousa, participe aoriste du verbe tiktein,
est particulièrement expressif, puisque tiktein veut dire au sens
premier « mettre au monde, enfanter », et spécifiquement d'une
mère ou d'une femelle (« mettre bas »), avant de vouloir dire
au sens figuré « enfanter, créer, produire ».
Pour son action dans l'intelligible, « procurant de son propre fond... »,
le verbe utilisé est parschomenè, participe aoriste moyen
du verbe parechein, qui veut dire « procurer », et au moyen,
« procurer de soi, par ses propres moyens, de sa propre volonté ».
Ce verbe est composé du préfixe para- (à côté)
et du verbe echein (porter, avoir).
Le premier verbe tire avec lui toute la dimension du temps, du devenir, de la
génération, alors que le second évoque plus par son étymologie
une coexistence atemporelle, une « contiguïté » qu'une « génération » :
les « idées » ne s'engendrent pas les unes les autres, mais entretiennent
entre elles des relations d'ordre « logique » qu'il faut « syllogiser ».
Le bien est « souverain (kurios) », non comme un père
par rapport à ses enfants, mais comme un roi par rapport à ses
sujets. (<==)
(19) « Son souverain », kurion : dans l'ordre visible, le bien « enfante », non seulement la lumière qui rend le visible visible, mais un « souverain » pour celle-ci (le soleil) ; dans l'ordre intelligible, l'ideé du bien est dite « elle-même souveraine (autè kuria) ». Une fois de plus, les deux ordres se distinguent et rien qui suppose le temps n'est suggéré pour l'ordre intelligible. (<==)
(20) « Vérité et intelligence » traduit le grec alètheian kai noun. Les deux sont inséparables, car, pour qu'il y ait « vérité », c'est-à-dire au sens étymologique du mot grec alètheia, « dévoilement » (a-lèthès, « vrai », veut dire au sens etymologique « non caché »), il faut qu'il y ait un ou des « esprits », une ou des « intelligences » capables de comprendre, à qui « dévoiler » cette « vérité ». (<==)
(21) « La voir » traduit le grec idein. Sur l'emploi ici de ce verbe, voir note 14. (<==)
(22) « Quiconque
est destiné à agir sensément dans la vie privée
ou dans la vie publique » traduit le grec ton mellonta emphronôs
praxein è idiai è dèmosiai. Quelques remarques sur
cette formulation :
- Mellonta est le participe présent du verbe mellein,
qui veut dire « être sur le point de », mais aussi « être
en situation de, être destiné à, devoir », avec l'idée
de quelque chose qui ne dépend pas entièrement du bon vouloir
de l'homme. L'homme doué de raison, de logos, est en quelque sorte
« condamné » à s'en servir, mais il n'est pas obligé
de le faire, et peut le faire mal. C'est pour rendre cette idée que j'ai
traduit par « est destiné à ».
- Praxein est l'infinitif futur (le futur renforce l'idée
d'un à venir, d'une destinée à accomplir) du verbe prattein,
« traverser, parcourir, achever, exécuter, accomplir », et donc
« agir, travailler, s'occuper de », dont vient le français « pratique ».
Lorsque, au livre IV de La République, Socrate veut résumer
ce en quoi consiste la justice dans la cité, il propose la formule « ta
hautou prattein » (République,
IV, 433a8), c'est-à-dire « s'occuper chacun de ses propres affaires ».
La formule eu prattein était souvent utilisée comme conclusion
d'une lettre pour dire « sois heureux dans tes affaires, conduis heureusement
ta vie ».
- Emphronôs, traduit par « sensément »,
veut dire « comme quelqu'un doté d'un phrèn, et donc
de phronèsis ». Sur le sens de ces mots, voir la note
sur phronèsis dans l'introduction à ma
traduction de la section 86d3-89e6 du Ménon, et plus généralement
la traduction et les notes de cette section.
- vie privée (idiai) et vie publique (dèmosiai) :
cela peut se lire à deux niveaux, selon que l'on reste au plan strictement
« social » de la vie de l'individu, qui gère d'un côté
ses affaires « privées (idiai) », sa maison, sa famille,
et de l'autre participe à la vie « publique » (dèmosiai,
de dèmos, le peuple, qu'on retrouve dans « démocratie »,
« pouvoir du peuple »), ou que l'on donne à idiai un sens
plus « intime » et que l'on y voit alors l'opposition entre la vie « intérieure »,
celle qui doit nous conduire à réaliser l'harmonie de notre âme
tripartite, et la vie « sociale » au sens large, privée comme
publique, dans laquelle nous devons réaliser l'harmonie avec nos concitoyens,
qu'il soient de notre « maison » ou simplement de la même « cité ».
Toute la République pousse à ce second niveau. (<==)
(23) « S'occuper des affaires des hommes » traduit le grec ta tôn anthrôpôn prattein, dans lequel on retrouve le verbe prattein rencontré dans la réplique précédente. (<==)
(24) « Passer leur temps » traduit le grec diatribein. Ce verbe est composé du préfixe dia- (complètement, à travers) et du verbe tribien, dont le sens premier est « frotter, user ». A partir de cette idée d'usure, renforcée par le dia-, le verbe en vient à signifier « passer (« user ») son temps », aussi bien dans le sens positif de « s'occuper » que dans celui négatif de « perdre son temps ». Ainsi, le mot diatribè, qui est issu de ce verbe et a donné « diatribe » en français, peut aussi bien vouloir dire « usure » que « délai, retard » ou encore « passe-temsp, jeu, conversation » ou « occupation sérieuse, travail, étude », voire « genre de vie ». Ce verbe très ouvert permet donc à Socrate de laisser planer le doute sur le bien-fondé de ce désir de se retirer dans le ciel des idées pures. Mais la phrase peut aussi se lire, dans la perspective qui est développée dans le Phédon, comme une aspiration à la mort qui, seule peut-être, permettra à l'âme de rester « pour touijours (aei) » là-haut. (<==)
(25) « Vraisemblable » traduit eikos, qui peut aussi vouloir dire « convenable, naturel, probale ». (<==)
(26) « Contemplations
divines » traduit le grec theiôn theôriôn.
Le mot grec theôria, dont vient le français « théorie »,
et dont theôriôn est le génitif pluriel, est dérivé
du mot theôros, qui désigne au sens premier une personne
envoyée pour consulter un oracle ou représenter une cité
dans une fête religieuse, en particulier aux jeux panhélléniques
(jeux olympiques, pythiques, isthmiques et néméens), la theôria
étant alors la délégation de la cité constituée
de l'ensemble des theôroi (de là vient un autre des sens
de « théorie » en français, celui de longue procession
de personnes qui se suivent). De ce sens dérive pour theôros
le sens de « spectateur », et pour theôria le sens d'« assistance
à une fête », puis d'« observation » ou encore, avec
Platon, de « contemplation, méditation, étude » et enfin
de « spéculation théorique » et de « théorie »
au sens habituel.
L'étymologie de theôros est contestée, mais une origine
possible, si l'on admet que le sens premier est bien le sens religieux d'envoyé
pour une fonction religieuse, et non celui de « spectateur » (qui renvoie
à théa, « contemplation » ou encore « spectacle »,
et au verbe theasthai, « contempler, examiner, « , dont vient
le grec theatron et son équivalent français « théâtre »),
est liée à theos, « dieu » : on a proposé
theos-ôros, c'est-à-dire « qui marque de la sollicitude
pour le dieu ». Il y a donc une certaine redondance, et en tout cas un assonance
en grec, à parler de theiôn theôriôn, et ceci
explique peut-être pourquoi Platon romp le rythme en insérant entre
les deux mots un èn d' egô, « repris-je »,
qui coupe bizarrement la phrase.
On peut rapprocher ces « théories divines » de la « contemplation »
des réalités supra-célestes (« ta exô tou
ouranou ») par les âmes qui suivent les dieux dans le mythe du
Phèdre (cf. Phèdre,
247b, sq, et en particulier 247c1-2,
où l'on retrouve le verbe theôrein). (<==)
(27) « Ne fasse pas bonne figure » traduit le grec aschèmonei, du verbe aschèmonein, composé d'un a- privatif at d'un verbe construit sur le mot schèma (dont vient le français « schéma »), qui veut dire au sens premier « manière d'être », et de là « forme, figure extérieure », puis « figure » au sens géométrique ou rhétorique (à propos de schèma, voir la note 7 à ma traduction de la section 73c6-77a5 du Ménon). Par ce verbe, Platon tire toute la problématique des « formes » : quelle est la « bonne figure » pour un homme ? N'est-ce que ce qui est de l'ordre de l'« apparence » extérieure ou y a-t-il plus ?... (<==)
(28) On retrouve
là les termes du début de l'allégorie : les ombres
(skiai), les statues, sauf que ces dernières ne sont plus des
andriantas, statues d'hommes sexués, comme en 514c1
(voir note 13 à ma traduction de l'allégorie),
mais des agalmata, terme plus général désignant
au sens les parures ou joyaux réservés aux rois ou aux dieux,
et de là en particulier les statues qui les représentent dans
leurs temples ou ailleurs et que l'on adore, puis enfin toute statue (comme
je l'ai signalé dans la note 13 déjà mentionnée,
c'est le mot qu'emploie Socrate dans le Ménon pour parler des
statues de Dédale : Ménon,
97d, sq). On peut supposer que « les ombres de la justice »,
ce sont les jugements rendus par les tribunaux humains, et « les statues
dont ce sont les ombres », les lois faites par les hommes et sur la
base desquels sont rendus ces jugements, lois qui sont censées donner
l'image de la justice, et qui d'ailleurs, notons-le, étaient souvent,
dans la Grèce de Socrate et de Platon, gravées sur des tables
de pierre, des murs ou des stèles (ainsi à Athènes, les
publiait-on sur le monument orné des statues des dix héros éponymes
sur l'agora), ce qui justifie le terme d'agalmata. Les ombres de la justice,
c'est la condamnation de Socrate, et les statues dont ce sont les ombres, ce
sont les lois d'Athènes qui ont permis que cette condamnation injuste
soit pourtant légale et que, pour cette raison, Socrate s'y soumette
plutôt que de violer la loi.
Cet exmple choisi par Socrate pour illustrer les troubles de « vision »
des prisonniers est intéressant, car il s'appuie sur une « création »
de l'homme qui est de l'ordre « intelligible », mais qui peut aller
jusqu'à prendre une forme « matérielle » visible lorsqu'elle
devient des mots gravés dans la pierre, et redevient à la fois
immatérielle et « vivante » lorsqu'elle fonde les jugements qui
s'appuient sur elle comme ses « ombres ». Ce seul exemple permet donc
de parcourir tous les segments de la ligne, depuis les « images » de
justice dans nos actes et dans nos discours jusqu'à l'« idée »
de la justice elle-même.
Mais il y a plus, car la justice, c'est le thème de fond de toute la
République, et les lois sont le couronnement de l'œuvre des hommes
en ce monde (tout comme les Lois couronne et clôt le cycle des
dialogues), la trace créatrice de leur raison imitant le démiurge
ordonnant la création, le kosmos (mot grec signifiant « ordre »),
pour mettre de l'ordre dans leur « création » propre d'animaux
« politiques » logikoi (raisonnables), la « cité »
(polis). Et il y a toutes raisons de penser que, pour le Socrate de
Platon, la justice telle qu'il la redéfinit entre les lignes de la République,
l'harmonie qu'il doit réaliser en lui et autour de lui pour être
pleinement ce qu'il est appelé à être, c'et, au sens
le plus plein, l'« idée/idéal » de l'Homme.
Ainsi donc, le passage des andriantas aux agalmata de justice
ne nous changent pas de perspective : c'est bien dans les deux cas
de l'homme qu'il s'agit, sauf que dans le premier cas, on parlait de l'homme « animal »
et que dans le second, au retour de l'« ascension » vers la lumière
du bien, on parle de l'« idée de l'homme »... (<==)
(29) « Lutter ardemment » traduit le grec diamillasthai, que l'on a déjà rencontré en 516e9 : sur ce verbe, voir note 65 à ma traduction de l'allégorie de la caverne. (<==)
(30) « Ceux
qui n'ont jamais vu la justice elle-même » traduit le grec tôn
autèn dikaiosunèn mè popote idontôn. On retrouve
dans cette expression la forme idontôn du verbe horan, « voir »,
proche du mot idea, et la formule autèn dikaiosunèn
que certains traduisent par « la justice en soi ».
Toute cette longue phrase qui commence à « Es-tu d'avis... »
et se termine ici par « n'ont jamais vu la justice elle-même »
prolonge en quelque sorte l'allégorie en revenant sur le « retour
dans la caverne » et donne en fait une image en raccourci de ce que risque
d'être la vie du philosophe, image dans laquelle on peut voir une allusion
au procès de Socrate. Mais ce n'est pas que ça. Il ne faut pas
s'obnubiler sur le procès. En fait, toute la vie du philosophe, toute
la vie de Socrate, n'est effectivement qu'un long combat pour la justice
(la préposition utilisée tant avec le verbe agônizesthai,
« se battre », qu'avec le verbe diamillasthai, « lutter jusqu'au
bout », est peri, qui veut dire avec de tels verbes, « pour,
en faveur de ») au milieu de gens qui n'ont aucune idée de ce qu'elle
est, parce que la justice, telle du moins que la comprend Socrate et qu'il essaye
de nous la faire comprendre, dans la République en particulier,
est en fin de compte l'« idée/idéal » de l'homme, le bien
de l'homme, et que c'est par elle et par elle seule qu'il peut espérer
un jour rejoindre pour toujours les « réalités divines »
après lesquelles il languit. Et ce combat se place sur deux plans, dont
la vie de Socrate nous donne un exemple parfait : faire respecter la justice
et les lois dans les tribunaux et ailleurs (ce qui nous renvoie au procès
de Socrate et à l'Apologie), et dépenser toute son énergie
à tenter de résoudre le problème suivant : comment
faire comprendre un jour ce qu'est la justice à ceux qui ne l'ont jamais
vue (précisément le problème auquel s'attelle Socrate dans
la République).
Et cette longue phrase qui, lue ainsi, résume la vie du philosophe, est
soumise, sur le mode interrogatif, au jugement de Glaucon (et à celui
du lecteur) pour voir si elle provoque son « étonnement » (est-ce
« quelque chose d'étonnant (ti thaumaston) », premier
pas selon le Socrate du Théétèté (Théétète,
155d) vers la philosophie. Elle commence par une question à Glaucon
que va expliciter la description de l'âme tombée des contemplations
divines dans les ténèbres de la « caverne » pour se clore
sur la question que se pose cette âme qui lutte pour la justice, mais
qui pourrait aussi bien être une question posée à Glaucon :
comment faire comprendre la justice à des gens qui ne l'ont jamais vue
telle qu'elle est (en fait, on obtient une phrase tout à fait compréhensible
en supprimant toute la partie centrale et en ne gardant que le début
et la fin : « tode oiei ti thaumaston [...] hopèi
pote hupolambanetai tauta hupo tôn autèn dikaiosunèn mè
pôpote idontôn », « Es-tu d'avis que c'est quelque
chose d'étonnant [...] la manière dont ces choses peuvent
être conçues un jour par ceux qui n'ont jamais vu la justice elle-même ? »).
On commence dans l'ordre de l'oiesthai (oiei), du sentiment personnel
(oiesthai veut dire « avoir l'impression que, avoir le sentiment
que, croire personnellement) pour finir dans l'ordre de l'idein (idontônn,
dernier mot de la phrase en grec), du « voir », mais d'un voir exprimé
sous une forme qui rappelle les ideai par sa forme et qui les concerne
dans la phrase. La phrase invite donc Glaucon (et le lecteur) à faire
le chemin qu'elle décrit et à imiter la vie de Socrate en quête
de la justice qui fait l'homme, même si « la justice elle-même »,
on ne la « voit » pas...
De plus, la phrase nous met en présence des trois « plans » correspondant
aux trois niveaux de l'âme : l'ordre du « divin » qui n'est
accessible qu'à la partie supérieure de l'âme, le logos ;
l'ordre du « matériel », dans lequel même la justice est
« statufiée » sous forme de caractères gravés dans
la pierre, et qui est celui à cause duquel notre âme est dotée
de « passions », d'epithumiai ; le plan enfin du « jugement »,
celui de la partie intermédiaire de notre âme, le thumos,
qui doit choisir d'exerver son « agressivité » en « se battant »
pour l'un ou l'autre des ordres antérieurs. Et ce niveau du jugement
est présent tant au niveau du dialogue, où Socrate fait appel
au jugement de Glaucon, qu'au niveau de l'image suggérée par le
discours, où il apparaît sur les trois plans : au plan des
« idées », puisqu'il est question de la justice, qui est le critère
par excellence du jugement, au plan matériel, puisqu'on y parle des dikastèriois,
des « tribunaux », bâtiments tout matériels qui sont les
« temples » de la justice, au plan intermédiaire enfin du « combat »
permanent pour la justice impliqué par le choix des verbes utilisés.
Mais si l'on évolue sur trois plans, on n'y retrouve que deux ordres
d'« activités » : celui du « sentiment personnel »,
l'oiesthai, qui est le résultat du jugement ou du manque de jugement
de chacun, et celui du « voir » (idein), qui est commun aux deux
ordres « divin » et « matériel ». Et c'est là
le point important dont veut nous faire prendre conscience Platon : il
n'y a pas vraiment de discontinuité du point de vue de notre « intelligence »
entre l'ordre « visible » et l'ordre « intelligible », car le
« voir » du sensible implique déjà une opération
de l'esprit. On ne « voit » pas Socrate ou un carré avec nos
yeux, mais simplement des taches de couleurs différentes (et encore,
car la couleur est déjà une « abstraction », un « nom »,
un « logos », dès que je la pense comme telle), et il
faut que notre esprit s'en mêle, que notre logos « abstraie »
et « nomme » des entités distinctes dans ce que nos yeux perçoivent
(voir dans l'allégorie 515b4-5 et la
note 18) pour que nous puissions « parler »
(legein) de « Socrate » ou de « carré » (voir
sur tout cela mes notes à la traduction
de la section 73c6-77a5 du Ménon). La vraie rupture n'est
pas entre « visible » et « intelligible », mais entre sensations
« brutes », qui laissent encore notre « logos » dans
le « noir » tant qu'il n'exerce pas son activité sur elles, et
« intellection » qui leur donne « sens », « logos ».
Elle n'est pas dans les « êtres » eux-mêmes, même
si ceux-ci sont de plusieurs « ordres », mais dans les niveaux de « perception »
que nous en avons. Et c'est la même « raison », le même
« logos » et lui seul, qui perçoit par le même ordre
d'opération, l'idein, l'« image » de Socrate qui
me parle et l'« image » de la justice dont il me parle. (<==)
(31) Glaucon, qui en reste au niveau de l'image de l'homme ébloui qui revient dans l'obscurité, ne s'étonne pas qu'il n'y voie goutte. Mais il ne s'étonne pas non plus que quelqu'un, fût-ce Socrate, ait pu voir « la justice elle-même », ou que les hommes se battent à son sujet sans vraiment savoir de quoi ils parlent...(<==)
(32) « On avait de l'intelligence » traduit le grec noun echoi. On retrouve dans cette formule le nous dont on vient de nous dire (cf. 517c4) qu'il était le produit dans l'ordre intelligible de l'idée du bien. (<==)
(33) « Sans raison » traduit le grec alogistôs, adverbe dérivé de l'adjectif alogistos, lui-même dérivé de logos via le verbe logizesthai, qui veut dire « faire usage de son logos », et en particulier « calculer », au sens mathématique comme au sens figuré. Agir de manière alogistôs, c'est donc agir sans (le a- privatif) faire usage de son logos, sans réfléchir, sans faire preuve de raison. (<==)
(34) « On déclarerait heureuse » traduit le grec eudaimoniseien. Sur le verbe eudaimonizein, voir la note 56 à ma traduction de l'allégorie. (<==)
(35) « Épreuve » traduit le grec pathous, génitif de pathos, mot que l'on a déjà rencontré au début de l'allégorie (en 514a1, voir note 5 à ma traduction de l'allégorie), et qui désigne toute chose que l'on éprouve, que l'on subit « passivement », par opposition à ce que l'on fait de manière « active ». (<==)
(36) En d'autres termes, il est moins ridicule de rire des efforts de celui qui tente de s'élever vers la lumière et de sortir de la caverne que de se moquer de celui qui a le courage d'y redescendre après avoir contemplé le soleil d'en haut. (<==)
(37) « Avec mesure » traduit le grec metriôs, dans lequel on trouve l'idée de metron, de « juste mesure », qui sera centrale dans le Politique. (<==)
(38) « Qui en font profession » traduit le grec epaggellomenoi, participe présent/aoriste moyen du verbe epaggellein, dont le sens premier est « annoncer, déclarer, proclamer », particulièrement en parlant de déclarations publiques. On pourrait donc traduire par « qui le clament publiquement ». Il peut aussi vouloir dire, surtout au moyen, « promettre », et, par suite, « faire profession de », sens qui convient bien ici, puisque les gens dont il est question sont, comme le montre la suite de la phrase, des gens qui se posent en éducateurs, sans doute les sophistes. Mais ce verbe a aussi un sens plus « technique » en droit attique : il veut dire alors « sommer un orateur de se soumettre à la dokimasia », c'est-à-dire à un examen de son droit à prendre la parole à l'assemblée (ekklesia) ou devant un tribunal. Or, la forme epaggellomenoi utilisée ici peut aussi être lue comme un participe présent passif, ce qui fait qu'on pourrait aussi bien traduire « qui sont sommés de justifier de leur droit à parler ». Il n'est pas impossible que Platon ait eu les deux sens en vue en écrivant ce texte. (<==)
(39) « De la science » traduit le grec epistèmès. Sur le mot epistèmè, voir la note introductive à ma traduction de Ménon, 86d3-96d1, et la traduction et les notes de cette section. Le mot est au génitif, employé au sens partitif, ce qui justifie la traduction par « de la science » plutôt que par « la science ». Les sophistes, certains du moins, ne prétendaient pas apporter à leurs élèves toute la science, mais certaines connaissances dans des domaines spécifiques. (<==)
(40) On remarquera l'insistance de Platon à comparer l'« intelligence » avec la vue, même au delà des connotations implicites du mot idea dont j'ai dit qu'il dérive de idein, « voir ». La comparaison proposée ici souligne la futilisté de ceux qui prétendent donner l'« intelligence », le « savoir », et prépare les réflexions qui suivent : les yeux ont une « faculté » implicite de voir, et celui qui montre quelque chose à quelqu'un ne met pas la vue dans ses yeux, il se contente d'en diriger l'utilisation. De même l'âme a une capacité « naturelle » à « connaître », à « contempler » l'intelligible, et le plus que l'on puisse faire est de diriger son « regard » vers les « spectacles » appropriés (voir note 26 sur le mot theoria). (<==)
(41) « Discours » traduit le grec logos, que l'on pourrait aussi traduire, dans ce contexte, par « argument », ou encore « histoire », au sens de l'« histoire » que constitue l'allégorie de la caverne qui vient d'être proposée par Socrate. (<==)
(42) « Puissance » traduit le grec dunamin, que l'on pourrait aussi traduire par « faculté » ou « aptitude ». Dunamis, dont vient le français « dynamique », dérive du verbe dunasthai, qui veut dire « avoir en soi la capacité de, être capable de ». (<==)
(43) « L'organe » traduit le grec organon, dont vient justement le mot français « organe ». En grec, organon signifie au sens premier « instrument », et peut désigner toutes sortes d'instruments, et pas seulement les « organes » du corps conçus comme des « instruments » : des instruments de chirurgie ou de musique, par exemple, ou encore des outils de travail ou des machines de guerre. Le mot peut aussi être utilisé pour désigner l'outil par excellence du raisonnement, la logique, et c'est pour cette raison que l'ondonne le nom d'Organon à l'ensemble des traités de logique d'Aristote. (<==)
(44) « Elle devienne capable » traduit le grec dunatè genètai, avec dunatè, « capable », féminin, qui ne peut renvoyer qu'à holèi tèi psuchèi, « toute l'âme », dont il a été question peu avant, et non pas à to organon, « l'organe », qui est neutre en grec. Il y a dans l'âme une puissance (dunamin) qui la rend capable d'apprendre grâce à un organe qui est à sa disposition. Mais c'est bien l'âme elle-même qui apprend, qui contemple, qui oriente son « organe » d'apprentissage et de compréhension dans la direction de son choix. (<==)
(45) « De ce qui devient..., dans la direction de ce qui est... » traduisent respectivement le grec ek tou gignomenou et eis to on, dans lequel on trouve les participes présents des verbes gignesthai, « devenir », et einai, « être ». Mais on notera que, par l'éducation, l'âme doit « devenir (genètai, 3ème personne du singulier du subjonctif aoriste de gignesthai) capable... » L'âme incarnée est intermédiaire entre l'ordre du devenir dans lequel elle se meut et l'ordre de l'être qu'elle a la « puissance » d'appréhender. (<==)
(46) L'analyse
de l'allégorie et de ce qu'elle « signifie (sèmainei) »
que propose ici Socrate ne va pas de soi et mérite qu'on y regarde de
plus près. Socrate suggère ici que l'allégorie montre que
chaque âme a en elle la faculté (dunamin) d'apprendre et
semble minimiser le rôle de l'éducateur, alors qu'une lecture rapide
de l'allégorie laisse l'impression que le rôle de celui qui vient
libérer le prisonnier enchaîné et le force à se retourner
et à gravir la montée escarpée est prépondérant.
Mais, outre le fait que Socrate annonce d'entrée qu'il va décrire
un processus « naturel (phusei, 515c5 ;
cf. note ad loc.) », il faut bien remarquer
que, même si un tiers intervient, il ne fait que pointer vers ce qui est
donné à voir et « tirer » le prisonnier dans la montée,
mais que c'est bien le prisonnier lui-même qui voit, qui bouge, qui gravit
la pente, qui sort de la caverne, contemple le soleil et en déduit ce
qu'il y a à en déduire. Rien n'est à proprement parler
transmis du « maître » vers le prisonnier libéré.
Le « maître », si tant est qu'il faille employer ce mot qui n'apparaît
jamais dans l'allégorie (les tournures qui font explicitement référence
à un tiers y sont le plus « anonyme » et neutre possible, se
limitant ici ou là à un tis, « quelqu'un », sans
plus de précisions), joue tout au plus le rôle de stimulateur et
d'incitateur, voire à l'occasion de « premier de cordée »
aidant parfois son compagnon à se hisser vers le sommet.
L'esprit, l'âme capable d'intelligence, est dotée d'un « organe »,
d'un « œil », auquel il ne s'agit pas de donner la vue (voir note
40), mais qu'il faut simplement « tourner » dans la bonne direction.
Mais cet « œil » de l'âme raisonnable s'appuie sur l'œil du
coprs et plus généralement sur tous nos sens, et en fin de compte
sur tous le corps, pour acquérir la « matière première »
sur laquelle exercer sa sagacité. C'est ce que suggère cette nouvelle
analogie avec l'œil du corps, mais un œil qui ne pourrait se mouvoir qu'avec
le corps tout entier. Et c'est aussi ce que suggère, dans l'allégorie,
le fait qu'à chacun des trois niveaux où j'ai dit que l'on considérait
l'âme, les prisonniers, qui en représentent la dimension « intelligente »,
les porteurs, qui en représentent la dimension « volitive »,
et les statues, qui en représentent la dimension « corporelle »
(voir note 13 à ma traduction de l'allégorie),
c'est un homme complet que l'on voit. Certes, seul le prisonnier gravit la colline,
mais le prisonnier n'est pas seulement une « tête », un logos,
il est un homme entier, lié au départ à sa place dans la
caverne, et qui ne peut commencer à progresser vers l'intelligible que
si son corps veut bien suivre, que si ses yeux veulent bien regarder... La justice
n'est finalement rien d'autre pour le Socrate de Platon dans la République
que l'aptitude de l'âme à faire « marcher » d'un seul pas
ces trois « hommes », à installer l'harmonie entre ces trois
niveaux de l'âme.
Une harmonie, certes, mais pas n'importe quelle harmonie. Une harmonie qui permette
à la raison, au prisonnier, de se tourner vers les réalités
intelligibles, de ne pas en rester au niveau de l'ordre du « devenir »
(les gignomenoi), mais de s'élever (dans un « devenir »
qui est la vie même) au niveau de ce qui « est » (to on)
sans jamais changer et qui donc seul peut servir de « point de repère »
à ce « devenir » qui est le nôtre et dont nous sommes en
grande partie maîtres (sur ce plan-là du moins). (<==)
(47) La question finale de Socrate sur le bien (tagathon) qu'on dit être « le plus clair de ce qui est (to phanotaton tou ontos) » permet à Glaucon de répondre oui sans qu'on soit sûr qu'il a suivi toutes les explications préalables de Socrate, puisqu'elle ne fait que reprendre sous forme interrogative ce qu'il a dit sous forme affirmative en 517b8-c5. (<==)
(48) « Art » traduit le gec technè, dont vient le français « technique ». La technè est de l'ordre du savoir-faire pratique, pas de la connaissance « théorique ». Elle concerne au premier chef les « artisans » de toutes sortes, dont la fonction est de fabriquer des productions concrètes. (<==)
(49) Dans
ces lignes, Platon multiplie les termes utilisés pour parler du « retournement »,
de la « rotation » de l'esprit vers les réalités intelligibles.
Ici, le mot traduit par « rotation » est periagôgè,
terme qui peut aussi désigner la « révolution » de l'univers
ou des astres dans le ciel, et qui renvoie au verbe periagein utilisé
dans l'allégorie en 515c7 pour parler
du prisonnier qui est forcé de « tourner le cou », et
à l'adjectif verbal periakteon utilisé en 518c8 pour parler
de l'« organe » de l'âme qui « doit être détourné
de ce qui devient ».
Ailleurs, on trouve le verbe strephein et ses composés, (strephein,
518c7, pour parler de l'œil qui tourne avec tout le corps ; metastraphèsetai,
en 518d5, pour parler de la manière dont cet « organe » « sera
retourné »), verbe qui signifie « tourner, retourner, tordre,
enrouler », et dont vient le mot strophè, qui désigne
l'action de tourner et, via le mouvement de rotation des chœurs antiques en
scène lors de leurs chants, la « strophe » qu'ils chantaient
alors ; et aussi le verbe trepein (tetrammenôi, en
518d6, pour parler du regard qui n'a pas été « dirigé/tourné
droitement ») autre verbe signifiant « tourner, diriger, se tourner
vers », et dont vient le mot tropos, « direction, manière,
manière de se comporter », qu'on retrouve dans le mot français
« phototrope », par exemple.
Au delà du procédé de style d'un auteur qui veut éviter
la monotonie, on peut penser que Platon varie ainsi le vocabulaire pour souligner
les limites de toute analogie quand on passe du visible à l'intelligible.
(<==)
(50) « Perfectionner »
traduit le grec diamèchanèsasthai, infinitif aoriste du
verbe diamèchanèsthai, dans lequel on trouve le préfixe
dia-, équivalent grec du latin per- de « perfectionner »,
et le verbe mèchanèsthai, construit sur le nom mèchanè,
dont vient le français « mécanique », et dont la forme
dorienne machana a donné le latin machina et le français
« machine ». Mèchanè, c'est toute invention ingénieuse,
machine de guerre ou machine de théâtre, par exemple, ou encore,
au sens figuré, un expédient, un artifice, une machination. Mèchanasthai,
c'est donc « imaginer ou arranger avec art, fabriquer, machiner, produire,
provoquer », en bonne ou en mauvaise part.
Dans le texte qui nous occupe ici, diamèchanèsasthai s'oppose
à empoièsai, traduit par « faire naître »,
et a pour complément d'objet un touto qui renvoie à to
horan, « le voir ». Bref, l'éducateur n'est pas le poiètès,
le créateur de la vue dans (en-, qui devient em- devant
le p de poiein dans le verbe empoiein) l'« œil »
de l'esprit, mais simplement son « mécanicien », celui qui essaye
de la faire fonctionner proprement en utilisant tous les artifices propres à
atteindre cet objectif.
On voit là l'humilité de Platon, qui a consacré la plus
grande partie de sa vie à l'éducation, en fondant et dirigeant
l'Académie, et qui se ravale ici au rang de simple « mécanicien » !
Et quand on rapproche ceci de certains passages du Phèdre sur
les limites de l'écriture (voir Phèdre,
274b-277a), on peut penser que les dialogues eux-mêmes ne sont que
quelques mèchanai, quelques « machinations » de plus,
léguées à la postérité par un « mécanicien »
de l'esprit pour aider, avec un peu de chance, certains de leurs lecteurs attentifs
à tourner leur esprit dans la bonne direction, et non pas des traités
dogmatiques essayant à toute force de faire entrer dans l'esprit des
lecteurs le « point de vue » d'un autre. Les dialogues ne contiennent
pas de « théories », mais se contentent de pointer vers des « objets
de contemplation, des theôrèmata, qui leur sont extérieurs.
(<==)
(51) Pour les raisons qui me font choisir de ne pas traduire le mot aretè, dont aretai est le nominatif pluriel, et pour les sens de ce mot, voir la section qui lui est consacrée dans ma présentation du Ménon. Disons ici pour faire court qu'aretè désigne de manière générale ce qui fait l'« excellence » d'une personne, d'un animal ou d'une chose. Dans la mesure où l'homme est un être complexe, doté d'un corps et d'une « âme », elle-même « composite », son « excellence », son « aretè », dépend dans une large mesure du point de vue sous lequel on le considère, voire de la partie de lui dont on parle : ainsi, on pourra parler de l'aretè de son œil ou de son oreille, aussi bien que de son aretè dans le combat, dans la misère ou en tant que gouvernant. Certes, toutes ces aretai doivent se hiérarchiser par rapport à la finalité ultime de l'Homme, à l'aune desquelles elles doivent toutes se mesurer. Parler, comme ici des aretai qui sont attribuées à l'âme, ou, pour rester plus près du texte grec (aretai kaloumenai psuchès), des « aretai qui sont appelées 'de ll'âme' », c'est considérer les diverses « qualités » qui, chacune dans son domaine spécifique d'activité, contribuent à faire de l'homme, et pas simplement de son corps, un homme « excellent » par rapport à ce que signifie « être homme ». (<==)
(52) « On les fait naître » traduit le grec empoieisthai, infinitif présent passif du verbe empoiein déjà rencontré en 518d5 (voir note 50). On ne fait pas naître la vue dans l'œil (du corps ou de l'esprit), mais on peut « faire naître » dans l'œil la qualité d'acuité du regard, ou d'aptitude à reconnaître des caractères écrits, ou de précision dans la reproduction de ce qu'il voit, etc. (<==)
(53) « Par
les usages et les exercices » traduit le grec ethesi kai askèsesin.
Ces deux mots sont au pluriel. Le premier, ethos, signifie « coutume,
usage, habitude ». Il ne faut pas le confondre avec èthos
(êta, e long, initial au lieu d'epsilon, e bref), de signification voisine
et de même origine linguistique, dont le sens a évolué vers
une connotation plus spécifiquement morale, avec le sens de « caractère »,
et dont vient le français « éthique ». C'est sans doute
du fait de cette connotation plus morale du second que Platon a choisi le premier,
plus neutre quand il s'agit de parler d'habitudes du corps aussi bien que de
l'esprit. Je le traduis par « usages », mot intermédiaire entre
« coutumes » et « habitudes » pour conserver la dimension « sociale »
de ce processus « éducatif ».
Le second mot, askèsis, dérive du verbe askein,
qui signifie « façonner, travailler des matériaux », puis
« disposer avec art, parer, orner » et encore « assouplir par l'exercice,
s'exercer à », en particulier lorsqu'il s'agit d'athlètes,
mais aussi au sens figuré, à propos de « vertus » morales
ou intellectuelles. C'est du mot askèsis, « exercice »,
et en particulier « exercices gymniques », et de là « genre
de vie des athlètes », que vient le français « ascèse ».
On notera que l'adjectif verbal askèton, « qui peut s'acquérir
par l'exercice », est une des options qu'offre Ménon comme source
de l'aretè dans la question qui ouvre le dialogue qui porte son
nom (Ménon,
70a2). (<==)
(54) « Celle du penser » traduit le grec hè tou phronèsai, dans lequel on trouve l'infinitif aoriste phronèsai du verbe phronein, construit sur la racine phrèn et renvoyant à la phronèsis. Sur tous ces mots, voir la note introductive à ma traduction de la section 86d3-96d1 du Ménon.(<==)
(55) « Risquent fort... », « ...a toutes chances... », « ... à ce qu'il semble... » : Platon n'épargne aucun effort pour manifester qu'on est dans l'ordre de l'hypothétique, mais en même temps, il choisit ses termes avec précision. D'un côté, les aretai multiples du corps et de l'âme kinduneuousin... (de pouvoir s'acquérir par les usages et les exercices) : le verbe utilisé, kinduneuein, évoque au sens premier l'idée de danger, de risque, même si, comme le verbe français « risquer », il peut être utilisé dans des contextes où toute idée de danger est absente (par exemple : « il risque de venir nous voir demain »). Il y a bien danger ici, celui de ne pas faire le nécessaire pour susciter et améliorer en nous ces aretai. De l'autre, le penser tugchanei... (d'être quelque chose de plus divin) : le verbe utilisé ici, tugchanein, évoque l'idée de tuchè, la chance, la bonne fortune. C'est bien pour nous une « chance » que d'être doués de cette phronèsis, de cette « aptitude à penser », qui est la marque propre des hommes. (<==)
(56) « Puissance » traduit le grec dunamin, déjà rencontré en 518c5 (voir note 42). (<==)
(57) « Rotation » traduit le grec periagôgès, déjà rencontré en 518d4 (voir note 49). (<==)
(58) « Profitable
et bénéfique, ...désavantageux et nuisible » :
les adjectifs utilisés dans le grec sont : chrèsimon kai
ôphelimon, ...achrèston kai blaberon. Sur les deux premiers,
voir la note 13 à ma
traduction de la section 77a5-80d1 du Ménon. On retrouve,
avec l'a- privatif, la racine commune chrès-, qui évoque
l'idée d'utilité en un sens plutôt matériel (chrèmata,
ce sont les biens matériels, la fortune, la richesse), dans l'adjectif
achrèston. Quant à blaberon, il dérive de
blabè, « dommage, tort », en particulier dans un sens
juridique. On peut penser que, dans chaque paire d'adjectifs, le premier met
plutôt l'accent sur la composante corporelle et matérielle en l'homme,
et le second y intègre la dimension « sprituelle » liée
à l'âme.
Cette phrase dans son ensemble introduit une opposition entre, d'un côté,
des aretai multiples, tant du corps que de l'âme, qui sont
suceptible d'être acquises, et de l'autre une unqiue aretè,
l'« aptitude à penser », le phronèsai, qui nous
est donnée par nature (puisqu'elle ne peut pas s'acquérir) et
ne peut se perdre, mais peut être bien ou mal utilisée (l'opposition
est marquée en grec, d'une part par le hai allai aretai
initial, « les autres aretai », qui s'oppose au hè
tou phronèsai, dans lequel le hè, article défini
au nominatif féminin ne peut que renvoyer à hai aretai,
féminin aussi, et qui montre que le « penser » est aussi une
aretè, et d'autre part par l'emploi des particules men/de
(d'une part, d'autre part) : hai men allai aretai..., hè
de tou phronèsai...). On se retrouve ici dans la même
problématique que dans le Protagoras, où Socrate, partant
d'une position dans laquelle il pense que l'aretè ne peut s'enseigner
(« ouch hègoumai didakton einai aretèn », Protagoras,
320b4-5) face à un Protagoras qui prétend l'enseigner, semble
défendre à la fin l'opinion qu'elle est une « science (iepistèmè) »,
et donc à ce titre « enseignable », face à un Protagoras
qui refuse ses conclusions (cf. Protagoras,
361a-d), et dans le Ménon, qui tourne en totalité autour
de la question de savoir comment l'aretè « échoit
aux hommes (paragignetai tois anthrôpois) » (Ménon,
70a3), et semble arriver à des conclusions exactement opposées
à celles du Protagoras. Et ce qui est dit ici nous donne peut-être
une « clé » pour surmonter les apparentes contradictions entre
ces dialogues, contradictions que sont prompts à souligner ceux qui cherchent
plus dans les dialogues des « théories » platoniciennes que des
provocations à penser par un « mécaniciende l'âme »
ou un « opticien de l'esprit » (voir note 50).
Si Socrate n'arrive pas aux mêmes conclusions avec Protagoras et avec
Ménon sur le même problème, ce n'est pas parce que Platon
a « évolué » entretemps et changé de « théorie »,
c'est simplement parce qu'il n'a pas affaire au même interlocuteur dans
les deux dialogues, qu'il ne se place pas sur le même plan, qu'il ne cherche
pas à nous « vendre sa salade » et à nous imposer ses
théories, changeantes ou pas, mais à nous aider à critiquer,
au sens constructif du terme, des points de vue différents qui ont cours,
et que la meilleure manière de critiquer un point de vue, c'est encore
de le faire de l'intérieur, et dans sa propre « conhérence »,
pour mieux en dévoiler les incohérences. C'est parce qu'il ne
sert de rien de discuter avec quelqu'un qui ne met pas le même sens que
vous derrière les mêmes mots en faisant comme si l'on parlait de
la même chose. Face à un Protagoras qui refuse la transcendance
et prône le relativisme de l'homme-mesure, il faut montrer qu'il est impossible
d'arriver à l'unité des aretai, qui ne peut trouver son
fondement que dans la transcendance du « bien » ultime de l'homme et
qu'on ne peut que s'en tenir à un logos qui se limite au logizesthai
dans son sens le plus « mathématique » de « calculer » :
calculer, soupeser le pour et le contre de chacun de nos actes en matière
de « plaisir » immédiat ou futur (mais dans un futur limité
à l'horizon de la vie) qu'ils nous procurent, et agir pour maximiser
le rendement total en plaisir ; et alors, oui, l'aretè qui
nous permet d'exceller dans ce « calcul » doit pouvoir s'appuyer sur
une « science » de la mesure des plaisirs, et donc s'enseigner. Mais
le cynisme même d'une telle approche calculatrice, qui est dans la logique
même des principes soutenus par Protagoras, effraye ce dernier, qui ne
peut se résoudre à l'accepter. Dans une telle approche, qui ne
cherche pas à exposer ce que pense Socrate, ou Platon au moment où
il écrivait le Protagoras, mais à expliciter sans honte
les conséquences de la position de l'interlocuteur et à nous faire
réagir, nous lecteurs, à une telle « doctrine » (celle
de Protagoras), il n'y a pas une aretè de l'homme, mais une multitude
de « facultés » d'adaptation correspondant aux différentes
situations et aux différents « organes » qui nous sont donnés
pour y faire face et notre aptitude à penser, notre phronèsis,
n'est plus qu'une « machine à calculer » pour sommer le plaisir
que nous engrangeons.
Protagoras est à l'aise dans l'abstraction et n'hésite pas à
parler de politikè aretè (cf. par exemple Protagoras,
322e2-323a1), comprend les questions de Socrate sur l'unité des aretai,
mais ne se rend pas compte des contradictions qu'impliquent ses positions sur
différents sujets et son incapacité à accepter toutes les
conséquences de ses doctrines. Ménon, lui, est incapable de comprendre
ce que veut Socrate lorsqu'il cherche une unité dans les aretai.
Seul l'intéresse le résultat pratique, comment acquérir
le plus vite possible la richesse et le pouvoir en quoi il voit le seul objectif
digne d'un homme bien né, et donc du seul type d'être humain digne
d'intérêt, et il est incapable de suivre Socrate dans les subtilités
de son analyse, confondant phronèsis et epistèmè.
Lui ne s'embarrasse pas des « états d'âme » qui empêchaient
un Protagoras d'accepter les conséquences de ses doctrines, et se satisfait
parfaitement des « calculs » et autres machinations qui pourraient lui
permettre d'atteindre plus vite son objectif, qu'il se contente d'exprimer plutôt
en termes de richesse et de pouvoir qu'en termes de plaisir, pour, à
sa manière, satisfaire à l'opinion. A un tel interlocuteur qui
ne jure que par l'« expérience », Socrate va faire constater
que l'expérience prouve justement que l'excellence, l'aretè,
même politique, même conçue comme il la conçoit, n'a
jamais réussi à être transmise, même de père
en fils, et il va essayer de lui faire comprendre que l'aretè
de l'homme ne peut venir que du bon usage qu'il fait de la « faculté »
qui le distingue de tous les autres animaux, et qui est justement ce « don
divin (theia moira) » de la phronèsis, dont il est
ici question, que tous ont en eux, mais que tous n'utilisent pas pour leur plus
grand bien (voir sur tout cela les notes à ma
traduction du Phédon, et en particulier des sections 86d3-89e9
et 96c10-100c2).
Bref, comme il le dit ici, il est tout aussi légitime de parler d'aretai
multiples pour un homme aux multiples facettes vivant dans l'ordre du devenir
et du multiple, que d'aretè unique pour un homme qui doit justement
construire son unité, et donc son « excellence » à partir
de cette multiplicité, à l'aide du « don divin » qui le
spécifie en tant qu'homme. Simplement, il faut dans chaque cas savoir
de quoi l'on parle, et surtout comprendre la hiérachie qui existe entre
ces différents plans, qui correspond aux différents niveaux de
l'allégorie : l'unité est au sommet, dans l'idée du
bien déclinée en bien de l'Homme, mais au départ,
l'homme est statue, porteur et prisonnier, et chacun de ces niveaux est lui
même multiple ; et, de la caverne au sommet de la montée,
on croise plusieurs ordres de réalités, qui, chacun, nécessitent
des aretai spécifiques. Protagoras veut bien tourner la tête,
mais refuse de sortir de la caverne ; Ménon, lui, ne veut même
pas tourner la tête, et veut simplement être le plus prompt à
tirer parti des ombres. Quant au Socrate de Platon, il voudrait bien nous faire
détourner la tête du spectacle qu'offrent les « ombres »
projetées par Protagoras aussi bien que Ménon. Il n'en est que
plus regrettable que la plupart des commentateurs lui prêtent (à
lui ou à Platon) les opinions qu'il ne fait que caricaturer pour nous
en détourner. Reste que si cela nous en détourne malgré
tout, il aura atteint son but, qui n'était pas de faire de ses lecteurs
des spécialistes de ce que pensait Socrate ou Platon au IVème
siècle avant J. C. à Athènes, mais des gens capables de
penser par eux-mêmes ici et maintenant et de tourner leurs esprit vers
le soleil qui luit au haut de la colline... (<==)
(59) « Prendre conscience » traduit le verbe ennoein, déjà rencontré en 516e3, où je l'ai traduit par « se mettre dans l'esprit », qui est son sens littéral (voir note 61 à la traduction de l'allégorie), mais convient moins bien ici. (<==)
(60) « Misérables
d'un côté, habiles de l'autre » traduit le grec ponèrôn
men, sophôn de. Ponèron est un adjectif dérivé
de ponos, « effort, peine, travail, souffrance », qui veut dire
au sens premier « qui donne du mal, de mauvaise qualité », et
de là, au sens moral, « mauvais, méchant, malhonnête ».
Ces termes dérivent du verbe penesthai, « se donner de la
peine, travailler à », puis « être dans la peine, dans
la gène », dont vient aussi le mot penia, « gêne,
pauvreté ». L'adjectif français « misérable »
garde une trace de ce passage de la pauvreté matérielle à
la méchanceté morale.
Quant au terme que j'ai traduit par « habiles », ce n'est autre que
sophos (au génitif pluriel), le mot habituellement traduit par
« sage » que l'on retrouve dans philo-sophos. Au sens premier,
ce mot veut en effet dire « qui sait, qui maîtrise un art ou une technique,
habile », sens qui convient mieux ici que « sage » !... Ceci
dit, il y a sans doute une certaine ironie de la part de Platon à forcer
le sens de ce mot pour l'appliquer à des « coquins » qui font
un mauvais usage de leur habileté. (<==)
(61) Je traduis par ce néologisme construit sur « âme » comme femmelette sur femme le mot psucharion, qui est effectivement un diminutif de psuchè, « âme », utilisé ici dans un sens dépréciatif. (<==)
(62) « Une mauvaise nature » traduit le grec kakiai, substantif dérivé de kakos, « mauvais », qui est l'opposé d'agathos, « bon ». To kakon, c'est le mal, et ta kaka, que l'on trouve à la fin de la phrase, ce sont « les maux », qu'il vaut mieux laisser au pluriel, comme le fait Platon ici, pour éviter de donner à la phrase un sens trop « moral », et aussi pour éviter de tomber dans un manichéisme qui opposerait trop vite une « idée du mal » à l'idée du bien : il y a une « idée du bien » qui doit guider notre action, mais il n'y a sur terre que des maux, individuels et multiples. (<==)
(63) « Celle qui est d'une telle nature » traduit le grec touto to tès toiautès phuseôs. Le sujet de toute la phrase qui commence est constitué d'un démonstratif neutre (touto) suivi d'un article neutre utilisé seul (to) avec un complément de nom (tès toiautès phuseôs). Ce touto neutre renvoit à « to psucharion », neutre aussi en grec, et sujet de toute la fin de la dernière réplique de Socrate. Comme j'ai traduit ce terme par « âmelette », féminin, je suis obligé de conserver le féminin ici. Ce sujet pronominal est repris vers la fin de la phrase par to auto touto, en 519b4, traduit par « celle-là même ». (<==)
(64) « Taillée » traduit le grec koptomenon, du verbe koptein, qu'on retrouve en composition avec le préfixe peri-, « autour », dans la forme periekopè, le mot suivant koptomenon dans le grec, traduit ici par « elle était taillée tout autour ». Koptein peut vouloir dire « frapper d'un coup sec, tailler, frapper une monnaie, trancher, hacher, taillader », et au figuré, « harceler, fatiguer », bref désigner diverses actions qui implique une forme de violence. Il ne s'agit pas ici de prendre l'enfant par la douceur, mais de « tailler dans le vif » pour éviter les « enflures » et les « bousoufflures » dues aux excès e toutes sortes... (<==)
(65) « Pour éliminer ces sortes de masses de plomb apparentées au devenir » traduit le grec tas tès geneseôs suggeneis hôsper molubdidas. Genesis, dont geneseôs est le génitif, et dont vient le mot français « génèse », est le substantif dérivé du verbe gignesthai, « devenir, naître », via sa forme aoriste genesthai. Genesis peut aussi vouloir dire «