© 1998, 2001 Bernard SUZANNE Dernière mise à jour le 2 décembre 2001
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Archives e-mail :
Pourquoi Platon détruit-il Athènes en même temps que l'Atlantide ?
(à propos de Timée, 25b-d)

8-9 août 1998


Cette page fait partie de la version française des archives e-mail d'un site, Platon et ses dialogues, dont le propos est de développer une nouvelle interprétation des dialogues de Platon. Les archives e-mail reproduisent le texte édité au format HTML de mails que j'ai échangé sur diverses listes consacrées à Platon ou à la philosophie antique.

From: "Richard Denis England" <9503964e@student.gla.ac.uk>
To: "Bernard Suzanne"
Date: Sat, 8 Aug 1998 11:47:00 +0100
Subject: Timæus and Critias

Cher Mr Suzanne

Je vous écrit pour vous poser une simple question :

"Pourquoi Platon détruit-il à la fois l'Atlantide et l'ancienne Athènes ?"

Qu'une Atlantide corrompue, sans lois et insolente ait été vaincue par une Athènes modérée, sage et vertueuse ne présente pas de problème en soi, mais que les deux subissent en fin de compte le même sort sous les coups de la nature a de quoi laisser perplexe.

La plupart des commentateurs (par exemple Taylor, Cornford, Gill, Hackforth, Friedlander) soit ne traitent pas le problème, soit le font d'une manière qui laisse à désirer. Welliver suggère que les deux furent détruites par des cataclysmes naturels de manière à marquer la séparation entre la préhistoire et l'histoire, mais que Platon détruise une cité vertueuse - en fait la cité idéale- doit avoir une signification majeure.

Je suis d'accord avec l'hypothèse de Dombrowski que cela marque l'abandon final par Platon d'un utopisme absolu qu'il répugnait à rejeter tout à fait dans la République.

Je serais très intéressé à connaître votre opinion sur cete question.

Richard England


To: "Richard Denis England" <9503964e@student.gla.ac.uk>
Date: Sun, 09 Aug 98 11:54:19 +0200
Subject: Re: Timæus and Critias

Deux remarques pour commencer : (1) ce n'est pas Platon qui détruit Athènes, mais Critias (je veux dire que Platon met l'histoire dans la bouche de Critias, et il faut en tenir compte, tout comme on ne donne pas le même poids, dans le Banquet, au discours d'Aristophane, à celui d'Agathon ou à celui de Socrate) ; (2) Critias mentionne la destruction d'Athènes dans son résumé au début du Timée, mais, pour une raison qui reste à déterminer, il n'en arrive pas jusque là dans le Critias, car le dialogue s'interrompt avant.

Pour moi, la réponse à votre question passe par une meilleure compréhension de ce que Critias tente de faire avec son récit et de la raison pour laquelle le dialogue est inachevé. Et la manière dont je comprends cela est que le Critias a été délibérément laissé inachevé par Platon au moment même où "Zeus, le dieu des dieux qui règne par les lois" (Critias, 121b) est sur le point de prendre la parole dans l'assemblée des dieux qu'il a convoquée pour élaborer un plan en vue de remettre de l'ordre dans le désordre qui règne dans les affaires humaines. Le Critias, qui, dans l'arrangement des dialogues en tétralogies que je crois retrouver, est le dialogue central de la 7ème et dernière trilogie (les tétralogies se composent d'un dialogue introductif et d'une trilogie ; la 7ème tétralogie est introduite par le Philèbe et inclut la trilogie Timée/Critias/Lois) est le "test" (krisis en grec, dont vient le nom Critias) ultime du lecteur au terme de la longue progression à travers les dialogues : il fait le tri entre ceux qui acceptent l'histoire de Critias et ne discernent pas ses manigances, ce qui fait qu'ils regrettent de n'avoir pas la fin de l'histoire, et ceux qui ont compris, au terme long entraînement au contact de Socrate, que les dieux ne sont pas là pour remettre de l'ordre dans les affaires des hommes, en tout cas pas de la manière dont Homère et Critias suggèrent qu'ils le font, mais que Zeus a doté les hommes d'un "logos" pour s'occuper d'eux eux-mêmes et introduire le "kosmos" ("ordre" en grec) dans leurs cités à l'aide de lois, en prenant exemple sur le "kosmos" de la création tout entière décrit dans tous ses détails par Timée, et que cela se fait à la manière de l'Athénien des Lois, qui élabore les lois d'une cité nouvelle encore à créer cependant qu'il gravit les pentes du Mont Ida, en Crète, vers la grotte de Zeus.

Mais où est le problème avec Critias ? Eh bien ! pour commercer, il est le chef des Trente Tyrans qui ont presque détruit Athènes à la fin de la guerre du Péloponnèse, avec l'aide de Sparte, l'ennemi héréditaire (je suis au courant du fait que, récemment, certains spécialistes ont émis des doutes sur l'identification du Critias du dialogue avec le chef des Trente, aux motifs que les indications généalogiques et chronologiques données par le Critias du dialogue ne cadreraient pas avec cette identification ; mais, pour ma part, j'ai du mal à croire que, pour un lecteur des dialogues de la seconde moitié du IVème siècle avant J. C., soit environ un demi-siècle après ces événements, un Critias mentionné en lien avec Socrate pouvait être qui que ce soit d'autre que le tyran sanguinaire qu'il avait été accusé de fréquenter ; de plus, comme nous allons le voir dans la suite, Critias passe son temps à mentir, et a de bonnes raisons d'en prendre à son aise avec l'histoire...) Avec Alcibiade, il fait partie des principaux "associés" de Socrate dont les actes ultérieurs valurent à Socrate sa condamnation, ou du moins jouèrent un rôle prépondérant dans celle-ci (Alcibiade ouvre, dans un dialogue qui porte son nom, et Critias ferme, dans le Charmide, la trilogie introductive qui ouvre le cycle des dialogues ; le cas d'Alcibiade est plus tard réglé dans le Banquet, où c'est lui-même qui explique ce qu'il en est en vérité de sa relation avec Socrate et qui le blanchit de toute responsabilité dans ses agissements ; le Critias est le "procès" de Critias, où, là encore, de la propre bouche de l'inculpé, nous allons entendre ce qu'il a fait des leçons de Socrate et pouvoir le juger). Dans notre dialogue, on le voit en très bons termes avec Hermocrate, l'un des principaux généraux Syracusains, qui joua un rôle prépondérant dans la faillite de l'expédition de Sicile, prélude à la chute d'Athènes dans la guerre du Péloponnèse (Hermocrate dont el nom signifie "doué du pouvoir d'Hermès, le messager des dieux"...)

Mais qu'attendait-on de Critias et que fait-il ? Le programme proposé pour la trilogie annoncée Timée/Critias/Hermocrate est établi par Socrate en Timée, 19b-c. En gros, Socrate demande à ses interlocuteurs de donner vie à l'"idéal" de la République qui vient d'être rappelé (ici encore, je sais que le résumé qui commence le Timée n'est pas celui du dialogue intitulé "La République"--autre temps, autre lieu, autres interlocuteurs--, mais c'est bien le résumé des idées présentée dans la République, et les idées sont hors du temsp et de l'espace, ce qui est très exactement ce que Platon veut suggérer en dissociant ces idées de leur matérialisation antérieure dans la République). Pour répondre à cette demande, Critias, avec l'aide d'Hermocrate, qui lui sert d'huissier, ne propose rien moins que de réécrire l'histoire, que de fabriquer de toutes pièces une nouvelle Iliade, un nouveau conte à la manière d'Homère, n'hésitant pas à suggérer que Solon a perdu son temps en rédigeant des lois pour Athènes et serait devenu bien plus célèbre s'il avait lui-même rédigé le conte que lui, Critias, est sur le point de raconter (Timée, 21c) !... Est-ce là ce que prône Socrate à la fin de la République lorsqu'il critique Homère et les poètes, et promeut l'action politique et l'activité législatrice ?...

N'oublions pas que Critias, en plus de son activité d'homme d'état, est aussi considéré comme un sophiste, et que, dans un poème dont un fragment est conservé dans le Contre les Mathématiciens de Sextus Empiricus (IX, 54 ; Diels, Fragmente der Vorsocratiker, Critias, frag. B, XXV), il suggère que les dieux sont l'invention d'un homme rusé pour effrayer les hommes, tirer parti de leur sentiment de culpabilité et les inciter à respecter la loi même dans leurs activités les plus secrètes. Eh bien ! là, il fabrique de toutes pièces un conte destiné à servir de justification à un impérialisme athénien restauré tout en désamorçant les idées révolutionnaires de Socrate en suggérant qu'elles n'ont rien de nouveau et qu'elles ont déjà été mises en pratique dans le passé pour le meilleur et pour le pire.

Une lecture attentive de son histoire au début du Timée et de son introduction au début du Critias montre qu'il passe son temps à se contredire, tord le cou à ce que demandait Socrate, prenant ses compliments ironiques au premier degré, qu'il embrouille passé, présent et futur et qu'il a probablement imaginé toute cette histoire pendant la nuit qui a précédé.

En gros, il réécrit l'histoire des guerres Médiques et de Marathon en changeant les temps et les lieux, suggérant que des événements plus récents que ceux que raconte Homère à propos de la guerre de Troie sont en fait encore plus anciens, que les Égyptiens connaissent mieux l'histoire d'Athènes que les Athéniens eux-mêmes, et qu'il se souvient mieux d'un récit entendu quand il avait 10 ans que de la discussion de la veille avec Socrate (Timée, 26b-c), que, soit dit en passant, il est censé illustrer !...

Aussi, dans cette perspective, il doit fournir une explication au fait que les Athéniens ont oublié cette partie de leur histoire, ce qu'il fait en Timæus, 22b-23d, par la bouche du prêtre Égyptien. Il fallait qu'Athènes soit détruite par un de ces =cataclysmes récurrents pour expliquer pourquoi le souvenir de cette partie de son histoire avait été perdu. Mais le fait est que, dans la mesure où l'histoire de Marathon n'a pas trouvé son Homère et, de plus, est trop récente pour se prêter aux enjolivements qu'on pouvait se permettre à propos de la guerre de Troie, Critias la repousse dans un lointain passé pour fournir de nouvelles justifications à la domination d'Athènes sur le monde Grec. Et une destruction immédiate du vainqueur en même temps que du vaincu après ses prouesses offre une explication facile à la perte de mémoire de ces événements dans les générations ultérieures (resterait à expliquer comment la connaissance en est parvenue jusqu'aux prêtres Égyptiens, mais ce n'est là qu'un détail !... Qui serait assez mesquin pour chercher ainsi la petite bête ?!...)

Là est la raison du point de vue de Critias. Mais, chez Platon, les choses se satisfont rarement d'une seule explication. Si donc, du point de vue de Critias, il s'agit de trouver une nouvelle justification à l'impérialisme athénien, ce qu'il fait en s'inspirant des guerres Médiques, Platon trouve en outre le moyen de raconter l'histoire de manière à ce qu'elle inclue sa propre antidote (outre le fait qu'elle n'est pas menée à son terme pour provoquer notre étonnement...) !...

Aussi, en plus de suggérer des guerres Médiques transposées à l'ouest, l'histoire évoque aussi... la guerre du Péloponnèse et plus spécifiquement l'expédition de Sicile. Voyez donc ! On nous parle d'une île immense à l'ouest (d'accord ! elle est censée être au delà des colonnes d'Hercule dans l'océan Atlantique, mais ce qui a eu lieu à l'est est bien transposé à l'ouest par Critias pour mieux embrouiller les cartes ; en outre, le nom d'"Atlantide", qui suggère en quelque sorte la localisation, ert l'histoire elle-même, font référence à Atlas, celui qui pensait pouvoir supporter le monde sur ses épaules sans l'aide des dieux, un "sponsor" tout trouvé, aux yeux de Platon, pour un Critias qui pense que les dieux sont l'invention d'un homme rusé, et qui le suggère même de manière voilée en Critias, 107 b : "en ce qui concerne les dieux, nous savons à quoi nous en tenir !...") ; Critias est amené à faire ce conte à la demande d'un général sicilien qui fut l'un des artisans de la défaite d'Athènes dans cette expédition ; et le résumé fait en Timée, 25b-d se prête à une double lecture lorsqu'on a présente à l'esprit l'histoire de l'expédition de Sicile : ce qui y est dit est sans doute ce qu'Alcibiade avait dans l'esprit lorsqu'il suggérait l'expédition de Sicile, à ceci prêt que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu et comme suggéré ici, à un détail près, la fin ! L'armée athénienne a de fait été "avalée" par la terre en un jour et une nuit, en quelque sorte, grâce en particulier à... Hermocrate, se retrouvant prisonière au fond les latomies (carrières de pierres) de Syracuse où la plupart d'entre eux périrent (Thucydide, Histoire, VII, 72-87) ...

Ainsi, derrière la tentative de Critias pour justifier une nouvelle Athènes impériale en réponse à la demande de Socrate d'une cité "idéale", Platon, entre les lignes, dit à ses lecteurs : "Voyez à quoi conduit l'impérialisme ! Voyez où Alcibiade et Critias ont conduit Athènes parce qu'ils n'ont pas écouté les leçons de Socrate ! Jugez vous-mêmes si vous le pouvez, et tournez-vous du bon côté, celui des lois..." Mais, pour ceux qui n'ont pas compris le message, reste la possibilité d'essayer de terminer le récit de Critias, en consacrant le reste de leur vie à chercher une Atlantide perdue, pur produit de l'imagination de Platon/Critias... En tournant leurs regards vers un passé qui jamais ne fut plutôt qu'en construisant un futur qui sera ce que nous en ferons...

Cela réponds-il à votre question ?

Bien à vous,
Bernard SUZANNE


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Première publication en anglais, le 10 août 1998, en français, le 2 décembre 2001 ; dernière modification le 2 décembre 2001
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